N° 38, janvier 2009

Aperçu sur les Arméniens d’lran


Arefeh Hedjazi


L’Arménie, pays voisin de l’Iran, entretient depuis de nombreux siècles des relations privilégiées avec cette contrée dont il fut très longtemps durant l’une des provinces. Ceci n’est pas sans raison. En effet, la culture arménienne puise ses racines aux mêmes sources que la culture iranienne. Bien qu’il ne soit pas le seul pays à partager ce même héritage millénaire, cependant, cet héritage commun préservé au fil des siècles permit à ces deux pays de maintenir des relations dont l’ampleur dépasse celle de deux simples pays voisins. Ainsi, les deux peuples iranien et arménien, malgré les différences de religion, ont su préserver des relations sociales et économiques favorisées par les nombreuses migrations arméniennes, forcées ou volontaires, vers l’Iran, qui ont eu lieu au cours des siècles. Le grand nombre d’églises et les incontournables quartiers arméniens de nombreuses villes iraniennes, ainsi que les merveilles architecturales arméniennes, telles que la belle cathédrale de Vank à Ispahan, constituent autant de preuves de cette relation ancestrale. Les Arméniens ont non seulement été les voisins de l’Iran, mais également l’un des peuples dont les habitants ont été les plus nombreux à s’y installer. Quelles furent les raisons exactes de cette forte présence arménienne en Iran ?

En réalité, les relations irano-arméniennes sont si anciennes qu’il est impossible de déterminer avec exactitude quand et comment elles débutèrent. Les preuves les plus anciennes qui existent font mention d’une armée arménienne formée par le célèbre souverain achéménide Cyrus le Grand, fondateur de cette dynastie au VIe siècle av. J.-C. Cette armée de vingt mille fantassins et quatre mille cavaliers demeura en poste dans la capitale achéménide jusqu’à la chute de cet empire. Un siècle plus tard, à l’époque de la construction des palais de Suse et de Persépolis par Darius Ier, les artisans et tailleurs de pierre arméniens, renommés pour la qualité de leur travail et invités à participer au projet, comptèrent parmi les architectes et constructeurs des grands palais des souverains. Le travail durant de longues années, peu à peu, de nombreuses familles arméniennes émigrèrent et vinrent s’établir dans la province de Fârs.

Après les Achéménides et sous le règne des Arsacides, les relations politiques et sociales entre les Perses et les Arméniens s’améliorèrent et un certain nombre de marchands et de nobles arméniens, qui possédaient des relations et de la famille en Iran, vinrent augmenter le nombre de leurs compatriotes vivant dans ce pays.

Le passage de la dynastie arsacide à la dynastie sassanide fut témoin d’une concurrence féroce et meurtrière entre les officiels sassanides et les grands marchands arsacides dans les pays voisins de la Perse, y compris en Arménie. Ainsi, le règne du roi sassanide Ardéshir Bâbakân fut le théâtre de nombreuses attaques contre l’Arménie, donnant lieu à des guerres de conquête sanglantes qui ravagèrent ce pays. L’Arménie fut vaincue et pacifiée sous le règne de Shâpour II au IVe siècle. Elle dut alors payer un lourd tribut et selon certains historiens, plusieurs milliers de familles arméniennes furent déplacées de force et installées dans le centre de la Perse. Nombre de ces familles furent envoyées en Mésopotamie, dans le Khuzestân et l’Irak actuel, où ils furent chargés de travailler sur les terres ou en tant qu’artisans. Les historiens ne disposent que de peu d’informations concernant ces Arméniens du sud de l’Iran ; certains récits dispersés font néanmoins état de leur établissement et de la formation de communautés arméniennes dans l’ouest et le sud-ouest de l’Empire.

