N° 158, janvier 2019

La turquoise iranienne :
historique et pratiques artistiques


Mahsâ Gharâtchorloui Sâbegh


La turquoise est une pierre bleue à l’histoire fascinante, qui a parcouru l’ensemble de la Route de la Soie avant d’arriver en Europe. La turquoise de Perse, ou « Persian turquoise » est réputée comme l’une des meilleures du monde. En comparaison, la turquoise d’Amérique est également une pierre de qualité, mais sa couleur quelque peu verdâtre et ses veines plus nombreuses la rendent moins attractive que la turquoise de Perse. 

 

Aux origines de la turquoise

 

Il existe plusieurs versions et récits au sujet de l’origine du mot « turquoise ». Selon l’un d’eux, le mot remonte au XVIe siècle, à l’époque de la Renaissance. Il serait issu d’un mot en vieux français signifiant « Turc » car ces pierres, qui provenaient des mines iraniennes, étaient importées en Europe via la Turquie. Selon une autre version, moins probable, ce mot dérive de « turquin », terme qui qualifie une pierre, et plus précisément une pierre de marbre bleu veiné de blanc provenant d’Italie.

Un masque en bois aztèque incrusté de turquoise naturelle

La turquoise se présente généralement sous la forme de nodules bleu ciel où s’expriment des veines ocres, brunes ou noires de limonite ou de jaspe. Les facteurs climatiques jouent un rôle important dans la formation de ce minéral dans les profondeurs de la terre, à 20 mètres au maximum. Si la couleur bleue de la turquoise est très célèbre, elle connaît en réalité d’importantes variantes : elle va du blanc en passant par le bleu layette jusqu’au bleu ciel, et du bleu-vert au vert teinté de jaune.

La dureté maximale de cette pierre sur l’échelle de Mohs, échelle de mesure que les gemmologues utilisent pour évaluer la dureté des pierres, se situe juste en dessous de 6, ce qui signifie qu’elle est très fragile.

Pline l’Ancien fait référence à la turquoise sous le nom de « callais », ce qui montre qu’elle était connue depuis l’Antiquité. Les Egyptiens, 6000 ans avant J.-C, l’ont exploitée dans la péninsule du Sinaï : des bracelets en turquoise ont ainsi été retrouvés sur les bras de la momie de Zar, reine de la première dynastie, presque 5500 ans avant J.-C. En Amérique, avant la découverte de ce continent par Christophe Colomb, les Indiens Anasazi extrayaient la turquoise dans le sud-ouest du continent. Toutefois, d’autres mines de turquoise ont été découvertes plus récemment. Pour les Indiens d’Amérique, cette pierre revêtait une dimension sacrée et était l’objet de différentes croyances. Certains comme les Apaches croyaient qu’elle renfermait à la fois les esprits de la mer et du ciel pour les protéger. D’autres comme les Navajos pensaient qu’elle était un morceau de ciel tombé sur terre. Pour les Zunis, la turquoise les protégeait des démons. Et les Aztèques la réservaient aux dieux, car ils croyaient que la pierre ne pouvait être portée par des mortels. Ainsi décoraient-ils des masques et autres objets sacrés avec cette pierre de vie.

En Chine, la turquoise était aussi utilisée, notamment au XIIIe siècle, pour orner des œuvres d’orfèvre ainsi que des bijoux. Il est à souligner que la majeure partie de la turquoise chinoise est de grade inférieur, et de consistance friable. C’est la raison pour laquelle les Chinois préféraient importer cette pierre prestigieuse de Perse, ce qui prouve la bonne qualité des turquoises iraniennes dès l’Antiquité, et sa place dans le commerce irano-chinois.

La turquoise iranienne vient de Neyshâbour, ville située dans la région du Khorâssân. Depuis au moins 2000 ans, l’Iran est une source très importante de production de cette pierre précieuse. Lors de fouilles réalisées au sein du site archéologique dit de la « ville brûlée » de Suse, une sculpture d’un veau en turquoise, qui est actuellement conservée au Louvre, a été découverte, ce qui montre que cette pierre était utilisée dans le pays depuis au moins 7000 ans.

 

La mine de turquoise de Neyshâbour

 

Il existe plusieurs mines de turquoise en Iran, notamment celles de Tabas, de Qoutchân, de Dâmghân et de Kâshmar ; néanmoins, la qualité des turquoises provenant du gisement de Neyshâbour est incomparable avec celle des autres sites, ce qui en fait la mine la plus connue et exploitée d’Iran. Située à 60 km de Neyshâbour, au milieu de vallées et de roches volcaniques, elle serait la mine la plus ancienne du pays. Certains des ex-miniers estiment que sa découverte daterait de 2100 ans av. J.-C., et qu’elle aurait commencé à former de la turquoise il y a 4000 ans.

