N° 116, juillet 2015

La spirale d’Ormouz (6)*


Gilles Lanneau


17. La mort

"Et le Destin, qui sait ce qu’il écrit pour nous ?

Qui sait aussi ce qu’il efface ?"

(Hâfez)

A la case de la mort, beaucoup sont tombés, huit ans durant. Petits soldats d’Ispahan, aviez-vous choisi la date, aviez-vous lancé les dés ?... Sur son banc, face aux alignements muets, Géhel attend les réponses. Sans illusion.

La mort, cette fraction de seconde, ça ne l’impressionne pas vraiment. La torture, la souffrance, oui. Pas l’instant final. Ni la suite. Il se rappelle d’un souvenir d’enfance, au tout début des années cinquante, à cet âge où seules les images fortes s’imprègnent dans la mémoire.

« Le gamin, où est-il ? »

Il entendait les voix derrière la porte, ne répondait pas. Il était face à l’arrière grand-père, allongé sur son lit, dans la pénombre de la chambre où les volets étaient fermés. L’ancêtre dormait, d’un sommeil particulier. A cet âge, on ressent les atmosphères, instinctivement. Il percevait la paix, la fluidité, l’harmonie. La joie, presque. Il s’étonnait de ces grandes personnes qui avaient pleuré dans la pièce, un peu plus tôt, avant d’en ressortir en s’essuyant les yeux, sans prêter attention au bambin qui se faufilait entre leurs jambes.

D’autres morts suivirent. Des grands-parents, des grands-oncles, des grands-tantes… Il y eut Jean-Michel, l’ami d’école, fauché par un camion, à vingt ans. Il pleura, certes… le conjoint, les enfants, les amis… pas l’absent.

Survint Juliette, la chair de sa chair, cueillie à peine éclose, par un automne radieux. Il était en pleine tourmente, alors. Les vices de son siècle le hantaient : plaisir facile, amour facile… Il pleura, beaucoup. Sans le savoir, c’était lui-même qu’il pleurait. Son vampire disparaissait. La petite Juliette s’était offerte, l’avait pris par la main, l’avait sorti du marécage... Il était mort. Il allait vivre, enfin.

Petits soldats d’lspahan… soldats du monde entier, morts dans un champ d’horreur, au nom d’une gloire douteuse. Pour de l’or, du pétrole, de l’orgueil. Victimes expiatoires, qui méritait ce sacrifice ?

Le palais Tchehel Sotoun

l8. Les mirages

Ils ont chopé leur autocar à l’arraché, à la gare routière de Yazd. Le dernier pour lspahan. Un « superlux », c’était inscrit en lettres d’or sur la vitre avant, avec la clim, la vidéo, le superflu. Il leur faudra ingurgiter un mélo bollywoodien pendant deux heures, au moins. Une moitié du trajet en Inde, une autre à contempler l’ondulation du désert, à l’infini. Ou à roupiller.

…Géhel a le nez collé au carreau. Ni roupille, ni vidéo. Malgré la monotonie du paysage, de plus en plus plat... Monotonie du Monde, exhalant ses cohortes d’existences sans relief, dans la platitude d’un chemin rectiligne, tracé d’avance. Avec ses balises immuables : le boulot, la feuille d’impôt, l’apéro, le foot, la télé... Ses audaces : un pavillon Phœnix, le camping des Flots Bleus. Ses fantasmes… Toute une vie à vivre, à survivre, dans la médiocrité, l’insipide, le banal. Bon Dieu, quel gâchis !

Devant ses yeux, à quelques mètres, le bel Arjouna serre une princesse tout contre lui, en ferraillant contre un méchant. L’aventure, la bravoure, l’amour galant, c’est bon au cinéma, pas dans la vie !... Il a tourné cette page d’insignifiance, vingt ans plus tôt, a jeté le livre au fumier. La petite Juliette n’y était pas pour rien. Il en a ouvert un nouveau, très beau, relié d’or et de pourpre. Les pages étaient blanches, il fallait écrire l’histoire.

La chaleur de l’après-midi écrase la plaine incolore. Dans un lointain magique, de grands reflets d’argent miroitent sous un soleil de plomb. Mirages ou alchimie ? En approchant, les océans deviennent cailloux, sable, herbe sèche. Des mirages, oui... Il en a dessinés aussi des mirages, sur les pages vierges de son beau livre d’or ! Des futurs de félicité, de miracles, d’orgueil. Des promesses de "Nouvel Age", bercées d’illusions et de musiques planantes. L’illumination facile, dans un fauteuil. Mais la réalité était au présent, pas au futur. Il a découvert les cailloux rugueux, le pain noir, l’amertume, au quotidien. Il a aimé ce désert, riche de tous les possibles, riche de sa nudité. Il l’aime encore. Entre Yazd et Ispahan, il y est aujourd’hui.

Ce désert est tentation, pourtant, d’autres mirages y fleurissent, de vilaines bêtes y pullulent à la tombée du jour, drapées dans des parures de séduction. Il les a exhumées en fouillant le sable blanc de lui-même, à la recherche de son trésor perdu - trésor d’Ormouz, dans le trou noir de la coquille en spirale. Elles en sont les gardiennes. Il se bat contre elles au jour le jour, se contentant d’infimes victoires.

…L’écran s’est brouillé. Les méchants sont morts, Arjouna et sa princesse ont convolé en justes noces, il y a cinq minutes... Quelques arbres apparaissent. A l’horizon, la "Moitié du Monde", comme l’appelaient ses anciens monarques. lspahan, éternelle princesse.

Géhel, la princesse est ton trésor, ta moitié perdue. Tu la cherches derrière un écran.

Crève-le !