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Eglise de Vank, Ispahan

Après la chute des Arsacides en Arménie et le partage de ce pays par les empires perse et romain, la plus grande partie de l’Arménie revint aux Sassanides. Ces derniers, en vue de la défense des frontières est du pays - perpétuellement attaquées par les tribus nomades de l’Asie centrale -, mais également pour éloigner les soldats arméniens de leur territoire - où la fidélité aux Arsacides était encore profondément ancrée dans les esprits - créèrent une armée de trente mille cavaliers arméniens, dont la plupart appartenaient à la noblesse. Cette armée fut envoyée à Neyshâbour pour servir de garde-frontière à l’est et demeura en poste jusqu’au règne de Yazdgerd IIIe et la révolte de l’Arménie.

Après la conquête de la Perse par les Arabes et la prise de l’Arménie au VIIe siècle, beaucoup d’Arméniens furent vendus comme esclaves ou déplacés de force vers la Syrie et l’Irak. Ces Arméniens, trop peu nombreux pour fonder des communautés, se fondirent dans la population locale.

Avec le début des attaques seldjoukides contre l’Arménie en 1048-1049, près de cent cinquante mille Arméniens furent emmenés en tant qu’esclaves en Iran, alors territoire seldjoukide. Beaucoup d’entre eux rendirent l’âme durant ce déplacement forcé, mais les survivants réussirent à fonder plusieurs communautés dans diverses régions du nord de l’Iran, en particulier en Azerbaïdjan, mais aussi dans les régions centrales du pays. Quelques années plus tard, lors des attaques du seldjoukide Alb Arsalân contre l’Arménie de 1063 à 1072, d’autres groupes de prisonniers vinrent s’ajouter aux communautés. Ces nouveaux venus s’installèrent en particulier autour de la ville de Soltânieh, alors capitale d’empire.

Lors de la sanglante invasion mongole au XIIIe siècle, les Arméniens de Perse subirent les effroyables massacres perpétués par les Mongols au même titre que les Perses et leur nombre décrut spectaculairement, mais l’arrivée de nouveaux esclaves arméniens, faits prisonniers par les Mongols, permit de reconstituer leur communauté. Dans les décennies qui suivirent, la relative stabilité des dynasties mongoles régnantes permit la formation de nombreuses communautés arméniennes, en particulier dans les villes de Tabriz, Marand, Marâgheh, Rasht et Rey.

Sous le règne des Ilkhanides, la plus grande communauté arménienne était sans conteste celle de Soltânieh, où elle s’illustrait notamment dans les activités industrielles et commerciales. C’est pour cette raison qu’avec l’invasion tatare de Tamerlan, cette communauté, ainsi que les nouveaux arrivants récemment immigrés du Caucase, furent déplacés vers le nord de l’Afghanistan et la Mongolie pour travailler pour les Tatares, tandis que le quartier arménien de Soltânieh, Marv Shahr, fut vidé de ses habitants.

Avec les guerres fratricides entre les Aghghouyounlou et les Ghareghouyounlou et les terribles ravages qui en résultèrent, la quasi-totalité des communautés arméniennes du centre et de l’ouest de l’Iran disparurent également dans la tourmente. Vers la fin du XVIe siècle et au début du règne des Safavides, les Arméniens se concentrèrent plutôt en Azerbaïdjan et un petit nombre d’entre eux choisirent pour y travailler les grandes villes telles que Qazvin, Ispahan et Rey.

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Vue du monastère Saint-Thaddée, Tchâldoran, Azerbaïdjan de l’ouest

En 1603, le souverain safavide, Shâh Abbâs le Grand débuta ses opérations militaires contre le puissant voisin de l’Iran, l’Empire ottoman, et occupa tout le plateau arménien. Moins d’un an plus tard, les forces ottomanes commandées par Sinâ Pacha contre-attaquèrent en force. Shâh Abbâs décida de les affronter sur les bords du fleuve Arass. Dans ce but, il prépara une retraite rapide et utilisa la tactique de la terre brûlée. Il ordonna donc le déplacement d’un grand nombre d’Arméniens habitant au pied de l’Ararat, tandis que la plupart des villes et villages qui se trouvaient sur le chemin de l’armée ottomane furent brûlés. Des cinq cents mille Arméniens déplacés, seul un cinquième put s’installer en Perse. Les autres perdirent la vie, lors de cette longue retraite qui dura un an, en raison du froid, de la faim, des maladies et des attaques des tribus nomades qui vivaient dans les régions qu’ils traversaient.

