Jardin de Dowlatâbâd à Yazd

Le jardin est un élément fondamental de la culture iranienne, présent dans toutes les formes artistiques : le tapis, les tissus, la peinture et en particulier la miniature. Son rôle est, depuis toujours, de procurer une relaxation spirituelle et récréative. C’est essentiellement un paradis sur terre. L’étymologie du mot paradis remonte en fait à l’ancien persan (langue avestique) pairi-daeza (littéralement : tout autour-rempart) qui signifie l’espace de dieu dans le livre de Zoroastre. [1] Il s’est transmis dans la mythologie judéo-chrétienne sous le nom de Paradis, le Jardin d’Eden et a migré vers les autres langues indo-européennes telles que le grec et le latin, mais aussi vers des langues sémitiques ; le mot Akkadien pardesu, le mot hébreu pardes et le mot arabe ferdows ont pour origine ce mot persan. [2] Rappelons que Xénophon [3] est le premier auteur à utiliser l’appellation « le paradis » dans un récit grec dans le sens d’un jardin persan tandis que dans les inscriptions persanes, le mot n’apparaît pas. ہ l’époque hellénistique, le mot grec apparaît aussi dans la Bible (Genèse 3:8). On trouve le mot hébreu pardès seulement dans le sens de « verger » en trois occurrences de la Bible hébraïque : Cantique des cantiques, 4, 13, Ecclésiaste 2, 5 et Néhémie 2,8.

Idéologie du jardin

Dans la création du jardin persan, la lumière du soleil et l’eau représentent les éléments essentiels. Du fait de la position géographique de l’Iran, l’ombre est extrêmement importante dans le jardin : sans elle, il ne pourrait pas y avoir d’espace utilisable. L’ombrage est garanti par les arbres et les treilles. Les jardins représentent donc un espace de verdure et de fraîcheur dans un pays où la chaleur fréquente et la sécheresse sont caractéristiques. En ce qui concerne l’eau, une sorte de tunnel souterrain appelé qanât, taillé sous la nappe phréatique, est utilisé pour irriguer le jardin et ses alentours. Des structures semblables à des puits sont ensuite connectées au qanât, permettant ainsi de ramener l’eau à la surface. Sinon, c’est un puits persan utilisant la force animale qui ramène l’eau à la surface. De tels systèmes peuvent aussi être utilisés pour déplacer l’eau dans le système aquatique de surface, comme ceux qui existent dans le style appelé tchahâr bâgh (« quatre jardins »). Les arbres étaient souvent plantés dans un fossé appelé joub, ce qui réduisait l’évaporation de l’eau et permettait à cette dernière d’atteindre plus rapidement les racines. [4] Le cyprès, l’arbre iranien par excellence, le platane, et toutes sortes d’arbres fruitiers, en particulier le grenadier, et souvent des vignes sont les arbres traditionnellement plantés dans les jardins iraniens. Les fleurs, en particulier des arbustes tels que le rosier et le lilas [5], font également partie des éléments constitutifs des jardins.

Nârendjestân-e Ghavâm à Shirâz

Cela permet d’avoir une très belle floraison au printemps, et des fruits en été. Le concept persan d’un jardin idéal semblable au paradis est parfaitement rendu au Taj Mahal, l’un des plus grands jardins perses du monde.

Généralement, un bassin est édifié au milieu du jardin, à l’intersection des rigoles à tracés réguliers qui acheminent l’eau du qanât ; cette eau permet l’irrigation des plantes pour se déverser ensuite dans le bassin central. Construit avec une légère pente, le bassin, une fois rempli, laisse l’eau s’écouler à l’extérieur. Les bassins iraniens ont deux caractéristiques typiques : une margelle à l’intérieur du bassin et tout autour de la bordure, qui permet aux gens de s’y asseoir tout en mettant leurs jambes à l’intérieur de l’eau pour se rafraîchir ; un petit canal entourant le bassin à l’extérieur de celui-ci et servant de trop-plein. [6]

Histoire

On a retrouvé en Iran des pots en terre cuite datant du 4e millénaire avant J.-C., sur lesquels figure le dessin d’un bassin entouré d’arbres. Sur d’autres pots, nous pouvons voir un dessin en forme de croix qui semble être la représentation de canaux, avec parfois un bassin dessiné à l’intersection de ces canaux. [7] Les héritiers de la civilisation mésopotamienne, les Mèdes et les Persans, ont poursuivi le développement du jardin. Dans leur religion, le culte des arbres joue un rôle important et avec eux, comme avec les Assyriens, le symbole de la vie éternelle était un arbre avec un ruisseau à ses racines. L’arbre du miracle sacré qui a contenu en lui l’ensemble des graines fait également l’objet de vénération.

