N° 158, janvier 2019

La présence de la thématique des pierres précieuses
dans les anciens documents scientifiques persans et dans la poésie persane


Vadjiheh Panâhi
Traduction et adaptation :

Khadidjeh Nâderi Beni


Le rubis (yâghout)

L’une des thématiques principales de la poésie classique persane est la science ou la connaissance scientifique. Depuis le IVe siècle de l’Hégire et l’apparition de grandes figures scientifiques comme Râzi, Birouni et Avicenne, on voit le développement de différentes branches scientifiques et de nombreuses écoles et facultés. La rédaction d’ouvrages scientifiques dans différents domaines dont la médecine, l’astronomie, les mathématiques, etc., contribuent à fortifier les bases de la culture et de la tradition iranienne. Avec le temps, on voit la pénétration de notions scientifiques dans la littérature et plus particulièrement dans la poésie persane. Dans cette optique, plusieurs poètes classiques portent une attention particulière aux pierres précieuses, en évoquant leurs vertus médicinales et leurs effets au niveau du psychisme.

Le rubis (yâghout)

 

Selon le dictionnaire persan Dehkhodâ, yâghout est un mot arabisé issu du mot persan yâkand. Très populaire à l’époque sassanide, cette pierre rouge pâle ou rouge sang était considérée utile pour le traitement des maladies du cœur. Dans la littérature scientifique persane classique, le rubis a un grand nombre de vertus médicinales : il renforce notamment la vision et atténue la fièvre. Il aide à la circulation sanguine et constitue un remède à l’hypotension. Sur le plan psychologique, le rubis est considéré comme une sorte d’antidépresseur ; le fait d’en porter un sur soi aidant à lutter contre le pessimisme et le découragement. Ses vertus ont été louées par Abou Saïd Abolkheir (957-967), poète et grand mystique persan. La médecine traditionnelle lui accorde de même une place de choix, et cette pierre était par conséquent utilisée dans la fabrication de différents types de vin.

L’émeraude (zomorrod)

Dans son Djavâher Nâmeh-ye Nezâmi (Le livre de joaillerie de Nezâmi), Djohari Neyshâbouri affirme que le rubis est un minéral fort précieux dont la couleur rougeâtre apporte la joie, la générosité et la compassion. Il est à souligner que le Djavâher Nâmeh-ye Nezâmi est le plus ancien ouvrage connu en langue persane rédigé dans le domaine des pierres précieuses. Le nom de cette pierre est également cité dans le Coran, où il est fait une comparaison entre le rubis et les Houris du Paradis. Selon l’érudit persan Aboureyhân Birouni, les rubis sont divisés en plusieurs types selon la couleur : jaune, noir et blanc. Cette pierre précieuse aide à faire passer les troubles intestinaux.

Les vertus et particularités de cette pierre sont également évoquées dans certains poèmes classiques :

 

Le fond de son cœur est la résidence du rubis et de l’or

Il est enthousiaste grâce à l’or, il est guéri grâce au rubis

(Khâghâni)

 

Sanâï a pour sa part effectué une comparaison entre le rubis et les lèvres de la bien-aimée, puisque tous deux apportent joie et confiance :

 

L’âme saurait être en sureté grâce au rubis rouge

La douleur du cœur serait apaisée grâce aux lèvres de la bien-aimée

 

On découvre cette même analogie dans ce vers de Attâr :

 

Ne me déshonore pas par ces charmes séduisants

Donne-moi confiance par ces deux rubis que sont tes lèvres

La turquoise (firouzeh ou pirouzeh)

Les poètes ont aussi abondement parlé de l’élixir de rubis préparé par les médecins traditionnels, sur la base d’un mélange de rubis et d’or. Cet élixir active la circulation des énergies dans le cœur et chasse la fatigue. Il est bénéfique aux maladies du cœur, purifie le sang, et aide à combattre les maladies infectieuses. Il développe la force et la volonté, le courage et la persévérance, mais est aussi une source de beauté :

L’or du visage et le rubis des larmes des amoureux

Sont devenus ravissants en se mêlant au vin qu’on a dans la coupe

(Sanaï)

