N° 158, janvier 2019

Le tourisme de mine en Iran :
le cas de la mine de turquoise de Neyshâbour


Saeid Khânâbâdi


Ils sortent du tunnel de la mine. Une bande énergique et bruyante composée d’une dizaine de trentenaires. Ils portent des gilets et des casques jaunes de sécurité. Leurs visages ne ressemblent pas tellement à ceux des mineurs qui quittent la mine après une journée difficile de travail, au fond d’un tunnel de 80 mètres creusé dans la montagne. En réalité, ils ne sont ni ouvriers, ni techniciens, ni ingénieurs. Ces visiteurs, dont le minibus de luxe est garé depuis quelques heures dans le parking de la mine, participent à un voyage organisé, avec un tour dans les mines de Neyshâbour, au nord-est de l’Iran. Leurs sourires de satisfaction et leur enthousiasme viennent de leur joie d’avoir pu visiter la plus ancienne mine active du monde ; la mine de turquoise de Neyshâbour, en activité depuis le deuxième millénaire avant notre ère.

Sa couleur bleue vive, lumineuse et sans veine, fait de la turquoise exclusivement issue des mines de Neyshâbour la meilleure du monde en termes de qualité.

Le tourisme de mine est une nouvelle branche du géo-tourisme qui depuis quelques décennies attire les passionnés de la nature, des minéraux et des pierres précieuses vers les géo-sites des mines abandonnées ou encore fonctionnelles. Issue d’une rencontre entre tourisme durable, curiosité scientifique et industrie minière, cette nouvelle tendance est à la mode dans des pays comme l’Allemagne, l’Australie et les États-Unis. En France, le tourisme de mine se présente plutôt dans le cadre de mines-musées inaugurés dans les locaux d’anciennes mines abandonnées ou encore opérationnelles. En Iran, le projet de développement d’un tourisme de mine a été lancé dans le cadre du Plan National du Tourisme de Mine, un peu avant l’an 2000, par le ministère de l’Industrie, des Mines et du Commerce, en coopération avec l’Organisation iranienne du Patrimoine Culturel, de l’Artisanat et du Tourisme. Mais il a fallu attendre les années 2010 pour voir cette idée initiale mise en pratique. Le ministère iranien de l’Industrie a identifié un certain nombre de mines convenant à la réalisation de ce projet. Ces mines cibles sont soit des sites abandonnés, soit des mines dont les gisements sont entièrement épuisés, ou encore des mines qui ne sont plus financièrement rentables pour continuer à être exploitées. Les mines iraniennes encore opérationnelles peuvent elles aussi accueillir des touristes en respectant certaines mesures de sécurité. Dans la même veine, ce programme, adapté aux mines toujours en exploitation, a été appliqué par les directeurs techniques de la mine de turquoise de Neyshâbour, où une zone est réservée aux visites touristiques.

Le Plan national du tourisme de mine se justifie par ses bénéfices économiques et culturels. Les mines abandonnées devenues des cités fantômes provoquent des risques sécuritaires et environnementaux pour les habitants des zones riveraines, mais grâce à ce projet de ranimation, ces sites peuvent continuer à encore apporter des avantages financiers. Le ministère s’est déclaré prêt à céder ou à louer ces sites aux investisseurs du secteur privé pour qu’ils installent des infrastructures nécessaires en vue d’accueillir des touristes. Un de ces projets a été réalisé dans l’ancienne mine de plomb de Nakhlak dans la province d’Ispahan. Cette mine désaffectée, devenue musée et site touristique, a accueilli depuis des milliers de visiteurs. Deux autres musées de mine ouvriront également bientôt leurs portes à Sanandaj dans le Kurdistan et à Savâdkouh dans le Mâzandarân. Parmi les mines à ciel ouvert en exploitation, celles des provinces de Kermân et Yazd ont accueilli de nombreux visiteurs ces dernières années.

