Proches de l’artisanat mais cependant Art

Jewelry as Sculpture… tel est le titre d’une exposition présentée par la galerie Seyhoun de Téhéran durant la première partie du mois d’octobre 2013. Ce sont des bijoux d’artistes, ce qui est finalement relativement courant, notamment chez les sculpteurs ; cependant ce qui diffère ici est le fait qu’ils sont aussi des sculptures, ou que ces sculptures sont en même temps que telles, des bijoux, des sculptures portables dont l’essence est de rester une sculpture, une œuvre d’art. Une œuvre d’art ambulatoire. Au contraire de la plupart des bijoux d’artistes qui, gagnant en fonctionnalité, perdent en artisticité et souvent, se confondent avec les bijoux des artisans. La ligne de partage est souvent mince entre l’œuvre artisanale er l’œuvre d’art : on parle volontiers des artisans d’art, ceux qui produisent des objets rares, voire uniques. Mais la différence avec l’art porte avant tout sur la question de l’usage ; l’objet artisanal est destiné à l’usage, dans le contexte domestique, le plus souvent. L’objet d’art quant à lui est supposé opérer hors fonctionnalité, œuvre matérielle ou immatérielle (Net’art par exemple) mais œuvre de l’esprit dont la fonction esthétique relève de la philosophie. L’esthétique étant reconnue comme la philosophie appliquée à l’œuvre d’art. L’objet d’art est aussi défini comme relevant de deux phénomènes concomitants que sont l’intentionnalité et l’attentionnalité. La première concerne l’artiste, celui qui propose son œuvre en tant qu’objet d’art aux acteurs du monde de l’art, la seconde concerne le monde de l’art et ses acteurs (galeristes, conservateurs des musées, critiques et collectionneurs, puis publics), donc la réception, la reconnaissance.

Cette question d’intentionnalité et d’attentionnalité est développée par Jean-Marie Shaeffer ; notamment dans Les célibataires de l’art.

Affiche de l’exposition Jewelry as sculpture

L’ombre d’un maître et professeur.

Cette exposition à la galerie Seyhoun s’accompagne avec bonheur d’un catalogue où sont représentés un certain nombre de ces bijoux-sculptures avec le CV de l’artiste-auteur. Il se trouve que cette exposition a coïncidé, hasards de la vie, avec deux rencontres que j’ai effectuées à Téhéran lors de mon séjour de ce mois d’octobre : la Biennale des jeunes artistes iraniens nommée ArtWalk, qui se tenait au Palais Saadâbâd et une visite au Musée d’art contemporain de Téhéran. Parmi les œuvres de ces jeunes artistes, étaient exposées un certain nombre de mini sculptures, de quelques centimètres dans leurs dimensions. Elles avaient retenu mon attention par ces dimensions particulières comme par un air de famille qui les reliait. Puis j’ai visité le Musée d’art contemporain de Téhéran où parmi un grand nombre d’œuvres d’artistes iraniens bien connus durant les années cinquante et soixante, comme Zenderoudi qui fit carrière en France avec son travail d’écritures, j’ai découvert un sculpteur dont je ne connaissais pas l’œuvre : Parviz Tanavoli, et notamment une série de pièces essentiellement en bronze où le référent se situait dans les objets usuels de la vie, comme le cadenas ou des systèmes de fermeture anciens utilisés en Iran, cela mis en forme en petites dimensions mais de manière monumentale, en des sortes de bâtiments-forteresses et quelquefois avec un accompagnement de pages d’une écriture illisible car peut-être simple simulacre d’écriture. Ces pièces étaient donc plutôt de très petites dimensions. Or parlant de cette exposition de bijoux-sculptures avec Monsieur Seyhoun, j’évoquai ces œuvres de Parviz Tanavoli et il m’apprit qu’il avait été le professeur des artistes présentés dans cette exposition Jewelry as Sculpture.

