N° 100, mars 2014

Si Daryâgholi n’existait pas…
Nouvelle extraite de Dâstân-hâye shahr-e djangi (Histoires de la ville guerrière) de Habib Ahmadzâdeh


Traduction :

Hamideh Haghighatmanesh


Pourquoi n’es-tu pas connu ? Ton nom n’est pas éphémère : “la mer” l’ouvre [1] ! La mer n’est pas petite ; elle est immense et profonde, pure et houleuse. Tous la connaissent, mais pourquoi toi, tu es si peu connu ? […] Ton nom nous rappelle la mer, Bahmanshir [2] et le quartier Zolfaghâri [3] d’Abâdân.

Illustration d’un récit de la vie de Daryâgholi

Qu’il est facile pour les baasistes [4] de réaliser un pont, cette nuit, sur le Bahmanshir, par-dessus les beaux dattiers du quartier Zolfaghâri qu’ils ont rasés, et de se glisser secrètement à l’autre bout du fleuve pour peaufiner l’encerclement d’Abâdân ! Pour qu’Abâdân, comme son jumeau Khorramshahr [5], belle pomme rouge, tombe entre leurs mains orgueilleuses. Mais, la puissance des gais combattants de Khorramshahr leur avait fait comprendre qu’ils devaient choisir une zone calme pour entrer à Abâdân.

Qu’il est calme, cette nuit, le quartier Zolfaghâri ! Nous, les défenseurs peu nombreux de la ville, attendions l’arrivée des baasistes à quelques kilomètres de là, positionnés entre les deux ponts d’entrée de la ville, ceux des stations 7 et 12, mais ils se faufilèrent entre les dattiers du quartier Zolfaghâri. Ils savaient qu’aucun survivant n’y hantait encore les maisons détruites. Ils ne se doutaient pas qu’au milieu de toutes les voitures disloquées de la casse, un vieil homme de ton nom, de ton nom Daryâgholi, vivait encore avec sa bicyclette ; vieillard dont la mer prélude le nom ; Daryâgholi, le démonteur de la casse ! Cette nuit, nuls autres yeux que les tiens ne les virent. Tu savais que quelques nuits plus tôt, Khorramshahr était tombée et que les baasistes époussetaient la caillasse de leurs godillots sur l’asphalte des grandes routes de l’entrée d’Abâdân.

Nous ne savions pas qu’ils avaient bloqué les voies en passant par les routes de Mâhshahr [6], d’Abâdân et d’Ahvâz et que tant de nos compatriotes avaient été faits prisonniers.

Cette nuit-là, quand tu vis les baasistes entre les tôles rouillées de la casse, tu compris que c’était le tour de ta ville, d’Abâdân !

Silencieusement, tu te fonds dans l’obscurité et tes mains épousent le guidon de ton vélo. Quand tu te mets en selle et commences à pédaler, quelle force as-tu, vieillard ! Toi, aux muscles sans force ! Doucement ! Tu vas t’épuiser, tu seras à bout de souffle, tu t’arrêteras à mi-chemin… ?

Mais non ! Pédale ! Les baasistes ne sont plus qu’à quatre kilomètres de la route de Khosroâbâd [7], la seule route qui n’est pas encore bloquée alors que toi, tu es à neuf kilomètres du QG des forces résistantes.

Pédale donc ! Celui qui arrivera le premier changera l’histoire… Si les baasistes prennent la route de Khosroâbâd, la côte iranienne d’Arvandroud [8] tombera entre leurs mains et ils accèderont à toutes leurs revendications territoriales. Pédale Daryâgholi ! Les baasistes sont venus sur la pointe des pieds pour dévorer Abâdân. Ils ne t’ont pas vu. Ah ! Si seulement tu avais une moto au lieu de ton vélo ! Non… si seulement une voiture de ta casse redevenait vivante ! Une seule voiture que tu aurais conduite sans peine jusqu’au QG des Gardes d’Abâdân ! Mais non, même si tu avais une voiture, là, près de cette plus grande raffinerie du Moyen-Orient qui maintenant brûle, tu n’aurais pas eu un seul litre d’essence pour faire le plein… Pédale donc Daryâgholi, pédale !

Imagine que le Marathon se répète. Non pas la légende de ce Grec qui annonça, il y a de ça mille et mille ans, l’arrivée de l’armée perse, et dont la course symbolique est maintenant primée aux Jeux Olympiques comme la course de la résistance humaine. « Mer », ce soir, personne n’est là pour t’encourager sur ce parcours de neufs kilomètres ! Tu es seul, pédale, Daryâgholi ! Si les baasistes appuient sur l’accélérateur, nous serons tous faits.

Dans ce minuit automnal, ne laisse pas les éclats pointus des obus en vadrouille empêcher ta course. Cette nuit, ne laisse pas la grenaille rouge et brûlante des obus déchirer ta poitrine comme elle le fait avec la poitrine d’Abâdân. Avance, Daryâgholi ! Laisse-nous savoir demain ce que tu as fait ! Avance, Daryâgholi ! Nos yeux ne peuvent souffrir de pleurer Abâdân. Ne laisse pas les vagabonds ennemis croiser ton vélo troué d’éclats demain matin et sans qu’ils sachent où il allait, voir le corps ensanglanté d’un vieil homme dont la mer préfaçait le nom.

Avance, Daryâgholi ! Notre Ebrâhim transformera toutes les fournaises en roseraies pour toi. Aide-toi de la lumière aveuglante des explosions et fixe bien la ligne de mire de la route sous tes paupières.