Dans le cas de ces mines, outre les attractions géo-touristiques, les visiteurs s’intéressent aussi aux machineries, aux engins et aux processus d’exploitation minière. Quant aux mines de sel, comme celles de Zanjân et Semnân, elles intéressent également un public à la recherche d’effets médicaux et thérapeutiques. Les mines de sel de Zanjân sont aussi connues du grand public iranien grâce à la découverte, en 1993, de six corps humains (dits « Hommes de sel ») vieux de plusieurs millénaires et bien conservés.

La mine de turquoise à Neyshâbour, quant à elle, bénéficie d’une réputation internationale. Cette mine est exploitée depuis le deuxième millénaire avant Jésus-Christ. L’historicité de la mine de turquoise de Neyshâbour est même attestée par des mythes et légendes anciennes. Mahsa Gharacholou dans un article de La Revue de Téhéran (N° 129, août 2016) nous dévoile les aspects mythologiques de la mine de turquoise de Neyshâbour :

Ancienne photo de la mine de turquoise de Neyshâbour

« Selon un premier mythe, Chaddad, fils cadet d’Add, roi de l’Arabie du Sud, devient païen et se prend pour Dieu. Ainsi ordonne-t-il de construire un jardin semblable au paradis, jardin qu’il baptise « Eram ». Il oblige donc les siens à rechercher et à emmener à Eram toutes les belles choses du monde pour bâtir son paradis terrestre. Ses envoyés trouvent de la turquoise au sein des montagnes à Neyshâbour. Ils l’apportent afin de décorer les branches des arbres d’Eram. Selon un second mythe, qui ressemble au précédent, lorsque Chaddad termine la construction d’Eram, il envoie des émissaires aux quatre coins du monde pour rechercher des pierres précieuses afin de décorer les rivières de son paradis. A leur arrivée à Neyshâbour, ces émissaires découvrent la turquoise et commencent à exploiter cette mine. Parallèlement à cette légende, la mine de Neyshâbour possède une grotte baptisée Chaddad. Ces mythes attirent l’attention sur deux détails : elles prouvent d’une part l’ancienneté de cette mine, et de l’autre, témoignent du désir d’absolu que la turquoise de Neyshâbour fait naître depuis longtemps. » 

Au-delà de ces mythes et légendes, la turquoise a toujours été utilisée dans la joaillerie et l’orfèvrerie des époques antiques. Plusieurs séries de joyaux, en particulier des colliers et des bracelets datant de l’époque achéménide et décorés de turquoises, sont aujourd’hui exposés dans les musées iraniens et internationaux. La turquoise était très appréciée par les cours royales et par les classes nobles, en Orient et en Occident. Des pièces de turquoise taillée ornent le masque des momies des pharaons d’Égypte antique. Cette pierre mystérieuse garde sa valeur à l’époque moderne. La tiare que l’empereur Napoléon offre à Marie-Louise comme cadeau de leur mariage est ornée de turquoise. De nombreux objets de valeur inestimable conservés au Musée iranien des joailleries nationales sont décorés de turquoises.

La turquoise n’est pas une gemme seulement appréciée par la noblesse. Elle a également toujours eut une place de choix dans l’art et la culture populaires. Ces dernières années, la place traditionnelle de la turquoise en tant que matériau d’art a été revisitée, notamment au travers des nouvelles techniques de firouzeh-koubi. L’artisanat du firouzeh-koubi tourne autour de l’incrustation de très petites pièces de turquoise sur une couche de résine réchauffée recouvrant la surface d’objets métalliques. Les artisans déposent de minuscules morceaux de turquoise afin de décorer des vaisselles en cuivre ou en bronze, avec une méthode ressemblant à celle de la fabrication des mosaïques romaines. Cette technique se pratique aussi pour orner des tableaux calligraphiques ou figuratifs, avec la juxtaposition de fragments de turquoise sur d’autres matières comme le bois, le verre ou le métal. Ispahan est la capitale de cet artisanat. De nombreux maîtres artisans dans ce domaine appartiennent à la communauté juive d’Ispahan.

