N° 57, août 2010

Une marmite où se concoctent toutes sortes de mets

La Maison de la Poésie à Paris


Jean-Pierre Brigaudiot


Il m’est particulièrement agréable d’écrire cet article sur la Maison de la Poésie de Paris pour La Revue de Téhéran, cela venant à la suite du numéro spécial consacré à la poésie persane auquel j’ai contribué en tant que poète, faisant écho à quelques poètes iraniens contemporains, Akhâvan Sâles, Fourough Farrokhzâd et Ahmad Shâmlou. Mais il y a aussi, je crois, cette particularité enchanteresse propre à la culture persane où la poésie, peut-être davantage qu’ailleurs au monde et depuis toujours, est au cœur de la vie quotidienne, vivante, vibrante et vraiment partagée par tous. Car la poésie persane n’est pas une catégorie isolée, ni de l’écriture –de la calligraphie - qui est doublement poétique en ce qu’elle donne à voir et à entendre concomitamment, ni de la musique ou du chant dans lesquels elle s’écoule naturellement.

La Maison de la poésie créée en 1983 à l’initiative de la Mairie de Paris, fut conçue par Pierre Seghers et Pierre Emmanuel. Elle logea d’abord au Forum des Halles, espace plus qu’incertain quant à ses formes et quant à sa vocation, bâti à l’emplacement des belles Halles de Baltard, cet énorme marché où jusqu’à la fin des années soixante, transitait l’essentiel des denrées alimentaires de la ville de Paris, mais aussi milieu mythique où évoluaient des personnages du peuple parisien, présents dans la littérature comme dans le cinéma. Depuis 1995, la Maison de la Poésie s’est implantée sur le site de l’ancien Théâtre Molière, rue Quincampoix, dont la construction remonte à 1791, en pleine effervescence révolutionnaire. Ce théâtre, depuis le dix-huitième siècle, a connu une vie et un destin agités jusqu’à son abandon total puis son classement tardif, en 1974, à l’Inventaire supplémentaire des Monuments Historiques. Il fut donc ouvert pendant la Révolution et placé sous le patronage de Molière, il fut alors un théâtre engagé, puis simplement un théâtre, une salle de bal, une salle d’armes, une salle de banquets, un magasin… sans cesse remodelé ou vandalisé (c’était parait-il un lieu magnifique) selon les besoins des occupants. Pour qu’il accueille la Maison de la Poésie, il a fallu une reconstruction presque totale, avant tout fonctionnelle.

Aujourd’hui la Maison de la Poésie se présente comme un lieu modeste, accueillant et même chaleureux ; c’est un théâtre doté de deux salles, l’une de taille moyenne, de type théâtre à l’italienne, et l’autre, toute petite située dans de belles caves voutées. Jusqu’à il y a peu existait une petite salle d’exposition ouverte sur la rue Saint Martin. Au-delà du hall d’entrée avec la billetterie, se trouvent un foyer et une cafétéria. Il y aura bientôt une librairie dont l’existence semble plus qu’indispensable en ce sens qu’actuellement la poésie, les poètes, les auteurs contemporains que l’on peut croiser là, lors des spectacles, rencontres, festivals et conférences ne sont pas nécessairement présents ou aisément trouvables dans la plupart des librairies. La poésie est un art mais ô combien peu commercial et ô combien discret. Quant à la salle d’exposition de la rue Saint Martin, récemment fermée - mais une autre ouvrira l’an prochain - elle fait certes partie intégrante de la vocation de cette Maison de la Poésie pour ce qui est de l’aspect plastique et visuel du texte avec les éditions illustrées par les artistes en collaboration avec les poètes (depuis Dada la poésie aime se donner également à voir), et puis les bibliophiles sont naturellement friands de beaux livres en édition à faibles tirages.

Vue extérieure de la Maison de la Poésie
Photos : Béatrice Logeais / Maison de la Poésie

Donc cette maison de la Poésie vit au cœur du vieux Paris, ouverte principalement sur le charmant et ancien petit passage Molière, c’est un espace dédié aux différentes formes de la poésie, celle d’antan et surtout actuelle. Elle n’est surtout pas un musée de la poésie (un lieu où s’exposent des corps morts) ou alors il faudrait comprendre celui-ci en relation avec l’économie du musée contemporain, lieu de commande, de création, de rencontre et de vie. La poésie faisant partie des activités culturelles peu lucratives, la Maison de la Poésie bénéficie de financements multiples émanant d’organismes publics comme la DRAC (Direction régionale des affaires culturelles), la Ville de Paris et d’organismes privés, ce que lui permet son statut associatif.