 

Chaddad et la légende de la mine de turquoise

 

Chaddad, fils cadet de Add, roi de l’Arabie du Sud, était païen et se prenait pour un dieu. Ainsi ordonna-t-il de construire un paradis connu sous le nom de « Eram ». Il obligea les siens à chercher et lui amener les plus belles choses de ce monde pour bâtir son paradis terrestre. Ses envoyés trouvèrent la turquoise au sein des montagnes à Neyshâbour, et l’apportèrent afin de décorer les branches des arbres d’Eram. Selon une autre légende, alors que la construction de son paradis se terminait, Chaddad envoya des gens pour trouver des pierres précieuses afin de décorer les rivières de son paradis. A l’arrivée à Neyshâbour, ils découvrirent la turquoise à l’intérieur de la mine de Neyshâbour. Et ses pierres bleues devinrent les rivières du paradis légendaire de Chaddad. Cette personnalité a également été le sujet de plusieurs légendes très anciennes, qui attestent de l’ancienneté de la mine de Neyshâbour.

Les ouvriers de la mine sont, depuis toujours et dans leur quasi-totalité, des habitants d’un village situé à deux ou trois kilomètres de la mine connu sous le nom de « Mine ». L’exploitation traditionnelle de la mine se faisait en respect total de la nature ; les ouvriers creusant un trou avec des outils très simples et suivant ensuite les filons de turquoise. Néanmoins, à partir du XIXe siècle et de l’époque des Qâdjârs, l’exploitation plus massive de la mine via des techniques destructrices, notamment via l’utilisation de dynamite, a abîmé la mine et ses colonnes, ce qui a aussi provoqué des accidents, parfois mortels.

La mine de Neyshâbour comporte elle-même plusieurs « grottes » dont la plus connue est sans doute celle d’Abdorrazâghi ou Bou-Eshâghi, qui est aussi la plus ancienne et que l’on trouve notamment mentionnée dans les poèmes de Hâfez et d’Abou-Eshâgh Indjou. Parmi les autres grottes, citons Mâleki, Zak (qui vient de Zadj ou Zadj-e Sabz, signifiant « sulfate de fer »), Ghar-e Dam (qui signifie « canaux souterrains »), Tcherâgh Kosh (littéralement « tueuse de lumière »), la Grotte humide, la Grotte verte (du fait de la présence de turquoises vertes), la Grotte jaune, la Grotte du figuier, la Grotte de haute-montagne, la Grotte kamiri, ou encore la Grotte de la sortie. Citons une anecdote au sujet de l’appellation de la grotte « Tcherâgh Kosh » évoquée plus haut : les torches que l’on y allumait avec du pétrole s’éteignaient à cause de l’humidité de la grotte. Les ouvriers de l’époque croyaient que c’étaient des djinns qui soufflaient sur ces lumières.

Actuellement, près de trente canaux de la mine en question sont exploités. Lorsqu’apparaît un filon de turquoise, il est mesuré. Ensuite, en disposant de la poudre à canon au sein des roches, on fait exploser de grands morceaux de pierres ayant de la turquoise. Dans un second temps, les blocs dynamités sont examinés de façon plus précise.

 

Différents types de turquoise

La turquoise, objet de croyances diverses en Iran

 

Les Iraniens, comme beaucoup d’autres civilisations, considèrent la turquoise comme une pierre revêtant une dimension spirituelle, voire sacrée. Selon une légende, lorsque cette pierre pâlit, son propriétaire est malade. Elle est aussi connue en tant que pierre porte-bonheur ou protectrice. Ainsi, durant les guerres de l’Iran antique, en vue de protéger les guerriers face aux flèches de l’ennemi et apporter la victoire, la turquoise était incrustée sur leurs boucliers, ainsi que sur leurs casques. Ainsi, Ardeshir III utilisait un bouclier sur lequel avaient été incrustés des chatons de turquoise. C’est aussi vraisemblablement la raison pour laquelle les Iraniens appellent cette pierre « pirouzeh » qui signifie « victoire ». Cette pierre était également employée pour fabriquer des sceaux et autres accessoires royaux. A l’époque, les rois avaient un droit exclusif sur l’exploitation de la turquoise.