Les Arméniens qui furent emmenés en Iran à l’époque safavide s’installèrent dans des villes comme Rasht, Qazvin, Shirâz, Arâk, Hamedân, Anzali et en particulier Ispahan et les villages alentours. Sur l’ordre de Shâh Abbâs, les marchands et artisans arméniens furent installés dans le sud de la capitale safavide, sur les bords du Zâyandeh- Roud.

C’est ici qu’ils fondèrent le quartier arménien d’Ispahan qu’ils nommèrent Jolfâ, en souvenir de leur terre natale. En vue de favoriser l’insertion sociale de ces nouveaux venus et les attacher à leur nouvelle terre, Shâh Abbâs leur offrit certains avantages, parmi lesquels le droit d’exercer très librement leur culte et de construire autant d’églises qu’ils le souhaitaient, ainsi que d’organiser leur système religieux comme qu’ils l’entendaient. De plus, il leur permit d’avoir leur propre système social et une hiérarchie religieuse chargée d’organiser la vie des Arméniens d’Ispahan. En raison de la confiance de Shâh Abbâs envers ces Arméniens, il leur offrit un monopole sur le commerce d’un bien très précieux, la soie.

Avec la fin du règne des Safavides et l’invasion afghane, et en raison des guerres civiles qui s’ensuivirent et qui continuèrent jusqu’au début du XIXe siècle, l’insécurité et l’instabilité régnante obligea de nombreux Arméniens iraniens à quitter le centre et le sud de l’Iran pour d’autres contrées plus sûres, telles que l’Inde, où ils fondèrent de nouvelles communautés.

Les Arméniens qui restèrent se concentrèrent plutôt dans les grandes villes iraniennes telles que Tabriz, Téhéran, Ispahan. Un petit nombre d’entre eux s’installa en milieu rural. Ces derniers étaient agriculteurs ou éleveurs. Les Arméniens citadins étaient quant à eux pour la plupart d’adroits artisans ou faisaient du commerce. Il faut à ce propos signaler que les facilités commerciales offertes par les régions côtières du sud de l’Iran et du bord du Golfe persique ont favorisé l’immigration de marchands arméniens vers cette région et la région du Fârs sous le règne de Shâh Abbâs.

Après la mort de Shâh Abbâs, la situation changea pour les Arméniens. Les héritiers de ce souverain élaborèrent une série de lois vexatoires envers les commerçants arméniens et mirent en place des taxes particulièrement lourdes. Les protestations contre ces lois étaient durement réprimées et les contestataires attachés à des poutres et brûlés vifs.

Sous le règne de Nâder Shâh également, les Arméniens, comme d’ailleurs l’ensemble de la population iranienne, vécurent des conditions difficiles et devaient payer des taxes très lourdes pouvant atteindre 60 500 nadéri, pièce officielle de l’époque. En réaction à cet état de fait, certains Arméniens quittèrent le pays pour s’installer à Java, en Indochine ou en Inde. Dans certaines régions de l’Iran, les Arméniens n’avaient le droit d’exercer qu’un nombre limité de métiers, tels que la joaillerie, la menuiserie, le commerce ou les activités vinicoles.

C’est seulement après la prise du pouvoir par les Qâdjârs que pour la première fois depuis deux siècles, les Arméniens eurent de nouveau droit à un statut de citoyens à part entière. Depuis cette époque, et jusqu’à aujourd’hui, les Arméniens possèdent les mêmes droits que les autres citoyens iraniens et dans la République islamique, ils possèdent deux députés au parlement iranien (majlis) chargés de défendre leurs droits.


