N° 158, janvier 2019

L’Irak, cœur d’Irânshahr


Hossein Soltân Zâdeh
Traduction et adaptation :

Rahâ Ekhtiâry


Carte de Madâ’en, date inconnue

La transmission de l’histoire et de la culture iraniennes de l’époque sassanide à l’ère islamique s’est passée sur le territoire qu’on appelle aujourd’hui l’"Irak". Capitale administrative de la dynastie des Sassanides (226-651), l’Irak a plus tard été celle des califes dans ses grandes villes telles que Bassora, Koufa et Bagdad. Il a toujours été un centre de la civilisation et de la culture iraniennes, en rassemblant les élites de tous les domaines. Mais l’Irak ne portait pas ce nom au début et n’était pas une région rassemblant des habitants arabes et arabophones. Les Perses le nommaient Surestân et les Arabes, Savâd. Surestân était la capitale d’Irânshahr, nom par lequel était appelé le territoire sassanide, à l’époque beaucoup plus vaste que l’Iran actuel.

Selon Ibn-Balkhi, "la Perse, Balkh et Madâ’en étaient les centres du royaume sassanide où se trouvaient les biens du gouvernement et l’armée toute entière". Balkh est désormais une petite ville de l’Afghanistan et Madâ’en, une zone en ruines de l’Irak actuel.

Le Surestân ou l’Irak actuel était un territoire favorable au développement d’une civilisation, avec un climat tempéré, un sol fertile et des ressources importantes en eau. Depuis très longtemps, l’Irak a été un centre de rassemblement, de vie et de civilisation. Son histoire « récente » commence vers 2400 ans av. J.-C., à l’époque des Sumériens et des Akkadiens. La conquête, en 539 av. J.-C., de Babylone par Cyrus le Grand, roi achéménide, et la chute du royaume babylonien marque le début d’une époque dite « iranienne ». Depuis cette date-là jusqu’en 639 (début de la période islamique) l’Irak fut, pendant douze siècles, une région importante de l’Iran.

Bien que l’actuel pays de l’Irak ait été fondé à l’aube du vingtième siècle, le terme "Irak" est lui-même très ancien. Il désignait historiquement la partie sud de l’Irak, par opposition à celle du nord (Al-Jazirah). Ces deux endroits se distinguaient par une ligne qui unissait la ville d’Al-Anbâr sur le bord occidental du fleuve de l’Euphrate avec la ville de Tikrit sur le bord oriental du fleuve du Tigre.

 

 

Carte française du XVIIe siècle montrant l’Euphrate et la ville de Tikrit

Irânshahr et le cœur d’Irânshahr

 

Le Surestân, la capitale de l’ancien pays Irânshahr (l’Iran actuel), était nommé « Cœur d’Irânshahr ». Il était à la jonction et le fédérateur de toutes les régions et peuples qui ont partagé ensemble une longue ère de prospérité, et se sont finalement séparés. Le nom même de "cœur d’Irânshahr" souligne le rôle primordial, voire vital, que jouait cette capitale dans l’union de toutes les provinces et les régions du pays. Cette longue période historique, caractérisée par l’union, l’entente, et la prospérité reste l’une des meilleures époques dans la mémoire collective des peuples iranien et irakien.

 

Les facteurs de la solidarité des Iraniens

 

A première vue, il semble que l’union politique et militaire ait été l’élément essentiel ayant rapproché les peuples du vaste empire iranien ; une gouvernance unifiée sur ce territoire ayant contribué à produire un attachement et une dépendance réciproques. Néanmoins, une telle vision doit être confrontée aux données historiques, qui disent autre chose. En réalité, même après l’affaiblissement de la dynastie sassanide et de son pouvoir militaire, les provinces d’Iran ne se dispersent ni ne s’intègrent totalement dans le nouveau système de gouvernement islamique. Bien que les Iraniens adoptent graduellement l’Islam, ils gardent leur union de culture et de langue et ne cèdent pas à l’islamisation comprise comme une arabisation culturelle. Ce fait a attiré l’attention des iranologues et historiens dès les débuts de la période islamique.