Mine de turquoise de Neyshâbour

La turquoise est également largement présente dans la littérature et la poésie persanes. Dans les poèmes classiques aussi bien que modernes, cette pierre précieuse est toujours mentionnée à cause de sa couleur, de l’esthétique qui s’est développée autour d’elle, et de par ses significations spirituelles, surtout pour parler de la voûte turquoise et du ciel de l’Univers. Dans un distique célèbre, le grand Hâfez évoque même explicitement la salle Abou-Eshaghi de la mine de Neyshâbour.

La turquoise est pareillement considérée dans l’histoire pour ses valeurs spirituelles. Les Tibétains bouddhistes gardent chez eux cette pierre comme un élément sacré. Pour les Amérindiens, la turquoise était une pierre sacrée et un moyen d’établir une connexion entre les mondes terrestre et céleste. Les Aztèques utilisaient la turquoise dans leurs masques de cérémonies religieuses, et croyaient que cette pierre divine pouvait les protéger contre les forces démoniaques. Les Iraniens portent des bagues de turquoise comme talisman de protection et clé de victoire et de succès. Le mot firouzeh (forme arabisée de pirouzeh), qui signifie « turquoise », veut dire littéralement « pierre de victoire » ou « pierre victorieuse ». Posséder une turquoise est recommandée même par les saints islamiques et chiites, y compris par le prophète Mohammad lui-même qui, dans plusieurs hadiths, souligne l’aspect métaphysique et bienfaisant de la turquoise. Certaines recherches contemporaines et des sondages statistiques démontrent que ce minéral (phosphate hydraté de cuivre et d’aluminium) possède certains effets physiologiques.

Tous ces éléments offrent à la turquoise une identité spirituelle, religieuse et en même temps financière. Sa couleur bleue vive, lumineuse et sans veine, fait de la turquoise exclusivement issue des mines de Neyshâbour la meilleure du monde en termes de qualité. Cette qualité, même pour des turquoises non-iraniennes, est internationalement dénommée Persian Grade. Le prix de cet or bleu est d’environ 25 euros le gramme sur les marchés européens. Chaque tonne de pierre brute de turquoise donne environ 10 kilogrammes de turquoise.

En plus de ces particularités techniques de la turquoise iranienne, la mine de Neyshâbour possède également une longue histoire, qui rajoute à son intérêt. La mine de turquoise de Neyshâbour est la plus ancienne mine du monde toujours exploitée à ce jour. Visiter les tunnels souterrains et les corridors décorés par les filons bleus, découvrir les mécanismes traditionnels et modernes de l’extraction de cette pierre précieuse dans la mine et voir les techniques via lesquelles les maîtres artisans de Neyshâbour taillent cette gemme dans les 300 ateliers traditionnels de cette ville, font partie des incontournables des voyages organisés pour les visiteurs iraniens et internationaux. Madame Gharacholou, dans l’article cité plus haut, revient sur les différentes parties de la mine principale de Neyshâbour :

firouzeh-koubi

« Les dénominations des salles ou fosses de la mine sont en relation avec leurs caractères spécifiques ou des événements qui y sont liés. Les salles les plus connues sont la salle d’Abdorrazâghi ou Bou-Eshâghi, qui est le chantier le plus ancien de cette mine et dont on ne connaît pas l’histoire. Cependant, ce chantier est nommément désigné dans des poèmes de Hâfez (XIVe siècle) et du souverain Injouïde Abou Ishak Inju (XIVe siècle), ce qui montre qu’il était alors déjà exploité. D’autres puits à citer sont ceux de Mâleki, Zâk (qui vient de Zâj ou Zâj-e Sabz signifiant « sulfate de fer »), Ghâr-e Dam « Fosse de Dam », dont le nom désigne les galeries souterraines abandonnées et reflètent les voix des pierres tombées, la fosse de Tcherâgh-Kosh (qui signifie littéralement « qui tue la lumière »), le Puits humide, la Galerie Verte (dénommée ainsi pour les turquoises vertes qui en sont extraites), la salle Jaune, la galerie du Figuier (parce qu’il y a deux figuiers à sa sortie), le puits de la Haute-Montagne, la salle Kamiri et la galerie de la Sortie. La galerie Tcherâgh-Kosh ou Tue-Lumière tient son nom du fait que les chandelles s’y éteignaient et qu’autrefois, les mineurs s’imaginaient que des djinns les soufflaient. La galerie de la Sortie, elle, tient sa dénomination du fait des échos sonores que les mineurs y entendaient : ils s’imaginaient que les djinns y faisaient fête en dansant, chantant et tapant des pieds. »