Avance, Daryâgholi ! Plus vite que ce gradé de l’armée irakienne qui appuie sur l’accélérateur du char. La distance de ce char géant est moitié moins que la tienne jusqu’au QG de la résistance dont frère Hassan Banâderi est le commandant. Pédale ! Cet éclair n’est pas celui d’un appareil photo, mais celui qu’éjecte de son ventre le feu de la mort. Que savons-nous ? Peut-être que pour chacun de tes tours de roue, des anges calligraphes t’écrivent [une bonne action]. Laisse-les t’en écrire. Fais-les écrire, augmente ton capital, toi qui n’a rien en capital terrestre.

Avant la guerre non plus, quand tes cheveux n’étaient pas si blancs, tu ne possédais rien. Peut-être pas même pour le Ciel, mais cette nuit, la manne divine te donne la possibilité de devenir, comme Horr, une autre des raisons de la Création de l’Homme si imparfait. Pédale Daryâgholi ! Cette nuit, une responsabilité lourde comme la montagne pèse sur tes épaules. Transmets-la à nos combattants ! Cette nuit, dans cette zone, personne n’a de prétention. Ton capital d’honnêteté t’a donné ce soir du fil à retordre. Toi et ton vélo avez été choisis. Laisse Dieu se vanter et dire aux anges : « Voyez-vous Mon indigente créature ? ».

Martyr (shahid) Daryâgholi Sourâni

Regarde dans le rétroviseur attaché au guidon de ton vélo ! Comme tu es rajeuni ! Ce vent d’automne a emporté toutes les rides de ton visage. Tes cheveux blancs se sont complètement noircis... Le sang bouillant de la jeunesse coule dans tes veines. La fatigue t’a abandonné. Quel est le secret de jouvence que tu as croisé dans ces neuf kilomètres ? Pour toi aussi, est-ce l’amour de Rouhollâh ?

Pédale, Daryâgholi ! Dans quelques minutes, tu descendras de ton coursier de fer devant le QG des Gardes et sans haleter, tu diras d’une voix forte : « Je dois parler à Hassan Banâderi. » Hassan verra ton jeune visage sous la lumière de la torche électrique, te reconnaîtra, mais ne s’étonnera pas !

Tu lui crieras : « …Ils viennent du côté du quartier Zolfaghâri… » et Hassan restera bouche bée. En un clin d’œil, tout le QG se mettra en branle. Mais ce n’est que le début. Tu dois refaire tout le chemin. Pour un jeune homme comme toi, ce n’est guère difficile ! Tu accompagnes pas à pas les combattants et leur montres de loin l’endroit d’où entrent les baasistes. Quel grand feu ouvrent nos combattants sur les baasistes ! La guerre d’être ou de ne pas être commence. Comme tu te réjouis, Daryâgholi ! Le matin, quand le soleil offre à la terre ses premiers rayons, au lieu d’atteindre la route de Khosroâbad, les baasistes retourneront derrière le fleuve Bahmanshir sur la peau pure de laquelle tant de leurs morts gonflent désormais comme des cloques.

Après ces neuf kilomètres, ta vie change. Tu restes désormais près de nos combattants. Toutes les tranchées sont ta demeure.

Tu apprends à connaître toutes les balles, tous les obus, et comme la destinée l’a écrit, l’éclat d’obus qui t’arrache la jambe arrive et peu après, le hurlement de l’obus du char tire définitivement un trait sur la page de ta douloureuse et pénible vie terrestre, pour qu’à mille kilomètres des vagues harmonieuses du Bahmanshir, des dattiers décapités de Zolfaghâri et de tes joyeux concitoyens, te délassant de la fatigue accumulée à tant pédaler cette nuit du destin, tu reposes à jamais au Behesht-e-Zahrâ [9] de Téhéran, sous une dalle noire et fracturée, seul et méconnu, avec un nom immense « Martyr Daryâgholi Sourâni ».

Aujourd’hui, nous ne te connaissons pas. Mais nous avons vu la statue d’un vieux cycliste sur une grande place d’Abâdân et nous savons que c’est toi. Ne dis pas non ! Elle l’est, c’est-à-dire qu’elle doit être pour que nous puissions te connaître.

Chaque année, à l’occasion de l’anniversaire de l’épopée de Zolfaghâri, au mois d’Aban [10], nous venons à Abâdân pour voir de joyeux cyclistes pédaler ces neuf kilomètres jusqu’à l’ancien QG pour penser à toi. Ne dis pas non ! C’est vrai ! Quand nous désirons quelque chose, elle existe. Ne le nie pas Daryâgholi, elle existe !

Notes

[1Le nom de Daryâgholi commence par le mot Daryâ qui signifie « la mer ».

[2L’une des branches du fleuve Kâroun, qui traverse le Khouzestân, au sud de l’Iran.

[3Un quartier d’Abâdân, ville de la province du Khouzestân au sud de l’Iran.

[4Les partisans du parti Baas irakien, dirigé par Saddam Hussein, qui formaient l’armée irakienne.

[5Une ville située dans le Khouzestân au sud de l’Iran, au voisinage d’Abâdân et d’Ahvâz.

[6Le port de Mâhshahr est un port de la province du Khouzestân, au sud de l’Iran.

[7Village situé sur la côte du fleuve Arvandroud ou Chatt-el-Arab.

[8L’une des branches du fleuve Kâroun, qui traverse le Khouzestân, au sud de l’Iran.

[9Le cimetière le plus connu d’Iran, au sud de Téhéran.

[10Huitième mois du calendrier solaire iranien.


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