La coupe contient un élixir mélangé de rubis et d’or

C’est la raison pour laquelle elle est devenue cent fois plus ravissante

(Sanaï)

 

L’émeraude (zomorrod)

 

Le mot « émeraude » pourrait être une déformation du mot persan zamatran qui signifie « cœur de pierre ». D’un vert vif, elle a été un symbole de paix et de jeunesse. Nommée également zabardjad en persan, elle est composée de silicate d’aluminium et de béryllium ; sa couleur verte provenant des traces de chrome et de fer. Selon la médecine ancienne, cette pierre est le siège du cœur, et donc de la bienveillance et de l’énergie positive. Elle apporte également un équilibre considéré comme aboutissant à la paix et à la joie intérieure.

 

Dans la poésie persane, il est souvent fait allusion à la couleur verte de l’émeraude, comme dans ce vers de Nezâmi :

 

Le temps ornait les herbes par des gemmes

Comme si l’on décorait les émeraudes par des perles

 

Selon les légendes iraniennes, l’émeraude est la pierre de l’amour qui apporte la fidélité et la patience. Elle apaise les émotions et apporte aussi sagesse et clarté d’esprit. Elle est également capable de rendre aveugle la vipère, symbole de malfaisance. Cette vertu est notamment mentionnée par Nâsser Khosrow :

 

Même si une vipère tendait un piège devant toi

L’amour comme l’émeraude, saurait le rendre aveugle et le chasser

 

Le diamant (almâs)

La turquoise (firouzeh ou pirouzeh)

 

Signifiant « pierre de Turquie », la turquoise est une pierre précieuse composée de phosphate d’aluminium, de fer et de cuivre. Dans leurs poèmes, de nombreux poètes iraniens ont évoqué la couleur bleue et bleu azur de cette pierre de lave. Selon les enseignements de la médecine traditionnelle, la turquoise atténue les douleurs et facilite la régulation du système nerveux. Elle permet aussi de lutter contre les maladies du poumon et de la gorge, ainsi que contre la fatigue. Elle est enfin considérée comme un symbole de l’alliance entre le ciel et la mer. De nombreux poètes la comparent au ciel :

 

Allons-y ! Commençons notre matinée tous ensemble

Afin d’être ravissants grâce à la turqoise du ciel.

(Nezâmi)

 

Selon Djâber ben Hayyân, érudit persan du IXe siècle, la turquoise est un élément puissant qui procure de grandes capacités à celui qui la porte, et il est aussi possible l’utiliser pour guérir les blessures faites par le scorpion ou le serpent.

Le diamant (almâs)

 

Cette pierre précieuse de différentes couleurs (jaune, bleue, rose, noire ou verte) est la plus pure du monde. Selon la médecine traditionnelle, sur le plan psychique, cette pierre purifie la pensée et les idées ; elle aide à se concentrer. Dans la poésie persane, son éclat et sa transparence ont été comparés avec celles des gouttes de larmes :

Je me suis fais rayer les ongles par mes cils

A force de rassembler les diamants de mes larmes avec les doigts

Il rayait ses joues par le diamant de ses larmes

Il racontait son histoire aux monts

(Nezâmi)

 

La dureté du diamant est maximale, ce qui signifie que seul un autre diamant peut le rayer. Etant donné sa densité, il est insoluble dans les acides. Ces caractéristiques constituent le thème de certains poèmes :

Quand mon âme est si dure comme le diamant et le fer

Je n’aurai jamais besoin de diamant ni de fer

(Nezâmi)

 

La poudre des diamants est un poison connu, de même que les diamants ont aussi été un talisman contre l’empoisonnement :

 

Il était comme un loup qui déchira les habits de Yousef

Comme un diamant qui empoisonna la nourriture

(Nezâmi)

 

Délicieuse est la nourriture qu’on prend de sa main

Même le gâteau empoisonné par du diamant

(Khâghâni)

 

Les grenats (la’l)

Les grenats (la’l)

 

Les grenats sont des pierres fines composées de silicate d’aluminium et de fer. C’est une pierre qui, dans de nombreuses cultures y compris persanes, jouit de vertus protectrices. Elle y est aussi réputée pour inspirer de nobles sentiments, la fidélité et l’amour. Selon Birouni, la’l est un mot arabisé de lâl et elle serait originaire d’un petit village dans le Khorâssân, Badakhshân. Le nom de la’l-e badakhshân est maintes fois cité dans les poèmes persans :

 

Il faut que le Soleil luise tant d’années sur les pierres

Pour qu’elles se transforment en la’l à Badakhshân et en agate au Yémen.