Vue aérienne d’Ispahan et de la rivière Zâyandehroud

19. La dame en noir

Il n’est rien sorti d’lspahan, les deux premiers jours. La princesse leur échappait. Trop belle. Inaccessible à de simples roturiers. Et ce dîner au restaurant Shéhérazade, ce soir, dans l’ambiance feutrée des rendez-vous mondains, aux sourires polis, aux conversations chuchotées, renforçait cette impression.

Il raccompagna Emelle, un peu lasse, à leur hôtel, quelques pâtés d’immeubles plus loin ; décida de se promener encore. lspahan s’offrait en robe de nuit, sous le regard complice des étoiles. Moment propice où les princesses de ce monde, passées leurs obligations du jour, se donnent en secret au passant solitaire. Il alla droit à l’essentiel. Au sein de la place Royale, au cœur de la belle.

…Ce cœur palpite. Sur les promenades, les pelouses, les bancs, des familles au grand complet, des rêveurs, des amoureux. Des footballeurs juvéniles, enthousiastes, rejouant la Coupe du Monde dans les contre-allées. Géhel se mêle à ce chœur populaire, bon enfant.

Il reste planté là, debout, malgré son désir de solitude, de tête à tête avec l’impalpable. Face à lui, voilée par un rideau fluide de jets d’eau, la Mosquée du Roi, au-delà des commentaires, au-delà des adjectifs... Miroitement des céramiques entrelacées, aux reflets d’or, de turquoise, d’émeraude, sous un éclairage savant.

Il s’arrache à la magie du lieu, se dirige vers le palais Tchehel Sotoun, dans un joli parc boisé, un peu plus loin. Tchehel Sotoun, Quarante Colonnes en persan ; vingt à l’assaut des cieux, vingt s’enfonçant sous l’onde, dans le vaste bassin à leurs pieds. Le parc est fermé le soir. Il se contentera du souvenir de leur premier voyage en Iran, il y a quatre ans, de la scène idyllique sous les grands pins en ombrelle.

Sous les ombrelles, de gracieuses demoiselles, assises à même le sol devant leurs chevalets, dans la lumière douce d’une fin d’après-midi d’automne. Sur les toiles, le miroir du ciel, le miroir de l’eau, se noyant mutuellement, inondant les verdures mourantes, le palais, ses quarante colonnes... Tout se fondait dans une harmonie radieuse, le paysage, les tableaux, les demoiselles d’lspahan. Instant immobile de bonheur pur, qui se figea dans sa mémoire.

Un autre miroir l’attire ! Longiligne, s’étirant nonchalamment au centre de la ville, se donnant des airs de fleuve, lui donnant des airs de capitale. Une toute petite rivière, sortie des sables du désert, y retournant un peu plus loin, que d’habiles paysagistes ont dilaté à l’extrême par le jeu d’un lit très large et de nombreux barrages. Sur chaque barrage, un pont magnifique. Il choisit le Si-o-Seh - les Trente-trois (arches) - enjambant la Zâyandeh [1] à son endroit le plus large. Au rez-de-chaussée, sur le fil de l’eau, quelques sympathiques buvettes blotties sous des arcades.

Il s’est installé à l’extérieur, sur une terrasse en avancée sur la rivière, et déguste un thé brûlant... Il ressent l’acuité d’un regard dans son dos, se retourne. La femme est belle, très belle. Elle porte les vêtements noirs et le foulard serré en usage dans les milieux populaires. Dans l’ovale parfait de son visage, des traits fins et réguliers, des yeux magnifiques. Un regard limpide, droit, presque inquisiteur. Géhel tourne la tête vers sa théière, un peu gêné... La retourne à nouveau, quelques minutes plus tard. Le regard n’a pas dévié. Sur les lèvres de la jolie dame, un sourire discret, tout en subtilité, qu’il ne sait définir. Félicité, ou bienveillance, ou ironie légère. « L’Ange au Sourire », sur le porche gauche de la cathédrale de Reims.

Si-o-seh pol à Ispahan, le pont aux 33 arches

Il ressent toujours le regard... Il tourne la tête une troisième fois, plonge dans le trou noir des prunelles fixes, quelques secondes. Trou noir de la coquille d’Ormouz, point initial ou point final de la spirale de vie, l’alpha et l’oméga, réunis, fusionnés. Passage obligatoire vers le non-lieu, vers le non-être.

Géhel retourne à sa tasse de thé. Il pense soudain à Emelle, sa moitié en chair. Moitié si différente. Passionnée, passionnante. Incarnée. Et toi, houri céleste, descendue boire un verre sous le pont Si-o-Seh ! Ou Madone d’Ispahan. Ou Vierge noire. Serais-tu une autre moitié ? Au-delà de ce Monde, de ses passions, de ses désirs. Invisible au commun... Il se retourne encore. La belle s’est envolée. Le noir du ciel, le noir de la Zayandeh, en double miroir, ont remplacé la Dame en noir. Le noir, la couleur de l’absence... ou celle de la Présence, sous­-jacente. L’unique réalité.

Géhel se lève, paie sa note... Il rentre à son hôtel par des ruelles obscures, évitant soigneusement les grands axes éclairés. En recherche du noir.

…Dans le noir d’lspahan, Géhel, tu auras connu le jour, la nuit, la lumière du soleil à la Mosquée du Roi ; la lumière de la lune sous un soleil de nuit. Le Roi, la Reine. Aux marches du palais, les demoiselles d’honneur, face aux quarante colonnes. Vingt piliers dans le miroir de l’eau, vingt piliers dans le miroir du ciel.

…Dans le noir de ton sommeil, cette nuit, reverras-tu la Belle ?

*Ces chapitres sont mis à la disposition de La Revue de Téhéran par son auteur.

Notes

[1Zâyandeh, « la Mère des Eaux ».


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