N° 159, février 2019

« Le sport traditionnel pratiqué dans les zurkhânehs a été sauvé »





Selon le chercheur Philippe Rochard, très bon connaisseur français de la question, les zurkhânehs ont parfaitement réussi leur virage vers la modernité en attirant de nouveaux publics, tout en pérennisant ses valeurs traditionnelles.

Des sports iraniens traditionnels, celui pratiqué dans les « zurkhânehs » (littéralement « maison de force ») est sans aucun doute le plus emblématique. Depuis des siècles, les hommes se retrouvent dans ces gymnases pour pratiquer le « varzesh-e bâstâni » (« sport antique »). Les athlètes (« pahlevân ») y manient des outils de musculation et effectuent des exercices giratoires au rythme de chants sacrés. Un bon moyen de se muscler autant le corps que l’esprit.

Cachet en terre représentant les sports antiques de l’époque sassanide

 

Aujourd’hui maître de conférence à la Faculté des sciences du sport de Strasbourg, Philippe Rochard a passé une partie de sa vie dans ces lieux de sociabilité et de transmission de valeurs. Il a consacré sa thèse de doctorat sur le sujet, dans les années 1990, avant d’assurer la direction de l’Institut français de recherche en Iran (Ifri), quelques années plus tard et jusqu’en 2009. Encore très attentif aux pratiques sportives traditionnelles iraniennes, il a récemment participé à la rédaction d’un ouvrage, paru fin 2018 (édité par le chercheur Lloyd Ridgeon), centré sur la « javânmardî », en consacrant un chapitre au lien entre cette chevalerie et les zurkhânehs.

 

Revue de Téhéran : L’Unesco, qui a inscrit les rituels des « pahlevan » (athlètes) sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité en 2010, estimait à 500 le nombre de zurkhâneh en Iran. Cette donnée vous parait-elle encore d’actualité ?

 

Philippe Rochard : Absolument, oui. J’ai vérifié les listes, il y en a environ 45 rien qu’à Téhéran. Certains ferment, d’autres rouvrent mais la moyenne reste la même. Pour avoir une idée du nombre de pratiquants dans tout le pays, on peut multiplier le nombre de zurkhânehs par 40 habitués, soit environ 20 000 personnes. Certains peuvent accueillir jusqu’à 80 personnes mais dans les maisons traditionnelles, c’est plutôt de l’ordre de 30 à 40 personnes. Il n’y a pas d’espace pour davantage de toute façon.

 

 

Il s’agit donc d’une pratique à la marge. Quels publics attire-t-elle encore aujourd’hui ?

 

Je n’ai pas pu faire d’enquête sociologique sur la question, mais ce que j’ai vu me donne vraiment l’intuition - un sociologue ne devrait pas parler ainsi ! - qu’il y a eu un changement de clientèle. Avec notamment la venue d’une jeunesse iranienne de la petite bourgeoisie, pas forcément issue du milieu populaire, mais qui a reçu une éducation traditionnelle. Des patriotes, des gens curieux qui s’aperçoivent qu’avec ce genre d’exercices, il existe une voie dans le registre du sport amateur. Car des compétitions sont organisées, elles sont télévisées avec une dimension de spectacle, il y a désormais une fédération internationale…

 

Cachet en terre représentant les sports antiques de l’époque sassanide

Une bonne partie de cette jeunesse iranienne, en quête de modernité, semble pourtant vouloir s’émanciper des valeurs traditionalistes incarnées par cette pratique millénaire…

 