La mine de turquoise de Neyshâbour recèle également une particularité sociologique intéressante. Tous les 165 mineurs qui y travaillent viennent des deux villages situés à proximité de cette mine. Ces villages portent même les noms significatifs de « Haute-Mine » et « Basse-Mine ». Les habitants de ces villages ont formé une coopérative indépendante et par conséquent, tous les mineurs sont également des actionnaires de la mine. Le gouvernement iranien a loué la mine de Neyshâbour à cette coopérative pour une durée déterminée. Ces villages sont parfois le théâtre de ventes aux enchères professionnelles. Les acheteurs sont pour la plupart les mandataires et agents iraniens d’entreprises étrangères. Ces ventes peuvent également avoir un certain attrait touristique, bien que les transactions se concluent généralement dans les coulisses.

Turquoise de Neyshâbour

Les caractéristiques mythologiques, culturelles, spirituelles et historiques de la mine de turquoise de Neyshâbour font d’elle une attraction touristique indéniable. Mais le tourisme de mine en Iran est encore dans sa phase de commencement. Les exigences de cette forme de tourisme nécessitent une attention plus poussée des autorités iraniennes. Les questions de sécurité et de logistique, ainsi que celles liées à l’organisation administrative et sanitaire spécifique des mines actives ou désaffectées sont quelques exemples des exigences propres au tourisme de mine.

Dans tous les cas, cette nouvelle tendance constitue une occasion de découvrir des beautés méconnues de la nature iranienne ; des cimes des montagnes Zagros jusqu’aux tréfonds du golfe Persique, depuis les plaines vertes d’Azerbaïdjan jusqu’aux qanâts millénaires des régions désertiques, depuis les grottes humides du massif Alborz jusqu’aux galeries labyrinthes de la mine de Neyshâbour où les visiteurs suivent les filons bleus de ce fil d’Ariane et partagent un instant l’angoisse des mineurs anciens, qui imaginaient entendre les voix des djinns protecteurs de cette mine légendaire.

 

Sources :


- Gharacholo, Mahsâ, "La turquoise iranienne, retour sur les aspects culturels et artistiques d’une pierre aux mille facettes", Revue de Téhéran, Numéro 129, août 2016, http://www.teheran.ir/spip.php?article2270#gsc.tab=0


- Hasan Zâdeh, Mahboubeh ; Ebrâhimi, Hossein, "Ma’adan Gardeshgari ; Arseh-i novin dar gardeshgari" (Le tourisme de mine, un nouveau domaine du tourisme), Conférence internationale du Développement durable, focalisé sur l’Agriculture, l’Environnement et le Tourisme, Tabriz, Septembre 2015, https://www.civilica.com/Paper-ICDAT01-ICDAT01_562.html


- https://www.art-amerindien.com/turquoises-americaines.htm


- http://parstoday.com/fr/news/iran-i6919-la_turquoise_de_nishapour_des_profondeurs_de_la_terre_%C3%A0_la_bague_au_doigt


- https://www.leprogres.fr/actualite/2017/01/22/pourquoi-la-turquoise-d-iran-est-introuvable-ici


- https://financialtribune.com/articles/travel/58954/mining-tourism-an-untapped-potential


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