N° 84, novembre 2012

L’immigration afghane en Iran


Alirezâ Jânzâdeh


La migration, et la mobilité qui la caractérise, confèrent aux différentes communautés humaines une capacité dynamique afin de surmonter les périodes de crise et de résister aux déséquilibres qui mettraient leur existence en danger. De cette migration résultent des trajectoires dont les points de départ et d’arrivée sont fortement dépendants des facteurs de répulsion et d’attraction qui façonnent de manière plus ou moins durable les motivations des communautés de migrants.

Fort de ce constat, qui forme le cœur théorique de notre approche de la migration, nous nous sommes intéressés dans ce travail à l’émigration afghane dont la durée et l’ampleur ont pris des dimensions importantes depuis plus d’une vingtaine d’années. Les premiers pays de la région à être touchés par cette migration ont été des pays voisins de l’Afghanistan, comme l’Iran et le Pakistan. Ces deux pays continuent toujours à accueillir des Afghans qui, suite aux événements récents, n’ont pas cessé leur course à la survie. Pour certaines raisons que nous allons expliciter dans cet article, l’émigration afghane en Iran revêt des caractéristiques particulières qui témoignent du rôle historique joué par ce dernier pays dans le destin des populations ainsi déplacées. C’est pourquoi nous nous sommes essentiellement consacré à l’étude des causes de l’émigration afghane en Iran.

Carte des migrations afghanes en Iran, réalisée d’après des données du HCR et de recherches sur le terrain

Concernant les causes de l’émigration afghane, nous avons identifié trois catégories de facteurs qui demeurent à l’origine des transformations de la société afghane au cours de son histoire récente à savoir des facteurs internes, régionaux et internationaux. Les facteurs internes à la société afghane sont :

- la pression démographique ;

- la sécheresse et la famine qui en résulte ;

- les conflits ethniques et la guerre interne ;

- l’insécurité ;

- le manque d’infrastructures socio-économiques ;

- la baisse de la production agricole ;

- la pauvreté et le faible niveau de revenus ;

- les dysfonctionnements et l’effondrement de l’appareil administratif.

Parmi les facteurs régionaux qui ont constitué notre deuxième niveau d’analyse, nous citerons les deux plus importants, à savoir :

– les inégalités notables de revenu national entre l’Afghanistan et les pays de la région, notamment en comparaison avec les pays producteurs de pétrole (pays d’accueil de l’émigration économique) ;

– l’implication des pays de la région dans la Guerre froide entre les superpuissances et la place de l’Afghanistan sur l’échiquier politique régional.

Les facteurs internationaux de changement sont étroitement liés aux conséquences de la Guerre froide et à la rivalité entre les deux superpuissances en rapport avec leurs intérêts en Afghanistan. En effet, pour se moderniser, l’Afghanistan a eu à plusieurs reprises recours aux aides financières des deux blocs et a développé de ce fait des relations internationales l’ayant poussé de plus en plus à s’ouvrir vers l’extérieur. Ainsi, les différents courants d’idées structurant l’espace politique du pays ont été fortement influencés par la division idéologique qui séparait les deux blocs de superpuissances. C’est d’ailleurs cette division qui a finalement abouti à un affrontement entre groupes politiques.

Concernant l’émigration afghane vers l’Iran à proprement parler, nous pouvons parler d’une vieille tradition (présence de l’ethnie des Hazaras depuis le milieu du XIXe siècle en Iran, par exemple). Les causes de cette migration sont alors à chercher essentiellement dans la pression démographique et les mauvaises conditions climatiques et agricoles. Quant aux premières vagues d’émigration afghane de grande ampleur à destination de l’Iran qui se sont succédé dans les années 1970, elles sont liées au boom pétrolier, à la sécheresse et à la famine. Travailleurs saisonniers, les Afghans ne songeaient alors guère à s’installer en Iran. Bien au contraire, ils pouvaient circuler assez librement, jusqu’à une date récente en tout cas, entre les deux pays et compenser cette nécessité de l’émigration par la facilité de retour. Certains, néanmoins, se sont fixés en Iran afin de pouvoir subvenir de manière régulière aux besoins de leurs familles restées en Afghanistan, en rapatriant leurs revenus. Ainsi, jusqu’à la guerre, les Afghans désirant émigrer avaient le choix d’opter pour l’une ou l’autre des possibilités, ce qui leur assurait une relative liberté d’action.

