N° 94, septembre 2013

La guerre et les progrès de la chirurgie en Iran
Entretien avec le docteur Khosrô Djadidi


Réalisé par

Shahâb Vahdati


Le premier candidat à une greffe de cellules souches fut le blessé de guerre Gholâm Delshâd, qui ayant perdu la vue depuis 14 ans bénéficia d’un don de sa sœur Badri Delshâd en 1999. L’opération qui dura 9 heures fut réalisée à l’hôpital Baghiat-Allâh de Téhéran sous la direction du docteur Khosrô Djadidi. Avant cette opération en Iran, Gholâm Delshâd s’était rendu dans plusieurs hôpitaux occidentaux dont celui de la ville de Gand en Belgique, célèbre pour ses ophtalmologistes, sans pouvoir recouvrer la santé. C’est à la suite de l’intervention d’une équipe médicale iranienne que cet ancien soldat retrouva la vue qu’il avait perdue en étant exposé à des armes chimiques irakiennes.

Durant la guerre Iran-Irak, Saddam Hussein a régulièrement fait usage d’armes chimiques de fabrication allemande.

La question de la greffe de cellules souches proposée depuis une dizaine d’années par les scientifiques européens et américains a été progressivement introduite en Iran. Ainsi, une équipe de médecins iraniens a notamment utilisé cette méthode pour soigner des personnes atteintes d’une cécité partielle causée par des armes chimiques utilisées pendant la guerre. Ce genre d’opération peut également être mené pour d’autres malades, notamment des victimes de brûlures ou d’acides, à condition que le patient ne souffre pas d’une allergie ou d’une contraction sur la surface de la cornée, car celle-ci est nourrie par son milieu et dépend de l’oxygène qu’elle respire. Ainsi, si la cornée est couverte d’une lentille optique, elle sera privée de cette nourriture et l’opération entraînera des difficultés. Comme la greffe consiste à ajouter un tissu étranger au corps, les chercheurs iraniens exigent que le donneur et le récepteur soient les membres d’une même famille dans le but d’augmenter les chances de réussite. Mais il existe toujours un risque que l’organe greffé soit rejeté par le corps et souvent, des médicaments forts comme la cyclosporine sont pris afin d’éviter un tel rejet.

Parmi les autres avancées dans ce domaine réalisées pendant la guerre, nous pouvons citer la mise en place d’un protocole pharmacologique et thérapeutique qui constitue l’un des acquis les plus importants de cette période. Ainsi, selon le docteur Khosrô Djadidi, pendant les premières années de la guerre, un codex national et des protocoles thérapeutiques en accord avec les caractéristiques et les besoins du pays furent adoptés. Khosrô Djadidi est un médecin spécialiste de la chirurgie oculaire. Adolescent à l’époque de la guerre, il partit combattre les forces ennemies dès qu’il obtint son bac. Le constat de la conduite inadaptée de certains médecins face aux blessés de guerre le décida à devenir médecin.

Gholâm Delshâd, à droite de la photo

Shahâb Vahdati : Docteur Djadidi, quand êtes-vous parti sur le front et pour quelle raison avez-vous choisi le métier de médecin ?

Khosrô Djadidi : Au mois de juin de 1980, après avoir obtenu mon bac et étant donné la fermeture des universités et le début de la guerre imposée par l’Irak, je partis sur le front. On me proposa la même année de suivre une formation médicale. Ceux qui avaient le bac allaient à l’université Shahid Beheshti pour suivre cette formation de trois ans, au bout de laquelle ils recevaient un diplôme en médecine. En 1985, j’ai donc passé le concours pour être technicien en salle d’opération, métier que j’abandonnai peu après, et ce fut à ce moment que je décidai d’étudier la médecine. En 1990, deux ans après la fin de la guerre, j’ai intégré l’université Shahid Beheshti en médecine et en 1997, j’ai terminé mes études et suis devenu spécialiste en ophtalmologie.

S.V. : Quels sont les événements de cette période dont vous vous souvenez le mieux ?

K.D. : Je retiens deux scènes mémorables. La première date de l’opération Khâtam Al-Anbiâ, où des soldats iraniens, comme ceux de la 31e armée Achoura étaient exposés aux bombes irakiennes. Durant cette opération, l’aviation baasiste avait utilisé des bombes incendiaires et la plupart des blessés étaient gravement brûlés. Ils étaient nombreux et l’hôpital sentait fort ces brûlures. Compte tenu de leur nombre, il y avait une pénurie d’ambulanciers et nous étions obligés d’utiliser des jeeps pour déplacer les blessés. J’ai alors assisté à des scènes que je n’oublierai jamais. J’ai vu de nombreux blessés mourir en martyr avant de pouvoir être soignés, à cause de la gravité de leurs blessures. A l’arrivée des ambulances, je devais chercher les survivants parmi les cadavres, et ce souvenir m’habite toujours après trois décennies.

