N° 94, septembre 2013

Lettre trente-trois


Nâder Ebrâhimi
Traduit par

Arshiâ Shivâ


Ma chérie,

Allons marcher un peu ensemble !

Même si la main dans la main, éperdus d’amour, on parcourt la ville d’un bout à l’autre,

personne ne va nous demander un acte de mariage, ni va avoir l’idée d’empiéter sur l’intimité de

notre saint amour. Je te l’ai déjà dit mille fois et te le dirai encore. Qu’est-ce qui te fait peur, ma

chérie ? Allons marcher un peu ensemble ! Allons marcher un peu ensemble !

Ce serait une chance de nous rappeler la totalité des moments passés dans leur diversité de

goûts, parfums et saveurs : le moment transparent de l’apogée de l’amour dans un bouton

d’œillet pas encore éclos, le moment passager de méfiance et de jalousie, le moment amer et

noyé de pleurs de la perte d’un aimé, le moment de l’achat d’un chapeau pour

le bébé qu’on attend, le moment de te faire cadeau d’une pièce d’or et ton mécontentement de

mon acte par la suite, le moment de ton dernier regard sur les murs de la maison de laquelle on est chassé, le moment de mon cri de joie lorsque, essoufflé, je monte les escaliers quatre à quatre pour te dire que je viens de trouver du travail à cinquante-deux ans, le moment de ton épuisement et de ta fatigue en raison d’allées et venues à une école fort lointaine perdue dans la fumée

harcelante du sud de la ville, le moment de notre entente mutuelle et dans un même sens lorsqu’un

certain enfant pleure, un marchand de journaux crie ou un certain vieillard n’ayant pas d’autre

choix que de traverser la rue… Le moment où se casse le vase en céramique que l’on aime tous

les deux, le moment où un de tes élèves favori et sage ne parvient pas à avoir une bonne note,

et le moment captivant de la cueillette des feuilles de thé par les femmes.

Ma chérie !

Allons marcher un peu ensemble !

Peut-être cela servirait d’exemple aux jeunes gens ayant déjà oublié maintes choses et prêts d’oublier beaucoup de choses.

Peut-être serait-ce un rappel sérieux et fidèle au cœur opaque et obscurci de l’absurde vie urbaine.

Peut-être serait-ce une pichenette contre un vase plein, qui veut s’écouler...

Peut-être serait-ce une vague particulière dans un bassin d’eau verte stagnante pareille à

toutes les autres, une vague qui pourrait du moins rappeler la mer à celle-ci, ou bien encore

éveiller en elle un regret quelconque inconnu au bassin, qu’il s’agisse d’un poisson, l’image

d’un arbre dans l’eau ou bien encore un petit canot...

Peut-être serait-ce l’incipit d’une nouvelle histoire à suivre.

Ma chérie !

Allons marcher un peu ensemble.

Lettre issue du recueil intitulé

Tchehel nâmeh-ye koutâh be hamsaram

(Quarante courtes lettres à mon épouse)


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