Chez les Persans, le fait de planter un arbre était une occupation sacrée et, comme le souligne Strabon [8], faisait partie de leur éducation : les garçons recevaient une éducation spécifique en ce sens le soir. Plutarque évoque que pendant la campagne d’Artaxerxes [9] contre les Cadusiens, il arriva « à une de ses maisons royales, dont les jardins admirablement ornés n’étaient entourés que d’une plaine toute nue où l’on ne trouvait pas un seul arbre ».

Jardin persan, 1938, Musée d’art musulman, Istanbul

La crainte révérencielle vis-à-vis des arbres de la part d’une armée entière ressort de ce récit.

Il semble que les premiers jardins créés en Iran à l’époque achéménide étaient situés à Pasargades, résidence de Cyrus Ier, fondateur de l’empire achéménide (559-530 avant J.-C.). Les palais situés à Pasargades étaient conçus et construits comme une série de pavillons situés au milieu de jardins et parterres aux formes géométriques, ainsi que de canaux et cours d’eau en pierre, l’ensemble constituant un parc avec différentes variétés de plantes et d’animaux. Les rois de la dynastie achéménide s’intéressaient à l’horticulture et à l’agriculture. Les satrapes, qui tentaient d’innover en matière de techniques d’irrigation, d’arboriculture et d’irrigation, étaient encouragés par l’administration. Il ne faut pas oublier que le jardin royal avait en outre un sens symbolique : en tant que créateur d’un jardin fertile sur une terre aride, à l’origine de la symétrie et de l’ordre, et artisan d’une réplique sur la Terre du Paradis Divin, le Roi jouissait d’une autorité et d’une légitimité encore plus grande. Rappelons aussi que lorsqu’un roi perse voulait honorer quelqu’un qui lui était cher, il le nommait « compagnon du jardin » et lui donnait le droit de s’y promener en sa compagnie.

C’est à l’époque des rois Achéménides que le jardin devint, pour la première fois, l’élément central de l’architecture. Depuis, il fait partie de la culture iranienne, et des générations successives de monarques asiatiques et européens ont copié le concept et la forme architecturale des jardins perses. Ces paradis étaient avant tout des parcs de chasse, avec les arbres fruitiers cultivés pour la nourriture, comme on le constate également dans les sites babyloniens-assyriens. [10]

Les anciens Perses portaient une grande attention aux bosquets entourant leurs tombeaux : Cambyse, le fils de Cyrus, a confié le soin du bosquet du tombeau paternel en tant que bail héréditaire à une famille de Magi. Les successeurs de Cyrus sont enterrés dans des tombeaux près de Persépolis, où ils ont vécu.

Vue aérienne du jardin de Shâzdeh à Mâhân, Kermân

Les Grecs ont découvert des parcs parfaits partout dans la Médie et la Perse. Parmi ceux-ci, nous pouvons évoquer le grand parc de la Vallée de Bâghistân, situé sous le mur rocheux orné d’inscriptions de Darius. Xénophon, dans son parcours en Asie, en a vu et admiré beaucoup. Il fait dire à Critobule [11] que le roi perse « où qu’il séjourne, dans quelque pays qu’il aille, veille à ce qu’il y ait de ces jardins, appelés paradis, qui sont remplis des plus belles et des meilleures productions que puisse donner la terre ; et il y reste aussi longtemps que dure la saison d’été. »

Pendant le règne des Sassanides (224-641 après J.-C.) et sous l’influence du Zoroastrisme, la présence de l’eau dans l’art prend de l’importance. Elle se manifeste aussi par la présence de fontaines et bassins dans les jardins. ہ l’époque de la dynastie sassanide, on bâtissait dans le domaine réservé à la chasse du roi un pavillon, situé à l’intersection des chemins. On pense que cette forme structurée en quatre parties a inspiré la forme architecturale des jardins iraniens des siècles postérieurs, comportant quatre carrés de plantes et le bassin au milieu. [12] L’architecture sassanide reprend ainsi un certain nombre d’éléments de l’architecture achéménide (constructions à colonnes de bois recouvertes de stuc), parthe (iwan, mortier), tandis que certains motifs décoratifs sont d’inspiration gréco-romaine (feuilles d’acanthes par exemple). Les contacts prolongés entre l’Empire romain et l’Empire sassanide ont influencé l’art de ce dernier. Cette influence romaine est particulièrement visible après la victoire de Shâpour sur Valérien en 260. On le voit également dans les mosaïques de Bishâpour, qui ont peut-être été réalisées par des artistes déportés depuis les territoires romains.