Hôpital de campagne Emâm Hossein, en service durant la guerre Iran-Irak, à 35 km d’Ahvaz, derrière le front. Photo : Mostafâ Gholâmnejâd

S.V. : Quelle est la seconde scène ?

K.D. : La deuxième date de la veille de l’opération Fath-ol-Mobin où j’étais secouriste dans la 27e armée. Des ordres concernant une opération imminente avaient été donnés quelques heures plus tôt et les plans expliqués. Avant l’opération, une très belle atmosphère spirituelle régnait et les soldats, dont certains étaient à peine pubères, se rendaient dans les tentes voisines pour demander pardon à leurs camarades, pour le cas où ils tomberaient en martyrs. Ces scènes tristes et inoubliables me reviennent sans cesse à l’esprit.

S.V. : L’un des débats important de l’époque était celui des nouveautés dans le domaine de la médecine…

K.D. : C’est vrai, la guerre imposée a permis à l’Iran de réaliser des progrès médicaux dont on peut citer de nombreux exemples. A la fin de la guerre, nous pouvions ainsi présenter au monde les progrès accomplis dans la mise en place de centres médicaux, le rapatriement des blessés, la formation du personnel, les ressources humaines et la fabrication des appareils médicaux.

S.V. : Pouvez-vous nous donner des exemples témoignant des progrès de l’Iran dans ce domaine ?

K.D. : Si nous comparons la question des avancées dans le domaine de la logistique et du rapatriement des blessés au début de la guerre et à la fin, nous pouvons avoir un aperçu de l’ampleur de ces changements. Par exemple, dans les régions montagneuses où aucune voiture ne pouvait passer, nous avons conçu artisanalement des side-cars où des brancards avaient été aménagés pour les blessés. Un autre exemple concerne la fabrication des appareils médicaux. Au début de la guerre, il était très difficile de construire un hôpital, mais durant les dernières années de la guerre, nous étions capables de bâtir, même dans des situations difficiles, des hôpitaux résistant aux raids aériens avec des blocs en ciment, et disposant des meilleurs équipements. Il était ainsi possible d’y réaliser d’importantes opérations chirurgicales. L’un des hôpitaux construits dans ces conditions se trouvait sur l’île Madjnoun. Saddam Hossein s’y était rendu après la conquête de cette île par l’Irak, et avait montré son étonnement en voyant la sophistication de l’endroit. En pharmacologie, au début de la guerre, nous avons mis en place des protocoles thérapeutiques et préparé une pharmacopée ainsi qu’un codex adaptés aux conditions de notre pays. Autrement dit, la société médicale put définir par exemple quelle procédure il fallait suivre et quels médicaments il fallait utiliser lorsqu’un soldat était atteint d’éclats d’obus, et ce pour prodiguer les soins les plus efficaces possibles. De cette façon, nous sommes arrivés à réduire considérablement le nombre de pertes. Ce ne sont que quelques exemples des nombreux acquis médicaux issus de la guerre.

Salle d’opération de l’hôpital de campagne Emâm Hossein, en service durant la guerre Iran-Irak. Photo : Mostafâ Gholâmnejâd

S.V. : L’utilisation d’armes chimiques par l’Irak pendant la guerre fut l’une des difficultés que les médecins iraniens durent affronter, et sur laquelle ils n’avaient pas d’expérience. Comment avez-vous pu faire face à la demande de soins pour les blessés gazés ?

