N° 159, février 2019

ART CONTEMPORAIN
Un duo d’artistes iraniens :
Esha Sadr & Ramin Etemadi Bozorg
Œuvrer ensemble


Jean-Pierre Brigaudiot


Ces deux artistes vivent dans un quartier qui est devenu récemment le quartier où siègent certaines des galeries les plus dynamiques de Téhéran, un lieu fréquenté par beaucoup d’artistes, d’étudiants en art, d’amateurs, collectionneurs, écrivains, musiciens et poètes qui se retrouvent volontiers tant aux vernissages des expositions que lors des autres événement liés à l’art, dans les restaurants et cafés des alentours. C’est dans ce quartier à la croisée d’Iranshahr et de Karimkhan que se trouve le cœur de l’art contemporain iranien, celui en train d’émerger, cet art étant le fait, le plus souvent, de jeunes ou relativement jeunes artistes.

"My Hands Will Change Your World No 17" de Historical documents series, 2017-2018, sculpture & peinture de Ramin Etemadi Bozorg, 120*80*22 cm, fibre de verre sur cuir 

Des échanges générateurs de créations

 

Pour des artistes, travailler en duo n’est ni très courant, ni facile, sinon très ponctuellement. L’égo des artistes est souvent hypertrophié et ne permet guère de partager le territoire de la création, surtout dans la durée. Il est en effet difficile de trouver un équilibre viable entre les actions de l’un et l’autre des artistes qui travaillent ainsi. Esha Sadr & Ramin Etemadi Bozorg œuvrent de pair tout en prenant soin de préserver leur identité propre, c’est-à-dire leurs pratiques et leurs modalités d’expression individuelles situées dans des territoires très différents. Ils œuvrent de pair, à des réalisations et à des programmes communs, mais ils s’expriment ainsi et aussi en tant qu’artistes indépendants l’un de l’autre. Leurs parcours d’études de l’art et des arts ont différé, celui d’Esha Sadr étant plus théorique et tourné vers la performance en même temps que vers la vidéo, alors que celui de Ramin est plus classique, plus Beaux arts peut-on dire, avec une formation de peintre et de sculpteur impliquant un savoir faire traditionnel. Ce travail en duo est, en ce cas présent, extrêmement riche quant à ouvrir la pensée artistique de l’un et de l’autre et quant à générer des œuvres dont il est clair qu’elles n’ont pu surgir que par et de cet échange. Ainsi, ce duo d’artistes opère sur des projets communs, comme par exemple durant une résidence d’artistes à la Cité des Arts de Paris il y aura bientôt trois ans. En effet, les résidences artistiques demandent en général que soit proposé un projet commun lorsque les artistes œuvrent en groupe ou comme ici, en duo. Le travail en duo suppose des échanges, des perméabilités, et demande par ailleurs un jeu de concessions faites à la créativité de l’autre. Pour autant, il ne s’agit ni d’un effacement de l’un par rapport à l’autre, ni de retrait de soi, ni d’imitation de l’autre au détriment de ce qu’on est. Il s’agit d’un commerce, d’une fréquentation, d’une connaissance, d’une ouverture à l’autre, de l’accueil de sa création, tout cela entraînant une modification formelle et profonde de ce qu’on est en tant que créateur. C’est un vivre-ensemble qui implique l’abandon d’un simple côtoiement avec une concurrence entre deux personnalités au profit d’une restructuration continue de chacune d’entre elles. L’un tend à devenir l’autre en même temps qu’il s’enrichit de l’échange avec celui-ci.

 

"Kamal ol Molk", sculpture grandeur nature de Ramin Etemadi Bozorg, 2008, collection permanente du Malik National Museum of Iran, fibre de verre

L’un, Ramin Etemadi Bozorg, présent et passé en son œuvre propre

 

Ramin est peintre et sculpteur de formation. Il a acquis ses diplômes et son savoir-faire, d’une part, en peinture, à l’Université d’Art et d’Architecture de Téhéran, et d’autre part comme assistant d’un sculpteur, il est ainsi détenteur d’un vrai savoir-faire qui inclut notamment le modelage, le moulage, la fonte du bronze, le polissage. Sa peinture, celle qu’il montre, est fortement expressionniste, avec notamment ces grands portraits et autoportraits en très gros plan et aux teintes ocrées, à la facture très brute : lui-même se met en scène en tant que sa propre icône ! Son œuvre sculptée relève d’une indéniable prise en charge de son vécu quotidien en même temps que de la culture persane, ce qui place cet artiste au cœur de la scène artistique iranienne contemporaine. Cette scène est en effet à la fois marquée par des formes d’art très internationales où l’iranité tend à se dissoudre dans la mondialisation artistique, et d’autre part par cet usage que font un certain nombre d’artistes de l’esthétique propre à l’histoire des arts en Perse. En ce dernier cas, beaucoup d’œuvres puisent leurs répertoires formels et leurs fondements socio-historiques dans le passé glorieux de la Perse, depuis l’antiquité, depuis Zarathoustra, en passant par Persépolis, par cette omniprésence de la calligraphie et par celle de la couleur, à la fois celle de la miniature et celle des mosquées bleues, comme celles d’Isfahan. L’œuvre sculptée de Ramin réunit à la fois cette histoire d’amour sans fin qu’il vit, conte et raconte, une danse nuptiale et amoureuse figurative dont il ne délivre que des fragments coulés dans le bronze, ceci étant associé à d’autres fragments issus des céramiques si joliment colorées de l’architecture musulmane iranienne. Cette conjonction de fragments contant un vécu sensoriel et amoureux propre à l’artiste et de ces formes et couleurs propres à l’architecture religieuse, débouche sur une posture théorique quant à ce qui est donné à voir en ces œuvres. Le fragment est à la fois indice et archéologie de son origine, bien plus, il témoigne d’une philosophie du monde et de sa perception ; ce qui nous est dit est que la totalité reste définitivement insaisissable, que le monde ne nous est accessible que par certains de ses indices. Cette conjugaison du présent et du passé, ce va-et-vient entre le lointain (dans le temps) et l’ici-maintenant est l’un des fondements de la modernité de l’art iranien, tellement riche de son passé et en même temps tellement prometteur.