Œuvre de Farish Alborzkouh
Œuvre de Farish Alborzkouh
Œuvre de Farish Alborzkouh

Œuvres riches en symboles

L’exposition présentait un certain nombre de pièces de quatre artistes ayant déjà effectué un parcours dans le monde de l’art et exposé dans des contextes de réputation établie, galeries ou lieux institutionnels, en Iran ou ailleurs. Ce qui ici rassemble ces artistes relève du concept qui sous-tend leurs œuvres, celui de la fonctionnalité dans sa rencontre avec l’art, et au-delà de ce concept semble être posée la question de la liberté, celle qu’à l’évidence traite leur professeur, Parviz Tanavoli. A la galerie Seyhoun, cette exposition, avec l’artiste Moienedin Shashaei, montre un cadenas qui ferme des bracelets de pieds qui ont aussi, dans d’autres contextes, des menottes ou des entraves, puis un collier constitué d’engrenages qui renvoie aussi à celui qui enserrait le cou de prisonniers d’antan, et enfin un pendentif d’oreille qui est également la représentation de la grille d’une cellule, fermée encore par un cadenas. Les œuvres de Farish Alborzkouh traitent également la question de la liberté mêlée au cadre du quotidien à Téhéran : bracelets et colliers en forme de plaques d’immatriculation ou avec la marque d’une des voitures le plus répandue en Iran, la Paykan, ou encore un bijou-sculpture figurant le monument Azâdi qui rappelle l’ancien régime, celui d’avant la révolution, et puis encore des structures cubiques faites de billes organisées en sortes de cages rappelant les constructions installées autour des mausolées des prophètes, en même temps que les dons en monnaie ou certains grigris. Amir Mousavizâdeh lui aussi semble traiter la question de la liberté avec des pièces qui figurent assez explicitement les entraves de pieds ou les grilles des lucarnes des prisons. D’autres œuvres de Ali Mousavizâdeh font référence à la mythologie persane et à Rostam et au div, le monstre blanc hideux qu’il dût combattre. Rostam, illustré par le poète Ferdowsi, continue de hanter la mémoire persane et de nombreuses peintures murales ornent les restaurants et cafés traditionnels, contant les exploits et aventures de ce héros. Des bijoux-sculptures de Mousavizâdeh, des boutons de manchettes, figurent ainsi le heaume pris au div, ou son crane cornu et boutonneux, mais il y a aussi la masse d’arme de Rostam, ou bien son épée trempant dans le bain d’immortalité.

Œuvre d’Amir Mousavizâdeh

Vraiment de l’art

Ces œuvres sont donc des mini sculptures portables en tant que bijoux, et ce sont bien des œuvres d’art en ce sens qu’elles dépassent les limites de leur possible fonctionnalité, par l’intention qui les anime et par l’attention qui anime la galerie d’art qui les expose ; mais il y a également ce qu’elles disent ou sous entendent sur la question de la liberté ou sur la mythologie persane lorsqu’il s’agit de Rostam. L’art dit toujours bien plus qu’il n’y parait, non pas qu’il soit nécessairement engagé, comme disait Sartre, mais pour qui prend le temps de s’arrêter face aux œuvres, il est porteur d’une pensée du monde, celui où vit l’artiste, pensée qui reflète une époque, une société prise dans une époque.

Cette exposition Jewelry as Sculpture permet de découvrir des œuvres d’aujourd’hui, singulières et qui dépassent cet aspect frivole toujours associé au simple bijou de pacotille ou de grand joaillier. Enfin, au-delà de ces bijoux-sculptures affirmés comme tels, et comme pour davantage affirmer ce genre singulier des tout petits objets, la galerie Seyhoun présentait quelques œuvres issues de la biennale des jeunes artistes iraniens, ArtWalk, du Palais Saadabad, de ces petites sculptures-architectures, de bronze et d’os par exemple. Mais ici la mini sculpture ne se revendique que comme sculpture, sans fonctionnalité autre que l’appréciation esthétique.

Œuvre d’Ali Mousavizâdeh
Œuvre d’Ali Mousavizâdeh

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