Premièrement, soyons clair : malgré la médiatisation de cette pratique, ce qui compte chez les jeunes au niveau sportif, c’est Cristiano Ronaldo ! La passion n°1, c’est le football. Pour autant, je n’ai jamais rencontré un Iranien qui ne soit pas fier des athlètes des zurkhânehs. C’est une fierté nationale. D’ailleurs, certains footballeurs ou judokas viennent y pratiquer leurs exercices. C’est impressionnant de voir que cette pratique en touche encore certains. Parce qu’effectivement les jeunes Iraniens sont de plus en plus rétifs à ce poids de l’autorité des aînés. La première chose qu’ils voudraient, c’est s’affranchir de la tutelle des parents. Ils le supportent d’abord pour l’enjeu financier. Car le plus important dans le zurkhâneh est que vous pouvez toujours trouver un travail. L’une de ses fonctions sociales est de rencontrer des gens. Ce lieu a toujours été une rencontre entre des protecteurs et des pratiquants qui peuvent devenir des « clients ». « Je te donne ma reconnaissance. Si tu as des ennuis avec la justice, je suis là pour témoigner. En échange de quoi, tu me dois protection économique et un job. »

 

Quelles autres fonctions sociales remplissent ces lieux ? Y pénètre-t-on « facilement » ?

Vous serez toujours très généreusement accueillis, mais il faut être introduit par quelqu’un. Les zurkhânehs sont des espaces semi-publics, on y intègre des réseaux, des cercles déjà en place. On n’accepte pas n’importe qui. Cette logique est sans doute moins forte aujourd’hui que dans les années 1950. Pour un notable local qui voulait peser dans la municipalité, il était de bon ton, voire indispensable, d’avoir un relais dans ces espaces de force. Les élites locales, les grands bourgeois ou bazaris, les religieux… s’y rendaient pour recruter et obtenir des informations. C’était le lieu de sociabilité pour être au courant de tout ce qui se passait dans la ville.

 

Le zurkhâneh Shahid Fahmideh, Téhéran

On retrouve cette dimension sociale dans le paiement des séances par exemple. Les personnes qui ont un certain statut donnent beaucoup plus que la somme habituelle. Lorsque je réalisais mes enquêtes, au lieu de donner 1 000 tomans pour la séance, je donnais le double voire le triple au nom de l’Ifri. Cela fonctionne beaucoup à la donation avec des cérémonies « gol rizan » (« répandre des fleurs ») durant lesquelles on fait appel à la générosité. Le paiement est mis en valeur à l’intérieur même du zurkhâneh avec la clochette du maître de musique (le « morshed »). Elle sert à signaler les changements d’exercice mais fait également office de cloche d’honneur. En fonction de l’importance de la personne qui rentre ou sort du lieu, on la secoue plus ou moins longuement et violemment. Si par malheur, votre donation est jugée insuffisante, vous n’entendrez pas cette cloche sonner en quittant la fosse. En revanche, si vous êtes particulièrement généreux, vous sortez comme le président de la République ! Le zurkhâneh est un indicateur de la place que vous occupez et de votre réputation au sein du groupe.

 

À quoi ressemblent les zurkhânehs d’aujourd’hui ?

 

Elles changent de visage. On compte toujours des structures traditionnelles dans le sud ou dans d’anciens villages. Mais aussi dans les salles de fitness pluri-pratiques, comparables aux nôtres en France, qui ouvrent un secteur dédié aux sports antiques, au « varzesh-e bâstâni ». On peut donc voir des jeunes garçons faire du bodybuilding ou du taekwondo à proximité d’un espace réservé aux exercices traditionnels. Il y a un mélange d’ancien et de moderne à l’intérieur de bâtiments installés dans des quartiers nouveaux, qui historiquement n’ont aucun lien avec le Téhéran des années 1950 ou 1970. Il existe aussi des salles de fitness sans espace spécifique, car la pratique impose la présence d’un maître d’exercice (« miyândâr ») et d’un musicien.

 

Cérémonie de "gol rizan" au sein du zurkhâneh Hazrate Ali ibn Abi Tâleb, Yazd

Diriez-vous que cette pratique bénéficie toujours d’un soutien politique ?

 

Absolument, car il existe une incitation financière à promouvoir le sport traditionnel et antique. Le propriétaire d’une salle peut ainsi bénéficier d’exemptions de l’équivalent d’un certain nombre de taxes municipales. L’intérêt pour le gouvernement ? C’est la valorisation d’une tradition, de l’identité culturelle persane. Il y a aussi une volonté de montrer que la notion de « fair-play » ou d’éthique sportive n’est pas une invention occidentale. C’est une constante de vouloir le maintenir depuis la Révolution. La lutte est une institution et certainement la pratique sportive la plus valorisée par le clergé iranien. Si vous demandez à un ayatollah de Qom quelle pratique physique exercer, il vous dira la lutte, bien évidemment.