Carte de la Savâd (Irak) sous le califat abbasside

Al-Mas’oudi, historien iranien, parle des sept grands peuples du monde et dit que "le premier a été le peuple iranien ou "Al-Fârs" qui a bénéficié de son union nationale et de l’unité de sa langue". Il ajoute qu’"Irânshahr est une région s’étendant de l’Al-Jebal, d’Azerbaïdjan, d’Arménie, d’Arrân, de Baylaqan, de Derbent au Caucase jusqu’au Khorâssân, Sistân et autres régions de l’est, du sud et de l’ouest".

Al-Moqaddassi, un autre historien, consacre l’intégralité du deuxième volume de son œuvre la Meilleure Division [1] aux "Territoires Perses" et insiste sur le rôle de la langue persane comme élément unificateur de ce pays. En fait, par le terme "territoires perses", il entend le monde iranien et persan. C’est ainsi que le deuxième volume de son livre est justement titré en persan "le Pays d’Iran".

Son livre est une bonne description de ce qu’on appelait Irânshahr. Il se base notamment sur la Géographie de Qobad pour citer les noms des villes et des provinces. Al-Moqaddassi lui-même était un homme de voyage et maîtrisait bien la langue persane. C’est pourquoi les informations qu’il nous donne sur cette langue et ses diverses formes parlées sont claires et authentiques, entre autres du fait des recherches qu’il a effectuées en histoire linguistique persane.

La solidarité nationale et culturelle des divers peuples formant la nation iranienne au sens culturel est clairement visible à travers une vieille tradition toujours respectée au fil de l’Histoire : le respect et l’amour pour les poètes, les littérateurs et les savants de n’importe quelle région du pays, libres de se déplacer à leur guise, malgré toutes les hostilités que les royaumes avaient les uns pour les autres au sein de cette aire culturelle dans les périodes de fragmentation politique des empires iraniens en petits royaumes indépendants les uns des autres.

 

Babylone durant le règne des Kassites

L’arabisation des noms géographiques

 

L’arabisation des noms de lieux et de phénomènes géographiques de l’Iran a été depuis l’islam un procédé courant, qui pose aujourd’hui de nombreuses difficultés dans le domaine des recherches historiques ou linguistiques. L’arabisation s’est faite de plusieurs façons, et notamment par la traduction en arabe des noms persans qui les a progressivement fait tomber dans l’oubli. Nombreux sont les documents historiques qui mettent aujourd’hui à jour l’étymologie du lexique persan, démontrant que nombre de noms et d’expressions ont soit disparus, soit été considérés comme arabes.

L’iranologue Guy Le Strange a donné l’exemple de "Village des chameaux", "Village du sel" et "Village du myrte" qui sont mal traduits du persan en arabe. De même, le mot arabe "Bayn al-Nahrayn", que l’on pensait d’origine authentiquement arabe, est en fait la traduction de son équivalent persan « Miân do Rûdân » qui désigne la Mésopotamie, plus exactement le territoire situé entre les deux fleuves du Tigre et de l’Euphrate.

L’arabisation des noms persans s’est également faite via les transformations phonétiques des mots persans. Par exemple, le village "Belâshâbâd" s’est transformé en Sâbât, "Beh-Ardeshir" est devenu Bahr-Sir, et ainsi de suite. Il est courant que l’arabisation phonétique complique les recherches étymologiques.

Notons que les historiens et les géographes arabes ou arabisants essayaient parfois d’attribuer à tout prix une origine arabe aux noms des lieux non-arabes et non-arabophones. En ce qui concerne l’Irak, les philologues de la période islamique ne tenaient jamais compte de l’histoire préislamique et partiellement iranienne de la région et par conséquent, ne considéraient jamais le lexique persan dans leurs recherches sur l’étymologie des noms.

 

Taq-e Kasrâ, l’arche en ruine qui est la seule structure existante à Ctésiphon, a été construite par Khosrow II après la guerre en 540, elle faisait partie du palais impérial perse et servait de mosquée après la conquête musulmane en 637.

Le « cœur d’Irânshahr » [2] dans les textes anciens

 

Ibn-Khordadbeh commence son ouvrage Les Routes des Royaumes [3] (854) avec un chapitre intitulé "Al-Savâd" et dit : "Commençons par cette ville, car les grands rois perses l’appelaient "Cœur d’Irânshahr". Dans Al-Kharaj de Qodameh qui date de la fin du IXe siècle, la ville de Savâd est considérée comme le centre des divisions quadruples du monde et la capitale du royaume islamique : "Les Iraniens appelaient cette région « cœur d’Irânshahr ». L’emploi du terme "cœur" met l’accent sur la position politique et administrative de l’Irak et la centralité de cette zone dans la culture et la civilisation iraniennes.