Après le coup d’ةtat de 1978 et l’invasion soviétique en 1979, ce mouvement s’est accéléré pour se transformer en un flux de migration massive entre les deux pays. Contrairement à la situation précédente, avec la guerre, l’émigration devint une contrainte. Cela affecta également l’attitude de ceux qui étaient déjà présents sur le sol iranien depuis longtemps. Malgré eux, ils furent contraints de rester. Il faut rappeler que l’afflux massif et forcé des Afghans durant cette nouvelle période s’explique davantage par des motifs politiques et même religieux (une émigration à l’image de la fuite du Prophète vers Médine devant l’hostilité des habitants de La Mecque) qu’économiques.

En dépit de ses propres difficultés économiques et politiques, l’Iran s’est montré accueillant envers les Afghans demandeurs d’asile. Cela a permis à certains réfugiés afghans de se trouver dans une position favorable afin de s’intégrer à la société iranienne. Vivant, pour la plupart, en dehors des camps pour réfugiés (les célèbres mehmân-shahr - cités des invités), ils ont pu accéder au marché du travail. Il va sans dire que l’intégration des réfugiés afghans aux réseaux du travail en Iran a créé une certaine interdépendance entre ceux-ci et leurs hôtes iraniens. D’un côté, les Afghans apportaient à l’Iran une main-d’œuvre bon marché jouant un rôle assez remarquable dans la restauration de l’économie iranienne et la reconstruction du pays, après la guerre Iran-Irak. D’un autre côté, les réfugiés afghans, en acceptant les travaux les plus durs (tâches réputées subalternes pour les travailleurs locaux), ont permis la réalisation de gains matériels importants pour l’économie toute entière. L’intégration par le travail s’est avérée déterminante pour la décision des réfugiés de rester en Iran. La conséquence directe d’une telle intégration a été évidemment l’amélioration de la situation économique des réfugiés afghans en Iran, accompagnée d’avantages culturels et sociaux. D’autant plus que la famille afghane en Iran se recomposait progressivement et que ses structures se modifiaient. A cet égard, deux changements ont été déterminants : baisse du taux d’analphabétisme chez la population réfugiée, amélioration du statut de la femme afghane au sein de la famille comme dans la société.

Les impacts de ces changements se font encore sentir aujourd’hui. En effet, durant les années 1990 et malgré l’effondrement du gouvernement communiste en 1992, les Afghans installés en Iran ont préféré s’intégrer à la société iranienne plutôt que de la quitter. Plus particulièrement, la poursuite de la guerre interne et l’arrivée des talibans depuis le milieu des années 1990 n’ont pas créé les conditions favorables à un retour progressif. Bien entendu, après la chute des Talibans qui permet d’espérer une restructuration progressive du pays, nous pouvons nous attendre à un retour progressif des Afghans. Ainsi, rappelons encore que l’alphabétisation des femmes et des jeunes filles afghanes en Iran (campagne organisée par les autorités iraniennes) a permis une certaine émancipation de celles-ci en amplifiant leur rôle et leurs responsabilités dans la vie quotidienne, et à l’extérieur du foyer. La situation plus favorable de la femme afghane réfugiée en Iran l’incline ainsi davantage à vouloir rester dans ce pays. Il en va de même pour les jeunes Afghans nés et ayant grandi en Iran. Leur acculturation est évidemment beaucoup plus grande. D’autant que ceux qui sont nés en Iran n’ont jamais vu le pays d’origine de leurs parents. Le poids de ces changements pèse évidemment sur toute politique d’aide au retour élaborée par le pays d’accueil.

Du point de vue de l’histoire de l’asile, le cas des réfugiés afghans venus en Iran (et au Pakistan) représente un des plus grands contingents de réfugiés dans le monde, comme il présente les motifs majeurs communs aux plus grands déplacements de populations, motifs à la fois économique, social, politique et démographique. Aussi étrange que cela puisse paraître, le facteur démographique a compté dans le refus des réfugiés afghans de retourner en Afghanistan. Ainsi, les Afghans restés au pays, interrogés sur la possibilité de rapatrier leurs compatriotes, se sont montrés défavorables à ce projet. Car, selon eux, il n’y aurait pas assez de moyens de subsistance pour tout le monde si les réfugiés revenaient dans leur propre pays [1].

En vingt-et-un ans, l’Afghanistan a connu des événements qui l’on marqué durablement : l’invasion et la guerre civile. Or, si les Soviétiques sont partis, les guerres intestines, se poursuivant, ont dégénéré en conflits ethniques. Détruit par les troupes soviétiques, l’Afghanistan a été dévasté, encore plus, par les Afghans eux-mêmes. D’où une économie exsangue, ainsi qu’une vie sociale et culturelle défaillante. De plus, et toujours sur le plan historique, les facteurs répulsion-attraction s’appliquent dans le cas de l’immigration afghane.

