Je veux vous parler d’un ami qui est l’esclave du temps, fasciné par son passage. Sa raison est envoûtée par ce phénomène, il ne pense pas à la vieillesse ni à la mort, il a un autre regard, une autre vue…Il croit à une autre qualité du temps.

Il chante toujours la même rengaine : " Imaginez, cette histoire aussi finira". Cette phrase permanente jette l’ombre de l’angoisse sur lui et ses amis. Il a toujours le souci de la fin d’une aventure : un voyage, une histoire, une rencontre, un amour …

Il dit : "Notre vie ressemble à des films dont nous sommes les acteurs, un jour, même les plus agréables d’entre eux finiront. Mais il y a une différence, les films, on peut les revoir. Dommage ! La vie …ce film nostalgique, est impitoyablement irréversible.

Cette anxiété le poursuit même dans les plus heureuses situations et il ne cesse de penser que ces moments n’existeront plus dans l’instant. De son point de vue, dans les tunnels effrayants du temps, les aventures agréables se révèlent beaucoup plus douloureuses que les amères. Les films dont on veut être une fois de plus les acteurs, mais c’est un désir inaccessible. Ils sont terminés et chacun, comme les photos d’un album, nous rappelle seulement que nous sommes tous les captifs du temps.

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Mon ami est tombé amoureux, un parfait amant en train de vivre les moments les plus magiques de sa vie. Cette inquiétude ne l’abandonne pas même au point culminant de cet état maniaque. Je lui ai dit : " Peut-être que cette histoire ne s’achèvera pas. Peut-être que tu pourras la rejoindre" et il m’a répondu : " Il n’y a pas de différence, à chaque instant, pas à pas, je m’approche de la fin de cette douce aventure, celle dont même les nœuds gordiens ne reviendront jamais."

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Dans le cinéma, on peut mentionner les films qui ont pour sujet, directement ou indirectement, le problème du temps : le flash-back mélancolique de Quelle était verte ma vallée, celui amoureux de Casablanca où David Blaine se souvient des bons jours de Paris en compagnie de la belle Ilsa. Dans la Horde Sauvage, après le dernier flash-back, on comprend que les personnages sont des figures du passé, des morts en marche, un gang de morts.

Et le plus important de ces films est Les Fraisiers Sauvages, mettant en scène un vrai conflit intérieur, qui nous raconte l’histoire au passé d’un voyage douloureux où le vieux professeur, assailli de souvenir se souvient de sa jeunesse et de ses amours. Bergman, le metteur en scène, récompense aimablement le courage de son héros : à la fin du film, le vieil homme peut tranquillement s’endormir.

Irréversible, un récit à l’envers, qui à fait scandale à Cannes pour des images d’une violence physique et psychologique, montre concrètement la grande caractéristique du temps : il détruit tout, il ne retourne jamais sauf par la magie du cinéma.

A la fin, je passe à un film iranien ; Le Poirier (ou Sous le Poirier), un petit film de Mehrjui que j’aime fort pour l’embuscade omniprésente de l’angoisse du passage du temps, tiré de ces images : les jours, les amours, le Jardin de Damâvand, le parfum des paniers de la fille et le poirier sont à jamais perdus dans les trous vides du temps. Et c’est pour cela que les plus séduisantes des scènes sont l’avant et l’après du dernier flash-back, le moment où sous le poirier, le professeur, las, conçoit cet étrange phénomène :

TOUT EST FINI

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Maintenant, je ne sais pas où est mon ami l’amant et ce qu’il fait dans cette grande ville, avec ses préoccupations envers la fuite du temps, mais je suis sûre qu’un jour chacun de nous s’assiéra sous l’ombre de son poirier et se rappellera, soit amer soit doux, ce qui lui serait passé, et son cœur sera envahi par une douleur poignante dont le dernier poème de Forough Farrokhzâd peint étrangement l’immensité :

با کدام بال می‌توان

از زوال سوزها و روزها گریخت؟

با کدام اشک می‌توان

پرده بر نگار خیره‌ی زمان کشید؟

با کدام دست می‌توان

عشق را به بند جاودان کشید؟

با کدام دست؟

De quelle aile pourrait-on fuir

L’anéantissement des douleurs et des jours ?

De quelle larme pourrait-on

Couvrir d’un voile le fixe regard du temps ?

De quelle main pourrait-on,

Eternellement,

Garder l’amour ?

De quelle main ?


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