N° 100, mars 2014

L’eau dans la culture iranienne
(2e partie)


Mohammad Naghizâdeh
Traduit par

Babak Ershadi

Voir en ligne : L’eau dans la culture iranienne
(1ère partie)


L’eau dans l’architecture et l’urbanisme

Les méthodes d’approvisionnement en eau ainsi que celles de son stockage et de sa redistribution font l’objet depuis longtemps, surtout dans les régions arides ou de précipitations faibles et irrégulières du plateau iranien, de calculs mathématiques et d’innovations techniques remarquables. Il en va de même concernant les différents procédés visant à mesurer le débit d’eau. Les méthodes utilisées par Sheikh Bahâ’i pour assurer la distribution de l’eau de la rivière Zâyandeh-Roud à Ispahan, et le système proposé par Alâodolleh Semnâni pour le partage de l’eau de la rivière Gol-Roudbar à Semnân en sont des exemples illustres. Les méthodes utilisées dans les deux cas historiques que nous venons de mentionner sont d’ailleurs toujours employées et font désormais partie du patrimoine socioculturel des habitants de leurs régions respectives. L’eau fut un élément décisif de peuplement des territoires, de la formation des villes et des évolutions de l’architecture de l’ensemble des régions iraniennes, notamment celles se caractérisant par l’aridité et la rareté des ressources hydriques.

Narâgh, exemple de jardin intérieur en sous-sol (bâghchâl)

Traditionnellement, l’eau a une place exceptionnelle dans les croyances religieuses des Iraniens depuis la période préislamique. Les Perses construisaient de grands temples qu’ils dédiaient à la déesse Anâhitâ (Nâhid), divinité gardienne des eaux. [1] L’eau est aussi un élément de purification permettant à l’homme de se rapprocher de l’Être suprême. Cet aspect est valable tant pour l’Iran préislamique que la période islamique. L’entrée dans le temple ou la mosquée n’était admise qu’après les ablutions et la purification rituelle du corps par l’eau : les petites ablutions (vozou), et les grandes ablutions (ghosl). Il était même conseillé aux plus pieux d’être en permanence dans cet état de purification corporelle. Depuis des temps immémoriaux, les habitants du plateau iranien ont construit à l’extérieur de leurs temples un lieu pour se laver le corps et faire ses ablutions avant d’y entrer. Dans cet endroit, le fidèle ou le pèlerin nettoyait ses vêtements avec de l’eau et se purifiait le corps afin de se préparer corps et âme pour la prière. Ce n’est qu’après les ablutions que les Zoroastriens mettent le panâm (écharpe) sur leurs épaules pour entrer dans le temple. [2] Après l’islamisation de l’Iran, la présence de l’eau (cours d’eau ou bassin) auprès de la mosquée perpétua la tradition de la période préislamique. Pendant cette période, la nécessité de la présence d’une source d’eau près de la mosquée fut à l’origine de l’apparition de plusieurs formes de constructions architecturales : bassin, citerne, pâdiyâv (une sorte de petit patio [3] au milieu de la cour centrale creusé quelques mètres au-dessous du niveau de la terre), etc. Ces constructions hydrauliques devinrent au fur et à mesure des annexes indispensables des mosquées et des lieux de culte musulmans. Ainsi, les traditions religieuses nécessitaient la proximité de sources ou de cours d’eau, élément de purification cultuelle (salle ou cour d’ablutions, hammam, cours d’eau). L’accès facile à l’eau n’était pas uniquement une obligation propre aux lieux de culte, car l’eau devait aussi être présente au centre des quartiers et dans les maisons. Quant à ce qui concerne la contiguïté de l’eau au lieu de culte, Pirniâ écrit : « Dans les temples anciens, le pâdiyâv [patio] était construit près de l’entrée, creusé quelques mètres au-dessous du niveau de la cour pour ne pas cacher la vue de la façade du bâtiment principal. En outre, dans la plupart des villes où les cours d’eau naturels – ou aménagés en surface – étaient rares, la construction du pâdiyâv au-dessous du niveau de la terre était nécessaire pour permettre d’atteindre le cours d’eau souterrain, le qanât. La valeur de l’eau en tant qu’élément de purification se manifeste particulièrement dans l’architecture de presque toutes les régions iraniennes, au-delà de la question de l’abondance ou de la rareté des ressources en eau. Le sanctuaire était toujours édifié près d’un cours d’eau ou d’un bassin. On y construisait aussi un lieu d’ablutions où les fidèles se purifiaient avant d’entrer dans le temple du feu ou le mithraeum [Mehrâbeh]. » [4]