"Paradox of Choice" Performance art, 2017, Esha Sadr, Gallerie Matn, Ispahan

L’autre : Esha Sadr, un autre parcours et le déroulement temporel de l’œuvre

 

Les formations d’Esha Sadr sont bien différentes de celles de Ramin Etamadi Bozorg puisqu’elles sont nettement moins académiques, moins pratiques et plus théoriques, c’est-à-dire finalement plus conceptuelles. Elle est née en 1983 en Iran et après des études à l’Université d’Art et d’Architecture de Téhéran, elle prépare et soutient une thèse en théâtre, cinéma et médias tout en se déplaçant entre les universités de Téhéran, de Prague et de Vienne. Son travail artistique se développe beaucoup dans des projets interdisciplinaires et interculturels, en cinéma, vidéo, théâtre, performance et écriture. Depuis 2012, elle expose tant en Iran qu’en France, en Allemagne, aux USA ou au Maroc. Son art est très marqué par cette dimension éphémère, notamment lorsqu’il s’agit de performance, ou bien d’une autre manière avec la vidéo qui est également un art inscrit dans la durée, comme l’est également le théâtre et comme l’est aussi le texte, puisqu’elle écrit.

 

"Circle" Performance art, 2016, Esha Sadr, Musée d’Art Contemporain de Téhéran

En duo : œuvrer ensemble

 

Ces deux artistes travaillent ensemble depuis plus de six ans, et leur œuvre a ainsi navigué entre œuvre propre à chacun d’eux et œuvre commune. Esha Sadr pilote une partie des projets du duo, et selon la nature des médias mis en œuvre, on peut avoir pour résultat une œuvre se situant entre installation et performance, quelquefois, comme avec celle intitulée « Hyppolite », une échappée vers une forme de théâtre tragique dont l’action se situe dans la culture iranienne, faisant référence au Panthéon grec, œuvre à la fois très libre et en partie improvisée entre performance, théâtre et musique. Ce type de pratique issue de la performance et des démarches des avant-gardes internationales des années soixante et soixante-dix, comme il y en eut lors du festival Shiraz-Persépolis, est loin d’être un remake, c’est une continuation, une réinvention permanente qui se nourrit à la fois d’elle-même et de connaissances de formes d’art désormais bien ancrées dans les pratiques contemporaines. En feuilletant les anciens catalogues et publications autour des actions et exposition de ce duo, on perçoit très clairement une dimension ludique en même temps que socio critique de ces performances et pièces de théâtre. Si Ramin Etemadi Bozorg persiste à produire des œuvres qui sont des objets, par exemple ces sculptures de bronze figurant des fragments de corps humains associés à des fragments de céramiques d’Isfahan, il contribue avec détermination à l’organisation de spectacles éphémères dont il conçoit par exemple la construction des espaces, où il se fait acteur ; tout comme Esha Sadr, qui travaille sur un terrain que l’on peut qualifier de plus conceptuel, où elle est à la fois actrice, auteure, médiatrice et réalisatrice. Ces œuvres sont quelquefois de joyeuses farces. D’autres œuvres revêtent d’autres formes, comme cette vidéo qui est constituée d’une centaine de courtes vidéos, d’une durée d’une minute chacune : « Little confessions of life ». Un projet prend corps actuellement, destiné au Musée d’Art Contemporain de Téhéran ; ici encore le spectacle se situe entre théâtre et performance, avec trois acteurs dont Ramin Etemadi Bozorg, et l’action devrait avoir le peintre Van Gogh comme épicentre, dans un décor conçu en commun par Ramin et Esha. Mais l’œuvre de ce duo est bien plus dense qu’il n’y paraît lorsqu’on peut leur rendre visite dans leur appartement/atelier/quartier général. Il y a un amont extrêmement riche car ce duo d’artistes est très dynamique et créatif, toujours au travail, tant en Iran qu’en d’autres pays où ils vont de résidences artistiques en spectacles ou expositions. Leur art nourri de tant d’iranité se confronte et se mesure volontiers à d’autres formes d’art nées d’autres cultures. C’est ainsi que l’art de ce duo est un art appartenant à deux civilisations, celle de la Perse et celle d’un art mondialisé, non point au prix d’une perte d’identité mais en un partage et une réécriture de ces cultures.


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