N° 116, juillet 2015

Entretien avec Mohammad Rezâ Moridi
« Ce qui manque à Téhéran,
c’est de l’imagination poétique. »


Samâneh Karimi Yazdi, Zeinab Golestâni


"Si elles [les villes] offrent aux livres un vaste paradigme,

en retour les livres donnent la profonde mythique d’un espace humain."

Olivier Rolin

Mohammad Rezâ Moridi est docteur en sociologie de l’art et professeur à la faculté des Beaux-arts de l’Université de Téhéran. Dans cet entretien, il revient sur les principales caractéristiques artistiques urbaines de la capitale iranienne : pour lui, l’aspect mythique et poétique manque cruellement à cette métropole qui ne parvient plus à créer de souvenirs.

Les poissons du désert, œuvre en mosaïque de Behzâd Aghâpour, autoroute Hemmat

Pourquoi de l’art urbain à Téhéran ?

La capitale iranienne est presque devenue une ville sans mémoire. Cette ville est si peuplée et a subi de telles transformations que ses différents lieux et quartiers ne peuvent plus évoquer de souvenirs. Tel lieu de la ville, tel quartier ne génère plus de souvenirs, ni historiques, ni même ordinairement quotidiens de ce qu’y s’est passé, de ce qui s’y passe. Chaque rue possède ses propres souvenirs qui ne viennent malheureusement pas à l’esprit quand on est à Téhéran. Même le cinéma a laissé la ville de côté : si de nombreuses villes du monde ont une place privilégiée dans le cinéma, ce n’est pas le cas de Téhéran. Notre cinéma dé-spatialise même la ville : dans un film ayant Téhéran pour sujet, on peine à situer et imaginer les lieux de la ville où se passe l’histoire.Téhéran ne crée donc plus des souvenirs, il n’y a pas de poétique. Une ville aux rapports si distendus avec l’histoire et le cinéma se prive aussi d’imagination. Mais qu’est-ce qui peut combler ce manque ? Peut-être l’art urbain. La neutralité et l’impersonnalité sont les principaux problèmes de l’imaginaire de Téhéran, dont l’espace n’est ni convivial ni familier. L’art rendrait peut-être cet espace plus vivable et accueillant.

Nous pouvons alors nous demander quel art, quel type de peinture doit orner les murs de Téhéran ? Le lac de Marivân ? C’est-à-dire, peindre des lieux ruraux au cœur même de la vie urbaine ? Mais est-ce un bon choix ? Est-ce qu’une telle démarche est intéressante ? A vrai dire, il n’y a pas de lien entre le rythme rapide de la vie quotidienne des Téhéranais et cette nostalgie de l’environnement rural. Cette image n’appartient pas à la ville, mais au passé, à la nostalgie de la vie rurale ou de la province. Une telle image, censée nous réconcilier avec la ville, n’accentue-t-elle pas au contraire notre sentiment d’étrangeté vis-à-vis de cet espace ? Pourtant, aux yeux de certains, la peinture murale doit représenter ce qui n’est pas ou plus présent. Ce serait ainsi la peinture du passé qui rendrait l’espace plus familier. Dans ce sens, il est possible que la fusion entre peinture naturaliste et graphisme environnemental puisse mieux s’adapter à notre vie urbaine. Le graphisme d’environnement, plus en accord avec le rythme de la vie urbaine, est de plus en plus présent sur les murs. C’est un art rapide, qui ressemble à la vitesse de la vie dans la ville contemporaine, et qui réussit peut-être donc mieux à nous intégrer dans l’espace urbain, et non pas à nous en exclure pour nous emmener dans des espaces ruraux.

Echelle et papillons, autoroute Navvâb

Pourtant, jusqu’à il y a cinq ans à peine, les peintures murales de Téhéran représentaient en majorité des milieux ruraux, ce qui nous reliait à la simple vie villageoise. Mais il faut que la peinture urbaine comprenne aussi certains aspects de la vie urbaine. Ces dernières années, de telles œuvres se sont multipliées à Téhéran. Ceci est peut-être dû aux vastes constructions de réseaux autoroutiers dans la ville. Ce qui doit se voir naturellement dans une autoroute, c’est un art qui signifie aussi la vitesse. La peinture urbaine n’est pas une peinture murale présentée dans des dimensions plus grandes ; nous ne sommes pas dans une galerie où on aurait le temps de regarder des œuvres ; la peinture urbaine est destinée à être vue très rapidement. Elle doit donc aller avec le mouvement de la ville, la vitesse de ses habitants. Tandis que les peintures murales de Téhéran ressemblaient jadis, en plus grand, à celles faites sur toile, ces dernières années, on trouve des œuvres plus adaptées.