La salle du bassin (howzkhâneh), maison traditionnelle Heydarzâdeh à Tabriz
Le patio du hammâm Aligholi Aghâ à Ispahan

Ces pâdiyâv anciens ont connu une longue existence dans certaines mosquées anciennes ; cependant, à la suite du développement des réseaux modernes d’adduction et de conduites, ces anciennes constructions hydrauliques ont souvent été abandonnées. Il en existe pourtant des vestiges dans des villes de la partie centrale du plateau iranien, comme à Yazd, Nâïn, Ardestân, Zavâreh, Kâshân… Dans la Mosquée Malek de Kermân et dans les Grandes mosquées de Semnân ou Ghazvin, ces constructions anciennes ont été complètement ensevelies sous la terre. [5] Contrairement à l’époque contemporaine où les cours ou les salles d’ablutions n’ont souvent aucune harmonie avec le reste de l’architecture des mosquées et des lieux de culte, les constructions hydrauliques avaient autrefois une liaison étroite avec le sanctuaire. Comme à l’époque préislamique, rares étaient les mosquées ne contenant pas de lieu aménagé pour les ablutions. Certains khâneghâh (sanctuaires soufis) avaient de beaux pâdiyâv, comme celui de Shâh Ne’matollâh Vali à Mâhân, près de Kermân. [6]

Le gowdâl bâghcheh de la Mosquée Aghâbozorg de Kâshân. Le gowdâl bâghcheh est un jardin traditionnel iranien aménagé au niveau du sous-sol, un étage plus bas que le rez-de chaussée.

Les bassins d’eau

L’architecture traditionnelle réservait une place de choix à l’eau dans la cour des maisons iraniennes. Essentiellement discrète et fermée, l’architecture traditionnelle d’Iran transforma la cour en un espace intime. Les bassins d’eau, de formes assez variées, se situaient souvent au milieu des cours et étaient entourés d’arbres et de plantes. Pirniâ écrit que les bassins d’eau des maisons anciennes étaient souvent rectangulaires, polygonaux ou dodécagonaux. Pourtant, dans certaines villes comme Shirâz, on construisait plutôt des bassins carrés. [7] Dans des villes situées dans les régions désertiques comme Kâshân, l’eau jouait également un rôle important dans l’aération des pièces et le rafraîchissement de l’air. A Kâshân, le hozkhâneh ("salle à bassin") était une pièce isolée de la maison traditionnelle, utilisée pendant les mois chauds de l’année. L’eau du qanât (canal souterrain de la ville) passait par cette salle et remplissaient d’eau le bassin central. Ce type de salles d’été existait aussi dans les villages avoisinants, dont la célèbre ville de Fin. [8] Si les hozkhâneh étaient, à Kâshân ou à Fin, à l’intérieur des maisons et dédiés à l’usage privé, il existait à Ârân un autre type de ces « salles à bassin » couverts dans les espaces publics. Ces salles publiques étaient plus spacieuses que les hozkhâneh des maisons privées, et étaient généralement entourées de petites pièces. Le bassin central était alimenté par le qanât qui arrosait les espaces de tout le quartier. [9]

Mosquée de Shâh Ne’matollâh Vali, Mâhân

Dans l’architecture traditionnelle d’Iran, la cour symbolise le paradis, qu’elle appartienne à l’espace privé ou public. Selon Titus Burckhardt (1908-1984), cette logique symbolique – valable tant pour l’antiquité perse que la période islamique - nécessitait que la cour soit un espace fermé et mystérieux, adapté à l’hermétisme de l’âme. Par conséquent, pour reproduire cet univers ésotérique, la maison « musulmane » (d’après l’expression de Burckhardt) s’isolait de l’extérieur par l’intermédiaire d’une cour centrale peuplée d’arbres et de plantes qui entouraient un bassin. [10]

Pâdiyâv (patio) du jardin intérieur bas (gowdâl bâghcheh) de la maison traditionnelle Manoutchehri à Kâshân

