N° 94, septembre 2013

L’influence de la langue française
sous le règne de Nâssereddin Shâh


Aryâ Aghâjâni


Nâsser, quatrième roi qâdjâr, est né en juillet 1831, près de Tabriz. Il se proclama roi en 1848, alors qu’il n’avait que 17 ans. Il quitta alors la gouvernance de l’Azerbaïdjan pour Téhéran. Son règne est marqué par un intéressant renouveau culturel et intellectuel. Ce mouvement se manifeste notamment par son ouverture à la France et il y trouve même sa source : ayant voyagé plusieurs fois en Europe [1], il encouragea l’apprentissage de la langue française. Par la suite, un mouvement littéraire porteur de l’aspiration des femmes à l’émancipation se forma.

Nâssereddin Shâh et la France

A l’époque de Nâssereddin Shâh, l’Iran avait davantage de contacts avec l’Occident, les missionnaires qui entrèrent alors dans le pays ne furent pas seulement auteurs de lettres contribuant à faire connaître l’Orient, mais ils ouvrirent également des écoles. L’éducation jouera un grand rôle dans l’éveil intellectuel de la population et provoquera des protestations. [2] De plus, la fréquente publication de divers ouvrages occidentaux contribua sans doute à modifier les modes de pensées. [3]

Les premières tentatives de modernisation du pays commencèrent donc sous le règne de Nâssereddin Shâh. Au début de son mandat, il fut épaulé par son premier ministre Mirzâ Mohammad Taghi Khân, plus connu sous le nom de Amir Kabir. Ce dernier apporta de grandes avancées dont les plus notables sont : la réforme du système fiscal, le renforcement de l’administration, l’encouragement du commerce et de l’industrie et la réduction de l’influence du clergé chiite. En outre, il fonda Dâr-ol-Fonoun, premier établissement d’enseignement supérieur en Iran. Il a le mérite d’avoir mis en ordre un gouvernement quelque peu chaotique, et réprima sévèrement les révoltes des Babis et des Dawalu [4]. Il fut cependant exécuté en janvier 1852, suite à un complot orchestré par la mère du souverain et certains fonctionnaires mécontents.

Lors d’un différent au sujet des Britanniques qui l’empêchèrent de s’emparer d’Hérat, Nâssereddin Shâh supprima le poste de premier ministre qu’il tenait pour responsable de cet échec et entendit exercer directement son contrôle sur l’Etat. En 1871, Moshir-od-Dowleh reprit à nouveau ces fonctions et poussa le Shâh à s’ouvrir à l’Europe. Effectivement, il avait étudié en France, et avait par la suite été ambassadeur à Istanbul. Pour ses réformes administratives, militaires et judiciaires, il s’inspira donc des Tanzimat ottomanes. Il réussit même à convaincre le souverain de voyager en Europe. Sous son influence, le Shâh décida d’apprendre la langue française à son tour et approfondit sa connaissance en littérature et en histoire de l’Occident. Il se passionna également pour la peinture occidentale et l’archéologie, comme en témoigne le Musée Royal [5] qu’il créa au sein du palais du Golestân.

Au sein du sérail, ses concubines étaient même vêtues de jupons courts en soie, velours ou brocard. [6] Cette mode singulière fut introduite en Perse par la mère du souverain à qui l’on avait montré une gravure représentant un ballet. Plus la jupe était courte, plus la personne qui la portait était importante. Les jambes et les pieds étaient nus et des mules à talons complétaient cette tenue vestimentaire.

Peu à peu, il rendit l’apprentissage de la langue française obligatoire dans quelques écoles, et il existait quelques écoles francophones, qui, tout en ayant des accords avec les puissances étrangères, ne dépendaient pas d’elles. [7] Cet attrait pour le français n’était pas innocent, on était également attaché aux valeurs véhiculées par cette culture, même si ce n’était qu’un timide frémissement parcourant la société iranienne. Pour la France, c’était une occasion d’accroître son influence dans la région. Nous relevons donc ici un paradoxe intéressant : dans ce cadre de tentatives de domination étrangère, les premiers mouvements d’émancipation commencent à naître.