Ces croyances autour des vertus de cette pierre se sont perpétuées après l’arrivée de l’islam en Iran. Il est ainsi recommandé de porter une bague de turquoise lors des prières quotidiennes, en ce qu’elle permettrait notamment aux invocations d’être acceptées. Selon des croyances populaires, regarder une pierre de turquoise chaque matin rend heureux, ou encore renforce la vue ; avoir de la turquoise chez soi a une influence positive sur le système nerveux et sur la circulation sanguine ; la turquoise apporte la victoire, éloigne le mauvais œil, enrichit son possesseur, ou encore permet de résoudre les problèmes de fertilité. Il existe aussi à ce sujet plusieurs hadiths et récits des Imâms chiites et de grandes figures religieuses. En Iran, il a ainsi été largement utilisé dans la décoration et l’ornement des lieux sacrés, comme le sanctuaire de l’Imâm Rezâ, le seul Imâm chiite enterré dans le pays. A titre d’exemple, quatre grands pots en or richement ornés de turquoises (près de deux mille pièces chacun) sont pendus aux quatre entrées du sanctuaire. Ils ont été offerts par l’ancien propriétaire d’un gisement de turquoise, Mostafa Dorri.

 

Les différents types de turquoise

 

Selon la couleur et la qualité de la pierre en question, on distingue en général deux groupes de turquoise : simple et chadjari. Néanmoins, d’autres types existent, dont nous présentons ici les principaux :

L’adjami : turquoise ronde et assez grande d’une couleur bleu ciel unique qui se trouve majoritairement en Iran, à Neyshâbour. Cette variété est la plus recherchée au monde, à cause de son bleu turquoise particulier, son excellente qualité, et sa résistance par rapport à d’autres. Cette sorte de turquoise, également qualifiée de « simple », n’est ni veinée, ni tachetée. Elle est aussi plus lourde en comparaison avec les autres types de turquoise. Elle est par conséquent aussi la plus chère.

La turquoise arabe : turquoise de couleur bleue foncée, principalement recherchée dans les pays arabes.

Œuvre de l’artiste Bâgher Nafari

La tufal ou « latte de turquoise » : c’est une variété qui ressemble à la turquoise arabe. Elle est aussi appelée « bâb-e karbalâ » ou « porte de Karbalâ » car après avoir été taillée, elle est surtout utilisée par les habitants de cette ville d’Irak.

La tchagaleh ou turquoise en forme d’amande verte : cette turquoise a été dénommée ainsi car elle est souvent de la taille d’une amande. En comparaison avec la turquoise adjami, elle manque de dureté et ne peut pas être polie. Très utilisée par les Mecquois, elle est aussi appelée turquoise bâb-e makkeh ou « porte de La Mecque ».

La chadjari : le mot chadjar signifie « arbre » en arabe ; le nom de cette variété provient de la ressemblance des veines de cette variété avec les branches d’un arbre. De couleur bleue foncée, une pierre chadjari de qualité est volumineuse avec des veines régulières et noires. Si le motif d’un oiseau ou d’un mot saint apparaît sur la pierre, celle-ci verra sa valeur décupler. A ce propos, à l’époque du roi qâdjâr Nâssereddin Shâh, une pièce de turquoise chadjari issue de la mine de Neyshâpour a été vendue vingt milles tomans, une somme énorme à l’époque, après avoir été polie, et ce parce que le motif de ses veines dessinait le mot saint « Khallâq-e Karim », ce qui signifie « Créateur Généreux ». 

La tchal ou turquoise molle : un peu plus grande qu’une lentille, cette variété s’exportait en Inde par le passé. Les Indiennes l’utilisaient comme accessoire de beauté, notamment pour faire un grain de beauté destiné à être collé à côté du nez. Elle était aussi utilisée pour fabriquer des bagues, notamment la fameuse bague de Bombay. Remarquons qu’à Téhéran aussi, cette pierre était montée en bague « Shokoufeh ».

Les turquoises les plus recherchées sont les adjami et chadjari.

Tailler la turquoise est une activité qui exige beaucoup de minutie, ainsi que des gestes très précis. Avec l’expérience, le maître-artisan apprend à tailler la couche extérieure de la pierre pour obtenir une turquoise pure et ne pas la gâcher. C’est lui qui, en observant la pierre non taillée, imagine la meilleure forme possible. Tailler la turquoise se réalise en deux phases principales : la première, appelée « bâb-e habbeh », implique de préparer la pierre afin de lui donner une forme particulière. L’artisan commence par casser les morceaux pierreux de la turquoise et par séparer les parties inutiles. La seconde phase consiste à affiner la pierre à l’aide d’une machine. Pour ce faire, l’artisan s’aide d’une machine à polir. On lui donne ensuite sa forme, souvent ronde ou ovale. D’autres formes existent aussi, notamment le losange, la poire, le rectangle, ou le triangle ; l’ensemble de ces pierres servant ensuite à faire des bijoux, parfois en les associant avec d’autres pierres comme le diamant et le rubis, ainsi que des métaux précieux comme l’or, l’argent, ou la platine. Les bijoux fabriqués à partir de turquoise sont à la fois féminins et masculins. Pour les hommes, on fabrique plutôt des bagues en argent ou en platine, tandis que pour les femmes, l’or est aussi utilisé pour confectionner des bagues, mais aussi des bracelets, colliers, ou encore des broches.