Les jardins

Le jardin persan est sans doute l’expression par excellence tant du « paradis terrestre » que de l’usage de l’eau dans les conceptions architecturales de l’espace. Par définition, le jardin persan est un lieu fermé [11] où l’eau semble être l’acteur principal : les cours d’eau, la ramification successive des ruisseaux, les jets d’eau, les chutes d’eau, les bassins… « Les constructeurs des jardins avait inventé un système remarquable pour irriguer les plantes, de sorte que le cours d’eau soit visuellement valorisé de la meilleure manière. Par exemple, les chutes d’eau accentuaient cet effet tant sur le plan visuel qu’auditif, le bruit de l’eau évoquant sa présence marquée dans certains endroits. Les ruisseaux [âb namâ, littéralement : façade hydrique] – larges de 80 cm et d’une profondeur de 30 cm – passaient symétriquement aux différents endroits du jardin. Plusieurs jets d’eau étaient installés dans ces ruisseaux, à intervalles plus ou moins réguliers. Les ruisseaux traçaient aussi le réseau des allées et fournissaient des endroits où s’asseoir. Devant le pavillon principal du jardin, il y avait un grand bassin de forme carrée ou rectangulaire. Avant l’arrivée de l’islam et au début de la période islamique, ces bassins étaient généralement ronds et les constructeurs évitaient toujours la forme ovale, car selon une croyance ancienne, l’eau se détériorait plus vite dans un bassin ovale et dégageait une odeur de moisi. Plus tard, on construisit aussi des bassins polygonaux : forme hexagonale pour les petits bassins, et dodécagonale pour les grands bassins. » [12]

Durant certaines périodes historiques, le style de la conception des jardins fut utilisé pour structurer les espaces urbains. Le voyageur italien Pietro Della Valle (1586-1652) décrit l’avenue Tchâhâr-Bâgh d’Ispahan des Safavides en ces termes : « Au milieu de l’avenue, il y a de grands bassins de formes variées à intervalles irréguliers. Les bassins se trouvent plutôt là où il a y de belles maisons de riches. Des deux côtés du cours d’eau qui arrose tous ces bassins se trouvent deux larges passages pour la circulation. Dans certains bassins, il y a des jets d’eau, et dans certains autres, il y a des chutes. » [13] Le voyageur français Jean Chardin (1642-1713) qui visita Ispahan un siècle plus tard, précise lui aussi que les bassins de l’avenue Tchâhâr-Bâgh avaient des formes différentes et que le cours d’eau central de l’avenue alimentait également les ruisseaux des rues voisines.

Vasque (sangâbeh) de l’apodyterium (sarbineh) du hammâm Aligholi Aghâ à Ispahan

Les citernes

Les âb-anbâr (littéralement : réservoir d’eau) était des citernes qui recueillaient et conservaient les eaux de pluie ou des glacières naturelles, et ce en vue d’assurer l’approvisionnement en eau potable des villes ou des villages pendant plusieurs mois, voire pendant toute l’année. Ces citernes étaient des cavités souterraines couvertes. On en construisait dans chaque quartier des villes et des villages, mais aussi dans les forteresses et le long des routes caravanières. L’histoire des citernes remonte à des époques très éloignées : des vestiges de citernes antiques ont été découverts, par exemple, à Tchoghâ Zanbil, ziggourat élamite de la province du Khouzestân, datant du IIe millénaire avant notre ère. Sur toutes les routes anciennes du pays, il existe encore les vestiges d’un très vaste réseau de citernes sans lesquelles le voyage aurait été impossible dans les régions chaudes du plateau iranien. La citerne iranienne est une construction architecturale remarquable. Il s’agit d’une cavité cylindrique surmontée d’une haute coupole hémisphérique, et parfois conique. [14] Dans les villes et les villages, les citernes jouaient un rôle central dans la formation des quartiers. La mosquée, les écoles, le bazar et la citadelle et les autres éléments urbains s’organisaient autour de la citerne. [15] Les citernes des quartiers étaient de propriété publique, mais certaines d’entre elles appartenaient à des particuliers.

Les bassins du jardin de Fin à Kâshân
Réservoir d’eau traditionnel (âbanbâr) de la région désertique de Yazd. Au fond, une tour de silence, où les Zoroastriens déposaient autrefois les morts.

Les ponts

La construction des ponts au-dessus d’un cours d’eau pour permettre le passage d’hommes et de véhicules est sans doute un des exemples les plus représentatifs de l’architecture hydraulique. Les ponts anciens d’Ispahan qui assurent la circulation entre les deux rives de la rivière Zâyandeh-Roud comptent parmi les œuvres les plus remarquables de l’architecture de la période islamique. Si-o-seh Pol et Pol-e Khâdjou sont les deux ponts-barrages les plus célèbres d’Ispahan, et furent construits respectivement en 1602 et 1650. Ils permettaient de réguler le débit de la rivière et organisaient la conduite de l’eau vers les différents quartiers de la capitale des Safavides. Dès leur construction, ces deux ponts, d’une beauté architecturale inégalée, sont devenus des axes urbains principaux de la ville. Les galeries de ces ponts en firent à la fois des lieux de promenade et de rencontre des citadins. Aujourd’hui, ces ponts sont fermés à la circulation des véhicules à roues, mais ils conservent leurs autres fonctions initiales, c’est-à-dire la régulation du débit de la rivière, ainsi que leurs fonctions sociales et paysagères.