Bâgh-e Fin à Kâshân

Dans les traditions les plus anciennes de l’Asie, le monde est divisé en quatre zones grâce - souvent - à quatre fleuves. Au centre se trouve une montagne ainsi que, comme dans les jardins sassanides, le palais ou le pavillon du roi.

Dans l’antiquité mésopotamienne, les jardins se situaient souvent à l’extérieur de la ville. La tradition s’est perpétuée chez les Sassanides. Les Abbassides se sont souvent inspirés de ces jardins et les ont entourés d’éléments architecturaux. Il semblerait que les agdals marocains correspondent bien à cette idée. [13] Avec l’arrivée des Arabes en Perse, l’aspect esthétique du jardin a encore pris de l’importance. [14] C’est à cette époque que les règles esthétiques définissant le jardin se sont développées, comme le montre le tchahâr bâgh. La conception intégrait parfois un axe plus long que les autres, des canaux d’eau courante répartis dans les quatre parties du jardin se connectant à un bassin central. Les plus anciennes descriptions et illustrations de jardins iraniens nous viennent des voyageurs venus en Iran à partir de pays plus à l’ouest. Elles incluent les récits d’Ibn Battuta au XIVe siècle, de Ruy Gonzلles de Clavijo au XVe siècle et d’Engelbert Kaempfer au XVIIe siècle. [15] Chez Battuta et Clavijo, on trouve juste des références rapides aux jardins sans description de leur plan. E. Kaempfer a réalisé en revanche des dessins précis à partir desquels il a réalisé des gravures à son retour en Europe. [16] Elles montrent des jardins de type tchahâr bâgh contenant un mur d’enceinte, des bassins rectangulaires, un réseau intérieur de canaux, des pavillons et des plantations luxuriantes. Des exemples survivant de ce type de jardin peuvent être vus à Yazd (Dowlatâbâd) et à Kâshân (Bâgh-e Fin).

Pour conclure, l’importance du jardin dans la culture iranienne ne s’est pas amoindrie à travers les siècles et avec les différentes civilisations qui se sont installées dans le pays. Même si l’archéologie n’a pas encore montré des traces évidentes de la présence de jardins dans les grandes constructions achéménides et sassanides, la culture iranienne elle-même montre que la sensibilité pour le jardin a été constante depuis la prise de Babylone. Cette sensibilité trouve encore de nos jours des échos lorsque l’on pense par exemple au projet de reconstruction d’un jardin iranien en Europe, comme prévu par l’association Illa de Genève. Un paradis que l’ont peut donc retrouver dans un contexte très occidental, mais qui garde à l’esprit l’essence du jardin iranien.

Céramique de Suse : représentation des eaux ruisselant vers le bassin (R. Dussaud, « Motifs et symboles du IVe millénaire dans la céramique orientale », Syria XVI, 4, 1935, fig. 10, p. 382).

Notes

[1Définition dans Wikipédia.

[2Dans le monde sémitique, l’origine du terme « jardin » est la séquence sémitique G’N, gan en hébreu et jinna en arabe, indiquant tout ce qui s’oppose au désert. Par ailleurs, le mot arabe magnum (« voilé ») vient en fait de G’N. Au sujet du gan-eden voir Genèse, 2, 8-10 et 15.

[3Xénophon, Œuvres complètes. Anabase, trad. de E. Talbot, Paris 1859, I, 2, 7 : voir aussi l’Economique, IV, 13-14 et 20-25.

[4Au XXe siècle, on comptait entre vingt et quarante mille qanât, dont plusieurs sont encore en usage de nos jours. Ils garantissent la disponibilité de l’eau même en été. Dès l’époque perse, cette technique a été diffusée à d’autres pays. Voir le volume de P. Briant (éd.), « Irrigation et drainage dans l’antiquité, qanâts et canalisations souterraines en Iran, Égypte et en Grèce », Persika 2 (2001).