Mohammad Rezâ Moridi. Photo : Delârâm Shirâzi

Que pensez-vous de la présence d’autres types d’arts dans le paysage urbain de Téhéran ?

En général, les œuvres d’art urbaines à Téhéran sont statiques et tristes, mais cela tend à changer depuis quelques années. Nous trouvons aujourd’hui des installations fondées davantage sur l’imagination, alors qu’on trouvait jadis très majoritairement des sculptures historiques, la statue de Ferdowsi sur la place de Ferdowsi par exemple, ou celle située sur la place Horr - des images renvoyant à l’histoire et aux mythes. Ces sculptures existent depuis longtemps et continueront à exister. Pourtant, comme la peinture urbaine, nous avons besoin de sculptures adaptées au rythme de la vie urbaine, comme celles saisonnières par exemple. Je parle des installations éphémères qui apparaissent à l’occasion d’un événement, à l’occasion des exigences de notre vie citadine, et qui disparaissent aussitôt. Ce type d’art s’oppose aux sculptures historiques qui sont toujours là. On peut trouver des sculptures de neige, de sable, de glace, ou bien de fleurs. Ces sculptures saisonnières qui existent dans le monde entier sont par essence éphémères, et reflètent ce qui se passe dans la ville. Téhéran se distingue par la mise en place d’installations propres au printemps, par exemple. Ce qui est intéressant dans ce type d’art, ces sculptures de sable, de fleurs ou de carton, est leur caractère chargé de fantaisie et leur légèreté, rare dans les sculptures historiques construites en pierre ou en métal.

L’ordre des Papillons, de Firouzeh Ashkboussi

Je trouve que Téhéran manque d’imagination poétique, pourtant, il existe des choses susceptibles de donner cette dimension poétique à la ville. Par exemple, des cerfs-volants dans les parcs : ce n’est pas bien sûr une expérience artistique, mais leur présence est à l’origine d’une certaine fantaisie urbaine, d’une joie enfantine, d’une expérience poétique nous reliant à l’imagination de notre vie d’enfance. Si nous nous rendons par exemple au parc de Pardisân, nous y trouvons des enfants en train de jouer, mais aussi des adultes. Ces derniers ont aussi besoin d’une fantaisie urbaine, d’une expérience différente qui les relie à l’imaginaire de leur enfance. C’est pourquoi je pense que des sculptures de fantaisie recréent pour nous tous une poétique enfantine, et c’est encore une fois ce qui nous manque.

En France aussi, on trouve à la fois des sculptures historiques et fantaisistes : derrière le Centre Georges-Pompidou, on peut admirer ce dernier type de sculptures, et dans les quartiers historiques de la ville, des sculptures monumentales se référant à des événements ou à des personnages historiques. Mais à Téhéran, combien de ces sculptures nous offrent cette poétique enfantine ? Pourquoi nos images représentent-elles en majorité des scènes rurales ? Ne peuvent-elles pas également être en rapport avec le monde de notre enfance ? On avait réalisé à Mashhad une grande sculpture de cassettes audio, qui ont quasiment disparu aujourd’hui. Cette œuvre se référait donc à notre enfance, nous ramenait vingt ans en arrière. De ces années, on garde des souvenirs communs.