Pont historique Dopoloun à Shoushtar

Les moulins à eau

Le moulin hydraulique constitue un chef-d’œuvre de l’architecture hydromécanique ayant pour objectif d’utiliser l’énergie du courant d’eau. Il est aussi un symbole ancien du développement durable respectueux de l’environnement naturel.

De nos jours, pour mesurer le degré du développement d’une métropole ou d’un pays, les experts comptent les universités, les salles de spectacles, les musées ou d’autres centres et installations socioculturelles. Il y a des siècles, le nombre des moulins à eau d’une région permettait de mesurer son développement socioéconomique. L’auteur anonyme du célèbre ouvrage géographique du Xe siècle, Hodoud al-Alam (« Les limites du monde »), écrit : « L’eau de la rivière de Jiroft fait tourner sur son passage soixante moulins de différents types. Le plus célèbre a un bief long d’une dizaine de mètres. Ce bief conduit les eaux de la rivière vers une grande roue à aubes en bois. L’axe de la roue fait tourner ensuite la très grande pierre du moulin pour moudre les céréales. » [16]

Constructions hydrauliques traditionnelles de Shoushtar

Si dans certaines régions, les moulins hydrauliques – comme ceux de Shoushtar – travaillaient à plein régime pendant toute l’année, dans d’autres, les moulins ne pouvaient fonctionner que pendant une partie de l’année, en raison des conditions climatiques et de la baisse du niveau des cours d’eau. L’historien contemporain Mohammad Ebrâhim Bâstâni-Parizi écrit à ce sujet : « Il n’existe pas de statistiques complètes au sujet du nombre des moulins à eau dans les différentes régions iraniennes. Cependant, d’après les recherches que j’ai effectuées dans ma région natale aux alentours de Sirjân [province de Kermân], dans chaque zone, un moulin à eau existait autrefois dans deux villages sur cinq. D’après mes calculs, à une époque donnée, nous pouvons imaginer l’existence de près de 20 000 moulins à eau sur l’ensemble du territoire actuel de l’Iran. » [17]

Intérieur d’un moulin à eau, Shoushtar

Notes

[1Varjâvand, Dâ’erat-ol-Ma’âref-e bozorg-e eslâmi (Grande Encyclopédie de l’Islam), vol. 1, 1374 (1995), p. 30.

[2Pirniâ, Mohammad Karim, Ashenâ’i bâ me’mâri-e eslâmi-e irân (Initiation à l’architecture islamique iranienne), éd. de l’Université Elm-o Sanat, Téhéran, 1372 (1993), pp. 44-45.

[3Patio (mot espagnol) aurait été probablement tiré du mot persan pastou qui veut dire « passage intérieur ».

[4Ibid., p. 319.

[5Ibid., pp. 45-46

[6Ibid., p. 322.

[7Ibid., p. 162.

[8Aminiân, Seifollâh, Hozkhâneh-hâye Kâshân (Les hozkhâneh de Kâshân), in : Majmou’eh-ye maghâlât-e dovvomin congreh-ye târikh-e me’mâri va sharhzâzi-e irân (Acte de la 2e conférence de l’histoire de l’architecture et de l’urbanisme en Iran), vol. 2, éd. de l’Organisation iranienne du patrimoine culturel, Téhéran, 1378 (1999), p. 579.

[9Ibid.

[10Burckhardt, Titus, Sacred Art in The East and West, Perennial Books, London, 1967.

[11En langue avestique, pairi-daeza (littéralement, espace fermé) signifiait « jardin ». Le mot évolua plus tard pour devenir « paradis » (pardis) dans plusieurs langues et cultures anciennes.

[12Pirniâ, Mohammad Karim, op. cit., p. 290.

[13Honarfar, Lotfollâh, Do pol-e târikhi-e mashour-e esfahân (Deux ponts historiques d’Ispahan), in : Javâdi, Assiyeh, Me’mâri-e irân (L’architecture iranienne), vol. 1, éd. Khousheh, Téhéran, 1363 (1984), p. 529.

[14Pirniâ, Mohammad Karim ; Afsar, Karâmatollâh, Râh va robât (La route et les installations caravanières), éd. de l’Organisation nationale de la protection du patrimoine historique, Téhéran ; Pirniâ, Mohammad Karim, op. cit., p. 213.

[15Dâ’erat-ol-ma’âref-e bozorg-e eslâmi (Grande Encyclopédie de l’islam), vol. 1, 1995.

[16Bâstâni-Parizi, Mohammad Ebrâhim, Asiyâ-ye haft sang (Le moulin à sept pierres), éd. Donyâ-ye Ketâb, Téhéran, 1364 (1985), p. 266.

[17Ibid., p. 272.


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