[5Chardin, J., Des fruits et des fleurs de la Perse, Paris 1735.

[6Dans Wikipédia « jardin persan ».

[7Dussaud, R., « Motifs et symboles du IVe millénaire dans la céramique orientale », Syria XVI (1935), 375-392 ; voir aussi Madjidzâdeh, Y. – Perrot, J., « L’iconographie des vases et objets en chlorite de Jiroft (Iran) », Paléorient 31 (2005), 123-152.

[8Strabon, Géographie, trad. de A. Tardieu, Paris 1867, Livre XV, chap. 18.

[9Plutarque, Les vies des hommes illustres, trad. de D. Richard, Paris 1844, chap. XXX.

[10Il existe un cristal de roche, très finement taillé, qui représente le roi Darius dans un bosquet où il chasse. Les arbres y sont tous représentés pareillement, comme dans les sculptures assyriennes.

[11Xénophon, De l’économie, trad. de E. Talbot, Paris, 1859, chapitre 2, 13. Voir l’étude de Lallier, L., « Le domaine de Scillonte ; Xénophon et l’exemple perse », Phoenix 52 (1998), 1-14.

[12Pechère, R., « Etudes sur les jardins iraniens », 2nd International Symposium on protection
and restoration of historic gardens (ICOMOS-IFLA, Grenade, Espagne, 29 Oct. - 4 Nov. 1973)
, Granada 1976, 19-64 ; voir aussi Thévenart, A. – Porter, Y., Palais et jardins de Perse, Paris, 2002.

[13Weber, E., « Jardins et palais dans le Coran et dans Les mille et une nuits », Sharq Al-Andalus 10-11 (1993-1994), 65-81.

[14Des références aux jardins sont contenues dans le Coran. Voir notamment sourates IX, 72 ; XIII, 35 ; XXX, 15, LIII, 14-15.

[15Kempfer, E., Amoenitarium exoticarum, Lemgoviae 1712.

[16L’emplacement des jardins représentés par Kaempfer à Ispahan peut être identifié.


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3 Messages

  • Le jardin chez les Perses 18 janvier 2016 20:59, par Magnon Alain

    Merci d’avoir publié cet article que j’ai trouvé remarquable d’érudition et qui m’a beaucoup appris ;

    repondre message

  • Le jardin chez les Perses 10 janvier 14:34, par thomasjc4@orange.fr

    Merci pour cet article bien documenté
    Il m’aide énormément pour comprendre dans la Bible le sens du Jardin en Eden (Genèse 2 et 3) des fleuves, des arbres et de la rencontre entre le Maître du Jardin et le couple originel qu’il y a placé pour le garder.
    Le mot paradis ou pardès trouvé là son origine.
    J’ai bien noté la date probable du premier jardin persan...Il semble que les premiers jardins créés en Iran à l’époque achéménide étaient situés à Pasargades, résidence de Cyrus Ier, fondateur de l’empire achéménide (559-530 avant J.-C.). Les palais situés à Pasargades étaient conçus et construits comme une série de pavillons situés au milieu de jardins et parterres aux formes géométriques, ainsi que de canaux et cours d’eau en pierre, l’ensemble constituant un parc avec différentes variétés de plantes et d’animaux. Les rois de la dynastie achéménide s’intéressaient à l’horticulture et à l’agriculture. Les satrapes, qui tentaient d’innover en matière de techniques d’irrigation, d’arboriculture et d’irrigation, étaient encouragés par l’administration. Il ne faut pas oublier que le jardin royal avait en outre un sens symbolique : en tant que créateur d’un jardin fertile sur une terre aride, à l’origine de la symétrie et de l’ordre, et artisan d’une réplique sur la Terre du Paradis Divin, le Roi jouissait d’une autorité et d’une légitimité encore plus grande. Rappelons aussi que lorsqu’un roi perse voulait honorer quelqu’un qui lui était cher, il le nommait « compagnon du jardin » et lui donnait le droit de s’y promener en sa compagnie.
    Merci chaleureux
    Jean Charles THOMAS
    10 janvier 2017

    repondre message

  • Le jardin chez les Perses 27 avril 19:12, par lutton claudine

    de retour d’un voyage en Iran ,j’ ai compris ce que signiifiait un Jardin =un paradis ,dans un pays très aride où l’ eau est source de Vie

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