La langue française et les femmes

Concernant la condition de la femme, elle était discutée dans certains milieux : les femmes des couches supérieures de la société cherchaient à acquérir un certain savoir par l’écriture ou la lecture, et s’intéressaient également aux œuvres poétiques et au Coran. Elles avaient enfin accès à l’éducation : vers la fin du mandat de Nâssereddin Shâh, des missionnaires venant des Etats-Unis mirent en place une école pour filles à Téhéran. L’Etat leur avait accordé cette faveur sous la condition que les musulmanes n’y étudient pas, mais certaines familles intellectuelles contournèrent cet interdit. Par la suite, des religieuses créèrent l’école Jeanne d’Arc où les hommes avaient interdiction de pénétrer.

Ce furent d’abord les femmes issues de la haute société qui fréquentèrent les établissements éducatifs et profitèrent du renouveau culturel et social. Elles s’essayèrent même à la poésie, en particulier dans les milieux soufis, comme Sekineh Begum, auteure de Effat (Pudeur), ou Bibi Hayâti Kermâni qui écrivit un recueil entier. [8] Notons que les deux filles du Shâh, Fakhr-od-Dowleh et Tâj-od-Saltaneh étaient instruites. [9] Bien que mariée jeune, cette dernière poursuivit ses études et apprit le français. Elle publia Khâterât (Souvenirs) dans lequel elle exprime ses opinions concernant la situation de la femme. [10] A bien des égards, son ouvrage rappelle celui de Bibi Khânom, certes dans une version plus modeste. Cette dernière écrivit Ma’âyeb or-rejâl (Les vices des hommes), composé à la fin du XIXe siècle en réponse au livre misogyne publié anonymement Ta’dib-e nesvân (L’éducation des femmes). L’auteur n’a jamais été identifié. Il voulait restreindre les libertés accordées aux femmes et c’est sous l’influence de ses amies que Bibi Khânom consentit à prendre la plume.

Malgré ces œuvres notables, soulignons que la plus importante de toutes ces écrivaines fut sans aucun doute Tâj-os-Saltaneh [11] : ses mémoires donnent certes de précieuses informations sur la condition féminine d’alors, mais elles ont également une importance historique. En effet, son récit débute par son enfance et se termine quand elle atteint environ une trentaine d’années ; elle est donc un témoin direct du règne de son père et de son successeur, Mozaffareddin Shâh. En outre, on y voit qu’elle avait une connaissance approfondie de la philosophie, mais aussi de la littérature française, de la politique européenne et se réclamait même du socialisme. [12]

Dans ses débuts, la prose féminine se caractérisait donc par un trait protestataire, tendance qui allait se confirmer au changement de siècle, sous Mozaffareddin Shâh. Effectivement, à cette époque, la Constitution de 1906 donna une impulsion en faveur de la création d’associations féminines dans lesquelles on exprimait son mécontentement et son désir d’émancipation. C’est ce que fit Tâj-ol-Saltaneh : sa position libérale illustre fort bien l’impact des valeurs occidentales sur les traditions persanes. Elle demandait la liberté pour les hommes et les femmes, se désespérait d’avoir été mariée et fiancée aussi jeune, et déplorait que le mariage ne soit pas affaire d’amour mais de famille [13] et de choix politique : elle dénonce l’empressement de sa belle famille à vouloir unir son fils de 13 ans à la fille du Shâh afin de pouvoir accomplir de mauvaises actions en toute impunité. Notons que sa vision de la maternité est tout à fait moderne : en Iran, comme en Europe, les jeunes enfants étaient alors confiés aux soins d’une nourrice mais la jeune princesse défendait les bienfaits de l’allaitement. [14] Cela s’explique peut-être par l’influence qu’ont exercée sur elle les philosophes français, notamment les naturalistes. Ainsi, elle prônait le droit naturel : « L’homme a été créé libre et indépendant. Pourquoi un homme qui a été créé pour la liberté et pour une vie plaisante doit être forcé de vivre en accord avec les désirs d’autrui et être condamné à vivre en suivant les ordres des autres ? Dans l’espèce humaine, personne n’est supérieur aux autres. Les êtres humains devraient vivre dans l’indépendance la plus totale et dans la liberté naturelle. » [15]

Les Mémoires de Tâj-ol-Saltaneh

Son engagement était tel qu’elle alla même jusqu’à porter des vêtements européens à tête découverte alors qu’à cette époque la femme était complètement voilée ! Mais elle n’était pas frivole : elle n’avait de cesse de regretter le manque d’engagement des femmes sur la scène politique et désirait entreprendre la modernisation de son pays, si le droit lui en était donné, notamment au niveau de l’agriculture et de l’industrie. [16]

Conclusion

Même s’il semblerait que Nâssereddin Shâh eût toutes les qualités d’un bon roi, sa méfiance et sa façon parfois cruelle de traiter ses sujets altérèrent son image. Le mécontentement croissant devant la corruption du gouvernement et la domination économique étrangère firent que ce fut le clerc Mirzâ Rezâ Kermâni qui asséna le coup fatal au Shâh, alors qu’il se recueillait dans le mausolée du roi ’Abdol Azim, le 1er mai 1896, à la veille de son jubilé.

