N° 38, janvier 2009

La poésie lyrique persane


Mahnâz Rezaï


Chez les Grecs, un poème lyrique était un poème court chanté et accompagné par la lyre. Le lyrisme se rattache donc à la "lyre", instrument de musique utilisé pour accompagner le poète et souvent associé à la création poétique ; d’où cette appellation du "lyrique" (du grec lura = lyre, lyre en français et en anglais, ghanâ en persan). En général, il s’agit de poèmes où le poète exprime ses sentiments personnels.

Dans la littérature française, on peut caractériser le lyrisme moderne en disant qu’il est une poésie du chant et surtout une poésie de l’émotion. La poésie lyrique persane a presque les mêmes caractéristiques que la poésie lyrique française. Le poète persan y évoque ses vœux, échecs, souffrances, confidences et supplications amoureuses. Il y exprime ses sentiments sur sa bien-aimée, sa famille, sa patrie, ses amis, Dieu, la nature, les animaux même.

Généralement, dans la plupart des régions du monde, les poèmes exprimant des sentiments amoureux se chantaient et étaient accompagnés musicalement par les troubadours en Europe, les ashigh et les khonyâgars (ménestrels) en Iran, les villageois et les bergers.

Dans la littérature persane, le lyrisme se traduit par "ghanâyi", mot d’origine arabe, étant donné que ces derniers utilisaient ce mot pour les poèmes abordant le thème de l’amour ou qui se lisaient dans certaines fêtes ; cependant, son équivalent persan pourrait être le ghazal. Il faut préciser que dans la littérature française, le poème lyrique se dit d’un poème court où le poète n’exprime que ses sentiments personnels. Par conséquent, l’élégie fait partie de la littérature lyrique. Dans la poésie lyrique française, seul le poète, le je, s’exprime dans un temps qui est toujours le présent alors que dans la poésie lyrique persane, le je peut faire référence au poète lui-même ou bien à toute autre personne. Malgré ce qui apparaît au premier regard, il arrive que le poète n’y révèle pas son moi profond. Il ne faut donc pas confondre le personnage du poème lyrique avec le poète lui-même.

Shirine et Farhâd, artiste inconnu, Six masnavis, XVIe siècle, Palais du Golestân.
Photos : livre de Negârgari

La littérature lyrique persane comprend l’élégie, l’invocation, la plainte ainsi que les textes à tonalité mystique et se compose dans les formes masnavi, robâi, dobeiti, ghasideh et ghazal, cette dernière étant la forme la plus importante et la plus fréquente. Le ghazal fait en général intervenir deux personnages, la bien-aimée et l’amoureux.

En général, la poésie lyrique est avant tout définie comme une poésie des sentiments et de l’amour. Selon les spécialistes, l’origine de la poésie lyrique en Iran remonte à l’époque où la femme occupait une place centrale dans une société iranienne encore majoritairement tribale, ou occupant un rôle important dans la gestion des activités agricoles. La poésie de cette époque était ainsi consacrée à l’exaltation de ces femmes, dont les éloges favorisèrent l’émergence d’une littérature lyrique aux accents parfois épiques. C’est cependant après la diffusion de l’islam et le développement de la vie urbaine que le ghanâ et le ghazal se développèrent. La littérature épique est ainsi née à une époque où l’homme menait une vie tribale et collective, et où l’expression des sentiments issus de la solitude n’existait pas, tandis que la littérature lyrique s’est affirmée à l’époque du développement de la vie urbaine éloignant l’homme de la nature, et de l’individualisme. Le poète part donc désormais à la recherche du monde idéal du passé. Il faut noter que selon la plupart des chercheurs, l’origine des poèmes lyriques iraniens se trouve également dans la littérature folklorique, qui compte beaucoup de poèmes d’amour.