Dans Al-Tanbih val-Ashrâf , Al-Mas’oudi remarque que la région Irak appartient à l’ancienne Babylone et "se situe au centre de ce grand territoire qui est lui-même la quatrième et la meilleure des sept zones du monde, une zone tempérée où règne le meilleur climat. Et l’Irak, en son milieu, est la terre élue, des rois syriaques jusqu’aux rois iraniens, car le roi pour son royaume est comme le cœur pour le corps qui l’entoure".

Selon Istakhri, les grands territoires du monde sont fortifiés par quatre grands piliers dont Irânshahr, le plus prospère et le plus stable de par son organisation politique et civile, et dont le centre est la région de Babylone et le pays d’Iran.

Al-Birouni emploie le même terme pour désigner l’Iran et Irânshahr, et ajoute : "Les Iraniens montraient par un cercle sur la carte géographique tous les sept territoires entourant Irânshahr qu’ils nommaient Kishvar (littéralement « pays »)". Et le quatrième territoire est le pays Irânshahr qui appartient à l’antique Babylone.

En se référant à l’histoire du Roi Fereydoun qui a partagé son royaume entre ses trois fils Tur, Salm et Iraj, le grand historien Al-Tabari dit : "Il a laissé à Iraj [4] le centre du royaume et la zone la plus fertile, la région de Babylone, qui s’appelait Khonareth (persan : VnI¹i), ainsi que les régions de Sand, de l’Inde, du Hidjâz, et quelques autres. Depuis lors, cette zone donnée à Iraj est nommée Iran". Nous pouvons conclure de cette citation qu’il s’agit d’une nomination d’après le nom d’une personne et non pas d’un lieu.

Abu-Hanifah Dinawari cherche à trouver une analogie entre le nom du fils aîné du prophète Noé, à savoir Sâm, avec le mot Iran, le nom du territoire qu’il choisit pour régner après son père.Yaqut al-Hamâvi affirme que le "cœur" fait allusion au rôle central de cette région dans l’épanouissement de la science et de la morale.

 

Carte montrant le réseau hydrographique du Tigre et de l’Euphrate, qui entoure la Mésopotamie (en persan : Miân do Rûdân)

De Surestân à Irak

 

Entre le mot persan Surestân, utilisé à l’époque sassanide, et le mot arabe Syria qui désigne aujourd’hui un pays arabe, la Syrie, existe un lien de parenté. D’après les recherches de l’iranologue et archéologue Herzfeld, le mot Syria date du règne de Cyrus le Grand. Après la conquête de la Babylone et l’Assyrie en 539 av. J.-C., ce dernier fonde une nouvelle satrapie achéménide composée de toutes les régions septentrionales de la Mésopotamie (l’ancienne Assyrie) et de toutes les parties occidentales. Cette nouvelle satrapie s’appelle Syria dans les sources gréco-romaines, et cela vient du mot persan Assyria, anciennement utilisé pour désigner le même endroit. Le mot persan subit quelques changements pour devenir enfin la Syrie. De ce fait, Surestân et Asurestân seraient les équivalents de Syria et Assyria.

A l’époque des Arcasides (247 av. J.-C. jusqu’en 224), les Romains qui règnent alors sur une partie de l’Assyria et de la Mésopotmie septentrionale utilisaient encore le mot Syria. Quant aux Arcasides, ils appelaient Surestân ou Asurestân tout le reste de leur territoire non-conquis. Ainsi, Babylone et les régions du nord de la Mésopotamie (Surestân) portèrent plus tard le nom de Savâd puis d’Irak ; et Syria reste aujourd’hui le nom du pays de la Syrie dont la capitale est Damas.

Dans les textes Pahlavi, un traité, "l’Arbre Assyrique", relate le débat entre une chèvre et un palmier "englobant tout le pays de Surestân", et celui-ci est sans aucun doute la Babylone et le sud de l’Irak actuel où le palmier est une plante commune.