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8 Messages

  • Aperçu sur les Arméniens d’lran 9 mars 2013 00:50, par BRICAULT Jacques

    Bonjour ,
    Je souhaiterais connaitre le nombre actuel des Arméniens d’Iran et leur répartition entre les différentes provinces et villes.
    Merci.
    Jacques BRICAULT

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  • Aperçu sur les Arméniens d’lran 2 novembre 2014 10:59, par BRICAULT Jacques

    Bonjour ,
    J’aimerais connaître le nombre et la localisation des Arméniens en Iran (d’après le plus récent recensement de la population).
    Merci de votre réponse.
    Jacques BRICAULT

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    • Aperçu sur les Arméniens d’lran 4 novembre 2014 13:35, par Mireille Ferreira

      D’après mes informations, qui datent de l’année 2005, les Arméniens d’Iran seraient environ entre 200.000 et 250.000, orthodoxes dans leur majorité, bien qu’une minorité catholique y existe aussi. C’est au début du XXe siècle que, fuyant les massacres de Turquie puis la révolution soviétique la communauté arménienne grossit considérablement la communauté iranienne. En dehors de Téhéran, on les trouve à Tabriz, ville du nord de l’Iran proche de la république d’Arménie et à Ispahan où Shah Abbas Ier les avait fait déporter au XVIIe siècle pour, officiellement, les protéger des massacres et les utiliser à la construction de la ville. Beaucoup de jeunes arméniens ont quitté l’Iran au moment de la guerre Iran-Irak.

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      • Aperçu sur les Arméniens d’lran 21 juin 2015 10:13, par Benjamin

        Petite rectification. Les Arméniens ne fuyaient pas les "massacres", mais le génocide !

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        • Aperçu sur les Arméniens d’lran 22 juin 2015 10:17, par Mireille Ferreira

          Réponse à Benjamin
          D’après le Larousse, l’horreur peut connaître plusieurs définitions :
          Massacrer : Tuer sauvagement en masse des êtres qui ne se défendent pas : massacrer une population civile.
          Génocide : Crime commis contre un peuple, un groupe national, ethnique ou religieux.
          Merci de vous intéresser à notre Revue

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          • Aperçu sur les Arméniens d’lran 27 juin 2015 19:34, par Benjamin

            Bravo pour votre intérêt du Larousse, mais il faut aussi avoir une analyse de ce que l’on lit.
            Larousse ne parle pas de planification et de ciblage d’un groupe ethnique et religieux dans la définition du massacre. Les Arméniens ont été ciblé pour leur appartenance ethnique et religieuse et exterminés de manière planifié sur ordres. Ce n’est pas un massacre qui touche une population mixte au hasard. Les voisins turcs ou kurdes étaient épargnés. Un massacre qui cible et qui est planifié est un génocide.
            D’après Raphael Lemkin, créateur du mot "génocide", le peuple Arménien a servit de base sur sa réflexion conduisant au terme de génocide.
            Larousse n’est pas un juriste, c’est un éditeur d’encyclopédie et de dictionnaire, dont la ligne éditoriale est soumise à interprétation personnelle, donc corruptible.
            Monsieur Lemkin était Juriste.
            Si vous faites le choix volontairement d’utiliser le mot "massacre" alors même que vous considérez que le mot "génocide" est identique, alors pourquoi ne pas utiliser le mot génocide ?
            Savez vous que durant un certain temps, Larousse était financée par la Turquie pour nier le génocide Arménien ?
            Merci de votre intérêt pour les Arméniens d’Iran.

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  • Aperçu sur les Arméniens d’lran 1er février 2016 07:02, par KECHICHIAN Jacques

    Bonjour
    J’envisage de réaliser un voyage en Iran au cours du mois de septembre de cette année.
    Nous sommes un groupe de 5 couples en partie d’origine arménienne, au cours de ce voyage ,je désirerai rencontrer si possible des iraniens d’origine arménienne dans les villes de Teheran et de Nor Djoura.La moitié du groupe parle l’arménien et certains le turc.
    Je vous remercie par avance si vous pouviez me donner des informations
    Jacques Kechichian

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  • Aperçu sur les Arméniens d’lran 27 février 2016 19:49

    Ma famille installée à Constantinople, il y a près de 150 ans, était originaire de Tabriz. Je viens de découvrir une partie de son histoire par le texte ci dessus...J’ai le projet de faire un circuit Arménie-Iran afin de peut être découvrir la famille qui est restée là bas ...

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