N° 136, mars 2017

Harsin
du Néolithique à l’Empire achéménide


Babak Ershadi


Le département de Harzin (province de Kermânshâh) est internationalement célèbre pour les inscriptions de Darius Ier à Behistoun. Mais les découvertes archéologiques dans ce département occidental de l’Iran prouvent que Harsin a été habitée depuis des époques beaucoup plus anciennes. La région a eu des habitants sédentarisés depuis le néolithique (10 000 ans av. J.-C.)

La ville de Harsin est le centre d’un département du même nom dans la province de Kermânshâh dans la région kurde de l’Ouest iranien. La ville compte un peu plus de 50 000 habitants (la population du département s’élève à près de 100 000 habitants). Harsin se trouve à 44 km à l’est de Kermânshâh, et à 556 km de Téhéran, la capitale. La ville se situant dans les montagnes du Zagros, l’hiver y est relativement froid et l’été est très chaud mais court.

Comme près d’un million d’Iraniens, les habitants de Harsin parlent le « lak », langue iranienne de plusieurs provinces occidentales : Lorestân, Kermânshâh, Hamedân et Ilâm. Pour les uns, le lak est une branche du kurde, tandis que pour les autres, il fait partie de la famille des dialectes du « lori ».

Certains experts le considèrent comme une langue à part dans la grande famille des langues iraniennes. Les habitants des villages du département parlent souvent un dialecte local appelé « kâkâvandi », une version du lak plus proche du lori.

Fouilles archéologiques en été 2016 au jardin
public de Harsin.

La majorité des habitants du département de Harsin sont des chiites duodécimains, mais parmi eux, il y a aussi une petite minorité d’adeptes du yârsânisme ou Ahl-e Haqq (Gens de la vérité), une confrérie mystique (ou une religion proche du yézidisme, avec des racines remontant, selon certains experts, à l’époque préislamique) dont les fidèles vivent, en général, dans les régions kurdes de l’Iran et de l’Irak.

La petite ville de la province de Kermânshâh est donc célèbre pour deux raisons : ses kilims exceptionnels au monde et son histoire très ancienne.

Harsin fut une ville prospère vers la fin de la période préislamique, sous la dynastie des Sassanides (224-651). Les vestiges de l’époque sassanide sont nombreux à Harsin. Au centre-ville, près de la place Azadi, on peut admirer les vestiges d’une forteresse sassanide, qui servait autrefois de fortification urbaine dont l’une des fonctions était d’assurer la sécurité des dépôts de blé. Les hauts murs de la forteresse étaient alors renforcés par quatre tours de guet, mais il n’en reste qu’une aujourd’hui. Actuellement, le site est devenu un jardin public, le plus important de Harsin.

En août 2016, l’Organisation du patrimoine culturel a annoncé le début d’une mission archéologique dirigée par Mahdi Rahbar dans le jardin public de Harsin où se trouvent les vestiges de la forteresse sassanide.

Le professeur Mahdi Rahbar, archéologue actif et expérimenté, a dirigé la première saison des fouilles en effectuant une vingtaine de fouilles d’essai en vue de localiser les œuvres anciennes sur le site. Le travail s’est heurté à de nombreuses difficultés étant donné les changements survenus sur les lieux, transformés en un jardin public ombragé d’arbres et les nombreuses canalisations souterraines d’eau, de gaz et d’électricité.

L’équipe archéologique devait creuser assez profondément pour atteindre les zones intactes du sol. Des puits ont été creusés, notamment lors des fouilles d’essai, qui ont permis de mettre à jour des vestiges de murs de la période islamique. Les bases de ces murs se trouvaient à une profondeur de 80 à 90 centimètres dans une couche conglomérat.

Le site néolithique à Ganj Darreh.

D’après le rapport de Mahdi Rahbar, malgré la dégradation des couches antiques, son équipe a réussi à découvrir des pièces de poteries de différentes périodes, notamment des poteries préhistoriques (vers le IVe millénaire av. J.-C.), arsacides (250 av. J.-C.-224 de notre ère), mais aussi des morceaux de poteries appartenant à la période islamique. Selon Mahdi Rahbar, la découverte de ces poteries et des outils de pierre appartenant à la préhistoire confirment que la région de Harsin est habitée depuis au moins 6500 ans.

Il faut rappeler que ce n’est pas la première fois que des signes de la présence humaine de l’ère néolithique sont découverts à Harsin. En effet, avant les découvertes de 2016 au centre-ville de Harsin, des archéologues avaient déjà découvert des signes de présence d’habitants sédentarisés de l’âge de pierre dans la région. La colline de Ganj Darreh (Vallée du trésor), qui se situe à 7 km de Harsin, avait été fouillée de 1965 à 1969 par une mission archéologique dirigée par un archéologue canadien. Les découvertes effectuées à Ganj Darreh ont prouvé la présence des habitants de l’ère néolithique depuis 10 000 ans av. J.-C.