 

Dans votre article détaillé sur le sujet, vous écrivez que le zurkhâneh a cette « redoutable réputation, aux yeux des Iraniens, d’être à la fois une antique et glorieuse école de la chevalerie mystique iranienne et un nid de ruffians (…) sans foi ni loi… ». A-t-il meilleure presse aujourd’hui ?

 

Avec l’institutionnalisation de la pratique, notamment la création d’une Fédération internationale (ndlr : la Fédération internationale du zurkhaneh (IZSF), née en 2004, dont le rôle est d’assurer la promotion du sport et de ses « valeurs morales »), tout a été fait pour séparer le zurkhâneh de son passé politique tumultueux. Avec des personnages comme Shabân Jafari du temps du Shâh (ndlr : ancien lutteur favorable au Shâh, considéré comme un protagoniste de la chute de Mohammad Mossadegh en 1953), on estimait à la Révolution que les lieux étaient uniquement fréquentés par les suppôts du régime. Ce passé de collusion avec l’ancien pouvoir impérial a fait beaucoup de mal à ces structures. La création de la Fédération, c’était la promesse de dire : « On est une véritable fédération sportive, en échange de quoi on ne s’occupe plus de politique. »

Le maître de musique (morshed) Rostam Ghâsemi, Mashhad

 

La transformation des pratiques a porté ses fruits car les grands-parents ont réussi à faire venir leurs petits-enfants à l’intérieur de ses institutions. Le paradigme a complètement changé. Auparavant, les jeunes adultes venaient s’y faire connaître. Désormais, c’est l’endroit où l’on peut trouver un exemple de vie de la petite enfance jusqu’à la vieillesse.

 

Aussi, les mères de familles ne voulaient pas apprendre que leurs enfants fréquentaient ces lieux mal réputés. Des démonstrations ont ainsi été réalisées dans les entreprises ainsi que des visites pour informer les femmes. On leur dit, à elles aussi, que les règles sociales et religieuses étant ce qu’elles sont, elles ne peuvent pas venir dans les zurkhânehs mais que rien n’empêche de reproduire les exercices à domicile. Rien n’empêche d’acheter les outils chez un menuisier, car l’essentiel des outils sont en bois, et de manœuvrer des masses (ndlr : les « mil ») qui peuvent peser de 2 à 20 kilos.

 

Avec cette Fédération internationale du zurkhâneh, en quête de reconnaissance auprès des instances internationales - des contacts ont par exemple été établis avec l’Association mondiale des fédérations internationales de sport en octobre 2018 - la pratique a-t-elle vocation à s’exporter ?

 

Zurkhâneh de Tchizar, Téhéran

En ouvrant cette catégorie de lutte traditionnelle, cette dimension s’est logiquement internationalisée et a bien évidemment rencontré tous les pays qui ont une grande tradition de lutte. Russie, Turquie, Bulgarie, Chine, Mongolie, toute l’Asie centrale en gros… Quand vous ouvrez la porte de la lutte, vous ouvrez la porte du continent asiatique. Vous retrouvez également de grosses traditions de lutte chez tous les pays européens sous influence ottomane.

 

Mais cela ne s’étend pas à l’Europe centrale (ndlr : a priori, il n’en existe pas en France) ou aux États-Unis, où il y a une tradition de lutte moderne, de lutte libre que l’on retrouve aux Jeux olympiques. Ce travail de reconnaissance est un enjeu financier car en étant reconnu par le Comité international olympique par exemple, la Fédération pourrait avoir accès à des financements. Une chose est sûre : avec son public, le soutien de l’État et la médiatisation, cette pratique est belle et bien sauvée.

 

Propos recueillis par

Samuel Hauraix.


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