La littérature mystique fait également partie de la littérature lyrique. Selon les chercheurs occidentaux, les poésies lyriques grecque, hébraïque et égyptienne trouvent leurs origines dans les chansons et les cérémonies religieuses. Le Cantique des Cantiques en constitue un bon exemple, de par sa dimension à la fois religieuse et amoureuse.

Dans l’épopée ou dans les anciennes formes poétiques, par exemple dans le ghasideh, le poète n’exprime pas de sentiments intimes. Mais on peut y trouver la description de la beauté féminine, des femmes-déesses (izadbânou) ou les femmes régnant sur la société, qui sont très proches de la poésie lyrique amoureuse.

Néanmoins, la poésie lyrique dans le sens de la "poésie de sentiments" se contente, en général, de décrire la nature ou d’évoquer le passé. Le poète regrette les jours heureux du passé et compose des chants funèbres en souvenir des morts. Il ne faut pas pour autant penser que la poésie lyrique de sentiment exalte toujours des sentiments douloureux et les déchirements intérieurs du poète : ainsi, la description de la nature par un langage gai et très riche constitue également l’un des motifs de ce genre poétique.

Leili et Madjoun dans une école, œuvre de Behzâd, Khamseh de Nezâmi, Herât, British Museum, Londres.

Les poèmes lyriques plus longs racontant une véritable histoire sont qualifiés de "ghanâyi-dâstâni" ou "récits lyriques" tels que Veisse va Râmine, Leili va Madjnoun, Khosrow va Shirine. Ces histoires expriment avant tout les sentiments des amoureux, la joie de l’union, la douleur de leur séparation difficile, et décrit la beauté de l’aimée. Certaines parties sont également consacrées à la description de la beauté de la nature. A l’inverse des récits épiques dans lesquels le poète essaie de ne pas révéler ses propres sentiments, la poésie lyrique lui permet d’exprimer ses vœux et désirs à certains moments de l’histoire. Ainsi, en parlant de la beauté de Shirine dans Khosrow va Shirine, Nezâmi aurait été inspiré par la beauté de sa propre femme, Afâgh.

L’amour dans la poésie lyrique persane est de trois types : l’amour terrestre, (avec une bien-aimée terrestre, comme les ghazals amoureux de Sa’adi), l’amour céleste (dans la plupart des masnavis de Mowlânâ), un amour à la fois terrestre et céleste (les ghazals de Hâfez).

La femme admirée dans la poésie lyrique revêt le plus souvent l’apparence d’une femme-déesse. Par conséquent, pour décrire leurs attributs magiques, célestes et mythiques, le langage poétique a recourt à toutes sortes de métaphores et d’images. Ainsi dans le lyrisme, comme dans l’épopée, l’hyperbole est l’une des figures de style très présentes dans le poème. Près de quatre-vingt deux vers écrits dans une langue hyperbolique sont consacrés à la description de la beauté de Shirine par Nezâmi.

Dans la littérature lyrique-mystique, nous avons un Bien-aimé symbolique et inaccessible. Le poète évoque sa beauté ainsi que son ardent désir de se rapprocher de lui de plus en plus. Ce Bien-aimé, les mystiques l’appelle Dieu.

Le style privilégié pour la littérature lyrique en Iran est le style irâkien du fait de sa musicalité et la tonalité plus douce des mots choisis. On n’y emploie également des mots de l’ancien persan, même si les mots d’origine arabe y sont aussi très présents. La poésie lyrique est une poésie essentiellement subjective, qui évoque davantage le chagrin et l’échec que la joie et les plaisirs. Il en appelle au cœur et non à la raison. L’évocation de l’être aimé va toujours de pair avec la description de la nature, qui évoque souvent en miroir celle de la bien-aimée.

Sources :
- Arjang, Gholâmrézâ, La langue et la littérature persanes, Téhéran, Ghatreh, 1385 (2004).
- Shamisa, Sirous, Les Genres littéraires, Téhéran, Ferdows, 1383 (2004).

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