Lune, soleil et zodiaque, œuvre de Rezâ Alikhâni en fragments de céramique, autoroute Téhéran-Karaj

Ce petit rappel de notre enfance, du passé des habitants de la ville contribue à créer un lien avec elle. Comme nous l’avons évoqué, à Téhéran, la plupart des œuvres urbaines sont en pierre et en métal, sans couleurs. Encore une fois, les choses se sont améliorées durant ces dernières années, et on trouve des œuvres sur des expériences plus familières. Par exemple sur l’autoroute Yâdegâr-e-Emâm, avant l’autoroute Hakim, on trouve la sculpture d’un enfant soufflant devant un petit moulin à vent, ce que nous avons pour la plupart fait durant notre enfance. Cette expérience enfantine nous rappelle des souvenirs. Il ne faut pas que toute œuvre d’art urbaine, comme la statue de Ferdowsi, soit une œuvre monumentale créée par un grand artiste, nous avons aussi besoin de choses plus simples. L’art urbain n’est pas seulement porteur de messages historiques ou religieux, il faut qu’il englobe aussi ces fantaisies enfantines qui manquent encore à Téhéran.

Le type d’art urbain doit-il différer selon les quartiers ?

C’est en effet une question importante : une peinture murale au sud de Téhéran doit-elle représenter la manière de vivre des habitants de ce même quartier, et celle réalisée dans les quartiers nord, la manière de vivre des habitants du nord de la ville ? Mais une telle pratique ne risque-t-elle pas d’intensifier les différences entre les couches sociales ? N’est-il pas plus souhaitable d’apporter des éléments du sud dans le nord, et vice versa ? Ce sont des interrogations d’une grande importance : quand un responsable décide que l’on réalise des peintures murales dans les quartiers téhéranais, il doit se demander ce que les gens aimeraient voir, s’ils préfèrent voir ce qu’ils ont, ou bien ce qu’ils n’ont pas. L’image d’une mère traditionnelle en train de coudre, par exemple, doit-elle être peinte dans les quartiers nord ou sud ? Certains pensent que l’image doit convenir à la culture du milieu où elle est présentée. Mais dans ce cas, n’accentue-t-on pas la distance entre la vie au nord et au sud ? Il y a quelques mois, une sculpture a été installée dans le parc Mellat.

Les moulins à vent, sortie Yâdegâr-e-Emâm, autoroute Hemmat

Il s’agissait d’un homme à moto avec sa femme et ses quatre enfants, image que l’on trouvait beaucoup dans les années 80 en Iran, et qu’on avait exposée au nord de la ville. Certains ont trouvé inapproprié l’endroit d’exposition. On a notamment pensé qu’elle se moquait de la façon de vivre d’une certaine couche sociale, alors que cette image tendait plutôt à honorer la vie simple et paisible de ces gens. On a donc désinstallé cette sculpture qui, à cause d’un lieu d’exposition mal choisi, n’a pas pu évoquer la nostalgie des années 80. Il existe beaucoup d’exemples de ce genre : à peine réalisée, une peinture est effacée des murs, car elle révèle des contrastes et des conflits sociaux. C’est toute la question du regard qui diffère d’une personne et d’un endroit à l’autre.

Quelle est la place de l’art idéologique dans la ville de Téhéran actuelle ?

Concernant les peintures murales de la guerre, elles figurent un fait historique. Les premières peintures de la guerre ne représentaient pas les portraits des martyrs, mais étaient des œuvres des "peintres de la Révolution". C’étaient des œuvres réussies, qui avaient le souci de figurer artistiquement la guerre, ou plutôt la défense de la patrie attaquée. Après un certain temps, elles ont été remplacées par des mémoriaux picturaux qui n’étaient plus des peintures urbaines, mais des portraits des martyrs. Bien que ces images véhiculent certains messages, elles sont souvent dépourvues d’intérêt esthétique. Pourtant, les peintures des années 80, qui figuraient en grande dimension sur les murs de la ville, étaient considérées comme des peintures urbaines, en même temps qu’elles étaient idéologiques. Mais aujourd’hui, l’intérêt pour ce type de peinture a disparu et on cherche désormais autre chose.

Que diriez-vous pour conclure ?

Je n’ai pas beaucoup parlé de ce qu’il y a dans la ville, mais plutôt de ce qui manque. Ces dernières années, Dieu merci, les choses se sont améliorées : la présence d’œuvres chargées de fantaisie et nous évoquant des souvenirs, comme cette grande machine à coudre sur une place de la ville, nous relie à des souvenirs vécus. Ce sont ces choses-là qui font battre le cœur de la ville, qui nous réconcilient avec elle. Car nous ne sommes pas seulement liés à notre histoire ou à nos mythes, mais bien aussi à notre propre vie.

Course de chevaux, autoroute Modarres

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