Une petite équipe est à l’œuvre pour faire vivre cette maison, en assurer le fonctionnement et les différents événements ou spectacles. C’est cette équipe qui autour du directeur, Claude Guerre, un homme de théâtre et auteur, définit le projet de la Maison de la Poésie, ses programmes et actions et en détermine l’orientation. Ainsi peut-on percevoir l’orientation actuelle comme axée autour des spectacles qui se donnent dans les deux salles dont dispose ce lieu. Le parti pris, car c’en est un, consiste à privilégier en cohérence avec la nature du lieu, une poésie dite, chantée, sonore, mise en musique et en scène. Il s’agit donc d’une poésie à partager, à vivre ensemble, pour ceux qui viennent là. Cela dépasse bien évidemment et largement le contexte des lectures qui se donnaient autrefois dans les salons mondains parisiens, chez les particuliers, gens aisés en général, bien souvent mécènes. Le choix est autre que celui d’une poésie lue individuellement et bercée du chant silencieux et intérieur, ou lue en groupe réduit à quelques individus initiés. La spectacularisation de la poésie qui caractérise l’orientation actuelle de cette maison permet sans nul doute l’accueil et la fidélisation d’un public plus diversifié que celui du public des amateurs peu nombreux de livres de poésie, ce public restant constitué d’individus lecteurs dispersés et qui à priori ne se rencontrent guère. Le spectacle, la rencontre, l’être ensemble sont l’une des raisons majeure de la Maison de la Poésie dont les programmes et les annonces font ressortir un activisme volontariste dans la diffusion. Et, autre fait et autre raison non négligeables, un tel lieu ne peut certainement préserver et renouveler ses subventions qu’à condition d’accueillir un public suffisant en nombre.

La Maison de la Poésie propose des spectacles de théâtre, souvent fondés sur l’exploitation de textes d’auteurs contemporains, des poètes par exemple, quelquefois sur l’exploration de textes d’auteurs et poètes disparus, sur également un choix d’auteurs de tendances et nationalités très différentes.

Dans le jardin de mon père par Claude Guerre

Depuis bien longtemps la poésie échappe aux règles qui l’ont autrefois définie et quelquefois étouffée, elle est hétérogène dans ses formes et ses contenus, elle s’invente et se réinvente chaque jour, toujours différente, elle se transforme au contact de la performance et en devenant spectacle, elle se frotte aux nouveaux médias et à la composition assistée par ordinateur. Le siècle précédent l’a connue dadaïste, surréaliste, lettriste, Fluxus, libre, engagée politiquement, déconstructionniste, minimaliste ; aujourd’hui encore elle est engagée, elle est expérimentale ou se contente de n’être qu’esthétique. Elle a été marquée par des auteurs comme Ezra Pound, Artaud, Lorca, Saint John Perse et par d’autres encore qui ont implicitement et explicitement interrogé et analysé l’acte d’écriture, tels Blanchot, Barthes ou encore Bataille.

La Maison de la Poésie organise également des lectures, des hommages à certains auteurs, à des revues comme Action Poétique, à des collections soutenues par des maisons d’éditions, à des éditions spécialisées. Il y a aussi des conférences ou des cycles de conférences comme ce cycle Les figures d’humanité en partenariat avec les Amis de l’humanité, société fondée par Edmonde Charles-Roux ; il s’agira là de débats à priori ouverts à leur propre aventure et impliquant poètes, philosophes et penseurs.

D’autres actions encore sont conduites au quotidien, sur place avec par exemple l’actuel festival de poésie sonore, avec des résidences offertes à tels ou tels auteurs, avec des ateliers ou workshops, et hors les murs avec par exemple des initiations et formations offertes aux enseignants, des partenariats avec d’autres structures culturelles et associatives. Toutes ces actions militantes contribuent à assurer une présence tenace de la poésie, valeur humaine immatérielle, œuvre de l’esprit inestimable à jamais.

La Prose du Transsibérien de Blaise Cendrars, mise en scène Balazs Gera

La Maison de la Poésie résonne des noms des poètes, connus ou point encore, seulement poètes ou metteurs en scène, écrivains, ou tout cela à la fois, comme par exemple Valère Novarina, Kurt Schwitters, Yann Paranthoën (le sculpteur de sons), Arnaud Laporte, André Velter, Lautréamont, Antonin Artaud, Georges-Emmanuel Clancier, Jacques Roubaud, Jean-Christophe Bailly, Georges Bataille et certes Claude Guerre l’actuel directeur. Certains de ces noms et même la plupart ont été et sont également présents sur la remarquable radio France Culture qui au fil des décennies donne à entendre ce que la Maison de la Poésie donne également à voir.


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