Emigrés afghans

Depuis novembre 2001, nous observons une perspective plus favorable. Sécurité et reconstruction sont des facteurs qui peuvent encourager une partie des immigrés à regagner leur patrie. D’après l’office pour la coordination des affaires humanitaires à la fin du mois d’avril 2002, 385 313 Afghans sont rentrés du Pakistan et 23 050 d’Iran. [2] La plupart des réfugiés qui rentrent sont des hommes célibataires appartenant à des minorités ethniques, essentiellement des Tadjiks.

Force est de constater qu’actuellement, la situation de l’Afghanistan continue à se détériorer à cause des effets désastreux de la guerre et de la sécheresse. Dans ce contexte, il faut admettre que le retour des réfugiés au pays ne peut être envisagé de manière sérieuse tant que ces deux obstacles majeurs n’auront pas été surmontés. Ainsi, il apparaît de plus en plus que tout effort d’aide et d’encouragement au retour sera mis à mal par les fortes pressions économiques, la dislocation des institutions, les violations des droits de l’homme, [3] ainsi que par la politique des autorités en place. Les réfugiés afghans sont aujourd’hui confrontés à un dilemme, à savoir le retour dans des conditions plus que précaires ou l’exil dans des conditions qui ne cessent de se détériorer. Or, il est important de rappeler que tout retour est conditionné par l’évolution sensible des facteurs d’attraction et de répulsion qui ont dominé la logique de l’émigration. Concernant l’Afghanistan et pour que le retour soit durable, il faut que les Afghans trouvent dans leur pays la sécurité et il faut aussi que la communauté internationale s’intéresse durablement à ce pays et aide à reconstruire ce que la guerre a détruit. [4]

C’est ce qui encourage le retour des réfugiés suite à l’analyse des motifs de l’arrivée et de l’installation des Afghans en Iran et de leur situation actuelle, ainsi que par l’étude de la capacité de réintégration des immigrés afghans dans leur propre pays, nous pouvons conclure que pour le moment, le problème le plus urgent à résoudre est celui de la sécurité : “Ce n’est pas seulement la sécurité qui est nécessaire aux rapatriements, mais les rapatriements, s’ils sont un succès, contribueront à la sécurité” - tel est l’avis du haut commissaire des Nations-Unis pour les réfugiés. Mais actuellement, il y a toujours des poches d’instabilité. C’est pourquoi les réfugiés préfèrent en général regagner les centres urbains, car ils espèrent y trouver un minimum de sécurité, d’autant plus que dans les villes, il est plus facile de trouver du travail.

Ceux qui reviennent sont surtout des réfugiés de fraîche date, et non pas ceux qui ont construit une autre vie au Pakistan ou en Iran. [5]

Si le rythme des retours est beaucoup plus lent en Iran qu’au Pakistan, c’est que les réfugiés afghans ont trouvé du travail en Iran tandis qu’au Pakistan, beaucoup d’entre eux vivent pauvrement dans des camps sans avoir l’occasion de trouver du travail. [6]

Mais pour que les réfugiés anciens se décident à rentrer dans leur pays, il faudrait que la reconstruction se fasse vite, que des institutions acceptées par tous se mettent en place et mettent véritablement fin aux conflits entre les diverses ethnies. Il faudrait enfin qu’une aide substantielle soit accordée aux paysans pour qu’ils reconstituent leur cheptel et se mettent à cultiver autre chose que le pavot.

Notes

[1Cf. Report de Madera.

[2Source : UNOCHA integrated Regional Information Network, avril 2002, source : www.irinnews.org.

[3Rachael Reilly, Refugee Policy Director Human Rights Watch : “While many Afghan refugees want to go home, there are others who are terrified of returning at this time. Ethnically motivated attacks, lawlessness, and fighting between rival warlords remain rampant in some areas.” Human rights watch, New york, 26 février 2002, www.hrw.org.

[4Voir notamment la position de unhcr dans “Afghanistan, vingt-et-un an plus tard : la tragédie d’un peuple qui sombre dans l’oubli”, Yusuf Hassan, Magazine Les Réfugiés, Vol. 4, n° 121, 2000, pp. 28-29.

[5Chipaux, Françoise : “De nombreux réfugiés afghans rentrent dans leur pays” in Le Monde, 14 avril 2002.

[6D’après le reportage de Mark Memmott en Afghanistan dont le titre est “Refugees return creates emergency of hope” paru le 22 avril 2002 dans u.s.a. today.


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