Dans un chapitre intitulé "Irânshahr et Savâd", l’explorateur Ibn Rustah affirme que Savâd et Surestân sont les deux noms d’un même territoire situé au centre des douze régions d’Irânshahr, ces régions étant le Khorâssân, Sistân, Kermân, Ahvâz, Djebal, Azerbaïjân, Arménie, Mossoul, Jazireh, Châm et Surestân.

Al-Balâzari raconte l’histoire de l’invasion de Koufa par les Arabes musulmans et dit « qu’on nommait cette région Surestân ». Dans son livre Les Clés des Sciences [5], Al-Birouni affirme que "Surestân et Savâd viennent tous les deux d’une même origine syriaque" et ajoute que "la ville de Savâd en Irak désigne le Surestân et le Châm". Yaqut évoque aussi que "l’empereur romain, fuyant vers Constantinople après la défaite qu’il subit devant l’armée islamique, tourna la tête vers Bilad el-Châm en murmurant : "Ô Syrie ! Je t’envoie mes salutations… les saluts d’un homme qui n’a pas l’espoir de te revoir un jour !" L’écrivain conclut que "la Syrie est Châm, et nulle part autre", mais il fait allusion quelques lignes plus tard au sud de l’Irak sous le titre de Surestân.

 

Miân do Rûdân (Entre les deux fleuves)

 

Selon Herzfeld, le nom de la région nord de l’Irak actuel que les Romains appelaient "Mésopotamie" vient du mot persan Miân do Rûdân. C’est justement la région que les Arabes appellaient Jazireh (l’Ile), du fait de sa situation géographique. Cette partie se distinguait de celle du sud de l’Irak par une ligne qui unissait la ville d’Al-Anbâr sur le bord occidental du fleuve Euphrate avec la ville de Tikrit sur le bord oriental du Tigre. Les deux fleuves se rapprochaient l’un de l’autre en cet endroit. Mais le terme de "Miân do Rûdân", contrairement à ce que nous venons de dire à propos de Surestân et Irânshahr, n’est pas entré dans les textes de référence arabo-islamique.

 

Bas-relief assyrien montrant un jardin dans l’ancienne ville de Savâd (Irak)

Savâd

 

Ce mot, qui signifie littéralement la couleur noire, est une expression géographique désignant tous les villages, les fermes et les jardins se trouvant aux alentours des grandes villes. Quand ce terme est utilisé à côté du nom d’une ville, il désigne les villages ou les fermes de la zone urbaine en question - par exemple Savâd al-Kufah, Savâd al-Bassorah, etc. Puisqu’il est éloigné du centre de l’Irak, le Surestân fut nommé Savâd al-Irak, puis plus tard Savâd. C’est une zone verdoyante, touffue et ombragée au cœur de la sèche « île » arabe (Jazireh).

L’Irak est le nom le plus récent et le plus célèbre qu’on a attribué à cette région depuis le début de la période islamique. Malgré son utilisation tardive dans ce contexte, le mot a une ancienne histoire étymologique arabe, souvent oubliée. Le plus ancien texte où se trouve ce mot est les Routes des Royaumes d’Ibn-Khordadbeh. Celui-ci emploie trois fois le mot "Irak" : d’abord pour traduire le cœur d’Irânshahr en « Cœur de l’Irak » ; puis dans l’histoire du Roi Fereydoun qui confie le gouvernement de l’Irak ou d’Irânshahr à son fils Iraj ; et enfin, quand il parle du titre "Shâh" qu’on donnait aux rois d’Irak, les Kasrâ.

Ibn-Nadim, racontant la conquête de l’Iran par Alexandre et revenant sur la destruction tragique des bibliothèques et des fonds documentaires de la cour royale iranienne à Istakhr, écrit : "Et les fondements de la science en Irak (=Iran) s’effondrèrent d’un seul coup". Signalons enfin qu’avant de désigner uniquement les périphéries rurales des villes selon la tradition iranienne (Savâd) à l’époque islamique, l’Irak était le mot arabe alternatif pour désigner le territoire perse (Bilâd al-Fârs), à savoir l’Iran et Irânshahr.

Notes

[1Ahsan al-Taqassim

[2Del-e Irânshahr

[3Al-Masâlek al-Mamâlek

[4Son fils cadet et son préféré.

[5Mafâtih al-Oloum


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