 

Œuvres de l’artiste Bâgher Nafari

L’art de l’incrustation de la turquoise dans la résine

 

L’art de l’incrustation de la turquoise dans la résine remonte à environ 70 ans. Youssef Hakimiân, connu sous le nom de « Mohammad Rezâ », a alors inventé, dans la ville de Mashhad, l’art d’incruster des turquoises dans la résine en utilisant des débris de pierre de turquoise pour orner diverses surfaces, ainsi que des bijoux et accessoires comme des bracelets, boucles d’oreille, broches, etc. Cependant, vingt ans plus tard, cet artisanat a été davantage diffusé par un autre artisan, « Hadj Dâdâsh » qui qui l’a exporté de Mashhad à Ispahan. Depuis cette époque, l’art de l’incrustation de la turquoise dans la résine est une pratique plus répandue à Ispahan qu’à Mashhad, et s’effectue pour des bijoux aussi bien que la vaisselle (assiette, verre, bol). L’incrustation de la turquoise se fait en majorité sur des matériaux solides, tels que sur des objets en cuivre, en bronze, en laiton, en argent et en or.

La combinaison originale de l’art
du moshabbak et de l’incrustation
de turquoise : l’exemple de
l’artiste Bâgher Nafari

 

Ces dernières années, un artiste issu d’Ispahan, Bâgher Nafari, a contribué à renouveler deux arts traditionnels du pays : le moshabbak sur métal et l’incrustation de turquoises, dont il est aujourd’hui l’un des rares experts tant cet art tend à se perdre. L’art du moshabbak peut s’effectuer sur n’importe quelle surface : le métal, le bois, le cuir… mais pas de la même manière ni avec les même outils. Il consiste à faire des trous rectangulaires sur une surface, sans couper ni trouer le matériau de base. Nous l’avons rencontré afin qu’il nous parle de ces arts et de son travail.

 

L’artiste Bâgher Nafari

Comment est né l’art du moshabbak, et comment procédez-vous pour le combiner avec l’art de l’incrustation de la turquoise ?

L’art du moshabbak existait en Perse antique, probablement dès la période achéménide. A chaque époque, cet art a évolué et a trouvé son propre style, ou a apporté ses propres variantes aux styles précédents. L’art du moshabbak sur métal se pratiquait traditionnellement sur le fer, mais aujourd’hui, le laiton est le matériau le plus utilisé dans ce domaine. Les motifs gravés sur les œuvres trouvent leur racine dans la culture iranienne. Ce sont souvent des versets coraniques et des motifs floraux dits eslimi ou simplement islamiques, mot qui vient du mot « islam ».

L’art du moshabbak sur métal commence par un découpage de papier métallique, à l’aide de ciseaux spéciaux. On lui donne ensuite une forme en l’inclinant, souvent à l’aide de moules déjà préparés. Le maître artisan esquisse et dessine un motif sur le métal en question et détermine les parties à percer. Il fait d’abord un petit trou avec une mèche à métal, puis découpe les parties déterminées avec une scie dotée d’une lame très fine, et répète ces gestes sur toute la surface du travail. Ensuite, cet art se trouve combiné avec l’art de l’incrustation de la turquoise dans la résine. Ainsi, dans un second temps, l’artiste incruste des débris de turquoise séparément sur un métal et les fixe via une soudure.

 

Comme faut-il conserver la pierre de turquoise afin qu’elle ne subisse pas les dommages du temps ?

Les spécialistes de cette gemme bleue croient que pour qu’elle ne décolore pas, il faut la tenir loin des parfums, des matières grasses et des perles. Il faut aussi la polir tous les deux ans afin de la détartrer. La meilleure matière permettant d’effectuer cela est l’argile obtenue à partir des restes de cette pierre, après l’avoir taillée.

 

Qui achète de la turquoise iranienne en Iran ?

En Iran, les principaux acheteurs sont les pèlerins qui viennent visiter le sanctuaire de l’Imâm Rezâ (la ville de Neyshâpour se situant à proximité de l’endroit où il est enterré). Ils accordent une importance particulière à la couleur et à la forme de la turquoise. Les personnes pratiquantes l’achètent aussi pour des raisons religieuses - on dit que le Prophète Mohammed portait une bague de turquoise. Mais plus généralement, cette pierre est appréciée par l’ensemble de la population, qui l’achète sous forme de bijoux et autres accessoires.


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