De nos jours, le français, bien que supplanté par la langue anglaise ces dernières années, continue d’être appris en Iran. Effectivement, ses liens avec la France sont anciens et cette période prospère exerce une fascination sur la nouvelle génération qui se remémore des temps meilleurs. La richesse de la littérature française et de ses penseurs est fort célèbre et cela nous permet d’affirmer plus généralement que le rôle joué par la culture d’un pays donné est primordial dans l’apprentissage d’une langue étrangère. Dans le cas de l’Iran, la langue française est porteuse de symboles où l’individu prime sur le groupe.

Bibliographie :

Sources primaires
- Tâj al-Saltaneh, Khâterât, Téhéran, Nasrh-e Târikh-e Irân, 1361/1982.

Sources secondaires
- Amânat, A., « Nasir al Din Shâh », Encyclopédie de l’Islam, Nouvelle édition, Leiden – New York – Paris, 1993, T. VII, 2036 p.
- Ansari, S. ; Martin, V., Women, religion, and culture in Iran, London, Royal Asiatic Society of Great Britain and Irland, 2002.
- Demers, P., ةlever la conscience humaine par l’éducation, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2008.
- Ettehadieh, M., « The Social condition of women in Qajar Society », in Society and culture in Qajar Iran, studies in honor of Hafez Farmayan, London, Elton L. Daniel, 2002.
- La Nouvelle Revue Française, Vol. 55, numéros 322 à 328.
- Mahdavi, S., « Taj al-Saltaneh, an Emancipated Qajar Princess » in Middle Eastern Studies, Vol. 23, No. 2 (Apr., 1987), pp. 188-193.

Mo’tazed, K., Az Forough od-Saltaneh tâ Anis od-Dowleh : zanân-e haramsarâ-ye Nâssereddin Shâh, Téhéran, Ed. Soroush, 1361/1973.
- Nasiri Moghadam, N., L’archéologie française en Perse, Paris, Connaissances et savoirs, 2005.
- Nâtegh, H., Kârnâma-ye farhangi-e farangi dar Irân, Téhéran, Soroush, 1386 / 2007.
- Salesse, B., Journal de voyage en Europe du Shâh de Perse, Paris, Le Grand Livre du Mois, 1999.

Notes

[1Salesse, Bernadette, Journal de voyage en Europe du Shâh de Perse, p. 5.

[2Demers, Pierre, Elever la conscience humaine par l’éducation, 160 p.

[3Mo’tazed, Khosrow, Az Forough o-Saltaneh tâ Anis od-Dowleh (De Forough-o Saltaneh à Anisoddowleh), p. 155.

[4Amânat, Abbas, « Nasir al-Din Shâh », Encyclopédie de l’Islam, p. 1005.

[5Nassiri Moghaddam, Nader, L’archéologie française en Perse, pp. 222-226.

[6La Nouvelle Revue Française, Vol. 55, numéros 322 à 328, p. 120.

[7Nâtegh, Homâ, Kârnâmaye farhangi-e farangi dar Irân (L’évaluation culturelle de l’Occident en Iran), p. 41.

[8Ansari, Sara ; Martin, Vanessa, Women, religion, and culture in Iran, p. 88.

[9 Ibid.

[10Ettehadieh, Mansureh, « The Social condition of women in Qajar Society », in Society and culture in Qajar Iran, studies in honor of Hafez Farmayan, London, Elton L. Daniel, 2002, p. 71.

[11Pour plus d’informations sur ce sujet, consulter Mahdavi, S., « Taj al-Saltaneh, an Emancipated Qajar Princess » in Middle Eastern Studies, Vol. 23, No. 2 (Apr., 1987), pp. 188-193.

[12Taj al-Saltaneh, Khaterat, p. 59.

[13Ibid, p. 26.

[14Ibid., p. 10.

[15Ibid., p. 33.

[16Ibid., p. 98.


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