K.D. : L’un des défis essentiels dans lequel nous nous étions engagés concernait justement la façon dont il fallait affronter les conséquences d’une guerre chimique. Faire face aux armes chimiques et traiter les personnes touchées par de telles armes comptaient parmi les enjeux essentiels de la guerre, car nous ne connaissions pas ces armes qui causèrent de très nombreux morts et blessés. Des blessés arrivaient et nous n’arrivions pas à déchiffrer la cause de leur souffrance ni ne savions comment il fallait procéder pour lutter contre les effets du gaz qui était à l’origine de ces souffrances. Cependant, au bout d’un an, nous avons réussi à trouver comment faire face à ce problème. Je me souviens qu’en 1984, après les premières attaques chimiques de l’Irak, nous avons constitué un groupe avec le docteur Abbâs Foroutan en vue d’effectuer des recherches préliminaires sur la question, tout en menant une politique de sensibilisation sur ces armes au sein de la société. Nous avons en premier lieu distribué de grandes quantités d’eau parmi nos soldats afin de neutraliser les effets des gaz. Nous avons aussi distribué des bandes stériles à l’usage des combattants qui se trouvaient exposés aux bombardements, et nous leur avons conseillé de marcher contre la direction du vent à la suite des frappes aériennes. J’ai mené des recherches sur les armes chimiques pendant que j’étais interne, et j’ai consacré le sujet de ma thèse à une étude des effets durables du gaz moutarde sur l’œil. Après cela, je me suis occupé de travaux spécialisés et de recherches jusqu’en 2002. A partir de cette année, j’ai suivi une formation spécialisée de 15 mois à l’université Shahid Beheshti sur les problèmes de la cornée.

S.V. : Vous avez mentionné l’importance des progrès réalisés par l’Iran dans les domaines thérapeutique et pharmacologique pendant la guerre. Selon vous, sommes-nous arrivés à faire connaître cette réalité ?

K.D. : Non, après la fin de la guerre, nous ne sommes pas parvenus à représenter aux Iraniens l’importance du rôle joué par les médecins, les secours, les infirmiers et tous ceux qui étaient actifs dans ce domaine. D’après les statistiques, le corps médical a eu moins de 1500 martyrs, dont 50 infirmières qui servaient derrière les lignes du front. Or, les chiffres véritables sont bien plus élevés. Par ailleurs, certains médecins ont également été gazés lors des attaques irakiennes sans jamais le déclarer.

Les victimes kurdes des armes chimiques irakiennes viennent en Iran pour se faire soigner.

S.V. : Quels sont vos principaux travaux scientifiques et vos recherches ?

K.D. : Je fais partie de ceux qui se sont engagés directement dans la guerre chimique. A partir de 1982, année du début de la guerre chimique, nous avons mené une série de travaux provisoires qui ont été poursuivis par la suite. En 1993, lorsque j’ai commencé à suivre des études spécialisées en ophtalmologie, mon projet de recherche consistait à enquêter sur les problèmes auxquels devaient faire face les personnes gazées. Ma thèse consistait aussi à en exprimer les effets sur le fonctionnement de l’œil. Le gaz moutarde exerce deux types d’effets provisoire et durable. Le premier est immédiatement visible, et le second apparaît après une dizaine d’années, et mène graduellement à une cécité totale. Ce second effet tend à neutraliser les effets de tout travail médical, et tout traitement médical ou intervention chirurgicale ne fait qu’empirer la situation. J’ai commencé à faire des recherches sur ce sujet en 1997, après avoir été diplômé, et avec l’aide d’une équipe composée de professeurs des universités Shahid Beheshti et Baghiat-Allah. Mon idée première était que le gaz détruisait les cellules souches des personnes atteintes. En s’appuyant sur des études pathologiques, nous avons réussi à démontrer ce postulat. Par conséquent, nous avons décidé de procéder à une greffe des cellules souches pour favoriser la guérison. A l’époque, cette idée était une initiative toute nouvelle dans le monde de la médecine. En 1999, sur dix-sept vétérans paralysés et gazés, deux furent sélectionnés pour recevoir un traitement des cellules souches. Six mois plus tard, le résultat était inespéré : l’état de leur vue, proche de la cécité, s’améliora jusqu’à atteindre un niveau satisfaisant. Cela nous poussa à poursuivre cette méthode. C’était la première fois qu’on appliquait la greffe des cellules souches d’un donneur vivant à une personne gazée. Nous avons jusqu’ici opéré selon cette méthode 30 paralysés victimes de ces armes à l’hôpital Labbâfi Nejâd, créant un changement majeur dans leur vie. Nous avons découvert par ailleurs que certains paralysés étaient privés de donneurs compatibles. Nous avons alors prélevé des cellules souches de leur propre corps que l’on a cultivé en laboratoire pour une période de deux ans. A la suite de cela, les cellules souches d’un paralysé de guerre et celles d’un patient privé de donneur compatible sont envoyées à l’institut Rouyân où elles seront cultivées pour être utilisées dans les futures greffes.

S.V. : La Revue de Téhéran vous remercie de nous avoir accordé cet entretien.

K.D. : Merci à vous.


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