(Ebn Yamin)

 

Je pleure les larmes de sang sur mon visage pâle, jaune

Comme des grenats déployés sur une surface dorée

(Anvari)

 

Dans la plupart des cas, les poètes comparent le grenat aux lèvres de l’amie :

 

Des grenats de tes lèvres émergent de douces paroles

Ton visage est beau comme la lune

(Khâghâni)

 

Quand tu ouvres les deux grenats de tes lèvres

La joie épanouit le visage du monde, grâce à ton sourire

(Nâsser Khosrow)

 

Dans certains poèmes, il est aussi comparé au vin rouge :

 

Verse ce grenat rouge de la coupe

Ainsi, même les oiseaux dessinés de la carafe sauront chanter une belle mélodie

(Khâghâni)

L’agate (aghigh)

L’agate (aghigh)

 

Pierre naturelle connue depuis l’antiquité en Iran, l’agate était, selon des recherches archéologiques, utilisée par les Iraniens depuis le IIIe millénaire av. J.-C. Dans les livres anciens concernant la joaillerie, on lui a attribué de nombreuses vertus médicinales et psychiques. Selon Birouni, l’agate est une pierre calmante, apportant équilibre intellectuel et physique. Il augmente la confiance en soi et le sentiment de sécurité. D’après Nâsser Khosrow, il en existe plusieurs variétés : rouge, jaune, noire, verte et bleue. L’agate donnerait aussi un esprit ouvert à la vie et à l’amour. Les vertus médicinales de cette pierre sont amplement citées dans certains poèmes classiques :

Nombreux sont les amoureux qui sont enflammés comme l’agate

Sous l’effet des grenats de ses lèvres charmantes

(Roudaki)

 

Elle porte un collier d’agate comme amulette

Sa tête couverte par une voile de couleur pourpre

(Nâsser Khosrow)

 

Tout en souffrant de la maladie, je me disais sans cesse,

Que la soif ne me ferait mal grâce à cette agate

(Osmân Mokhtâri)

Le vin pur fait bouger les eaux

L’agate me fait faire de beaux rêves

(Anvari)

 

Dans ce vers, Khâghâni effectue une comparaison entre l’agate, des larmes de sang et les lèvres de l’amie :

 

De ta séparation je pleure des larmes couleur d’agate

Les agates de tes lèvres sont douces comme le sucre

 

La perle (morvârid)

La perle (morvârid)

 

Dans le contexte poétique persan, la perle est surtout désignée via les termes lo’lo’ ou dor. Pierre précieuse née des profondeurs des eaux, elle est, selon l’opinion populaire, bonne contre la folie et l’empoisonnement.

Elle guérit toutes les maladies des yeux. Le plus ancien bijou fait avec des perles a été retrouvé à Suse, dans la province du Khouzestân, lors de fouilles réalisées en 1901.

Il s’agit d’un collier de trois rangs comportant 216 perles qui aurait orné le cou d’une princesse achéménide.

La perle a une forte présence dans la littérature des pays du monde : dans la célèbre fable de la Fontaine, la perle est associée au coq. Dans la littérature persane, elle symbolise plusieurs notions, dont les plus importantes sont les paroles et les larmes :

 

Dans la mer de ma poitrine il coule de l’eau enflammée

Quand à la Kaaba, je verse des larmes comme des perles luisantes

…Dans la mer de paroles, Khâghâni est un souverain

Son discours est une coquille, son poème lyrique comme la perle

(Khâghâni)


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