Ces habitants de l’âge de pierre étaient sédentarisés et vivaient dans un petit village. Ils avaient appris à apprivoiser des animaux et cultivaient des céréales. Les fouilles ont permis aux archéologues d’y découvrir des œuvres architecturales, notamment des maisons conservées dans un état relativement bon. Ces villageois du néolithique connaissaient aussi la poterie, mais les objets qu’ils ont fabriqués vers le IXe millénaire avant notre ère montrent qu’ils n’utilisaient pas encore de tour de poterie.

Pourtant, ils avaient appris à mettre leurs poteries dans un four. Dans les couches plus profondes de Ganj Darreh, les archéologues ont découvert de nombreux outils de pierre dont des armes qui auraient peut-être été utilisées pour se défendre ou pour chasser, entre autres des haches (avec ou sans manche) et des flèches.

Les sépultures rupestres de Sakavand.

Mais dans les couches plus profondes et plus anciennes, aucun signe d’architecture n’a été découvert, ce qui signifierait peut-être qu’il s’agissait d’époques plus reculées de l’âge de pierre où les humains, plus ou moins sédentarisés, n’avaient pas encore la capacité de construire des maisons solides en pierre ou en argile. D’ailleurs, dans ces couches plus anciennes de Ganj Darreh, les archéologues n’ont retrouvé aucun vestige de poterie.

Cela nous permet de dire que la région de Harsin serait habitée depuis le mésolithique, période marquée par l’existence des populations se fixant sur des territoires limités, développant très progressivement une agriculture sans domestication des espèces végétales, simultanément à des activités de chasse et de cueillette.

A 25 km au sud-ouest de Harsin se trouve l’une des œuvres historiques les plus mystérieuses de la province de Kermânshâh, voire de tout l’Iran. Près d’un village appelé Deh-e No (Nouveau village), il existe trois tombes creusées dans un rocher. Il s’agit du site Eshâq-Vand, où se trouvent les sépultures rupestres de Sakavand (ou Eshâq-Vand). D’après les recherches archéologiques, ces sépultures rupestres datent des VIIe-VIe siècles av. J.-C. et appartiennent à l’époque médique. L’archéologue allemand Ernst Emil Herzfeld (1879-1948) fut le premier à présenter un rapport détaillé sur les sépultures rupestres de Sakavand. D’après lui, l’une de ces sépultures serait moins ancienne et appartiendrait à l’époque achéménide. Herzfeld prétend que cette sépulture serait la tombe de Gaumata le Mage. Selon lui, Gaumata aurait été exécuté dans une forteresse qui pourrait être près de cet endroit. Mais qui est Gaumata ?

 

Bas-relief des sépultures de Sakavand.

Le personnage énigmatique de Gaumata

 

Cyrus le Grand (559-530 av. J.-C.), fondateur de l’Empire perse des Achéménides, eut deux fils : Cambyse et Bardiya. Le grand empereur préféra que son fils aîné lui succède sur le trône après sa mort. Le cadet, Bardiya, reçut pourtant le gouvernorat des provinces orientales de l’Empire.

Après la mort de Cyrus, Cambyse II devint empereur en 530. Il est surtout connu dans l’histoire de l’Antiquité pour la conquête de l’Egypte où il régna en tant que Pharaon. En 522 avant notre ère, Cambyse II apprit que son frère cadet, Bardiya, avait profité de son absence pour prendre sa place sur le trône perse. Il décida de regagner aussitôt sa capitale, mais il mourut en route.

Bardiya (ou celui qui avait usurpé le trône en son nom) régna sur l’Empire perse pendant quelques mois, mais le conflit politique qui avait éclaté à la cour achéménide, opposant ceux qui le considéraient comme le roi légitime et ceux pour qui il était un usurpateur, finit par le détrôner.

Selon la version historique officielle, pendant l’absence égyptienne de Cambyse II, son frère cadet, Bardiya, aurait été assassiné en secret par Gaumata le Mage. Profitant d’une grande ressemblance physique avec Bardiya, l’assassin se serait fait passer pour lui pour usurper le trône pendant que le roi se trouvait à des milliers de kilomètres de sa capitale.

D’après cette version officielle, un coup d’Etat contre le faux Bardiya (Gaumata) aurait été planifié par un petit groupe de généraux achéménides après quelques mois de règne. Les insurgés auraient ensuite surpris l’usurpateur dans une forteresse à « Sikayauvati » en Médie et l’auraient assassiné. C’est après cet épisode que Darius Ier, un général de l’armée mède (comme il se présente dans l’inscription de Behistun (Bisotoun en persan moderne) - qui se situe à seulement 25 kilomètres de Ganj Darreh – est couronné roi.

Les inscriptions monumentales de Behistun (département de Harsin), illustrant les conquêtes
de Darius Ier.

L’inscription de Behistun est sans doute l’œuvre archéologique la plus célèbre du département de Harsin. Elle décrit les exploits et les victoires de Darius Ier en trois langues (vieux persan, élamite et akkadien) et en écriture cunéiforme, et donne cette version officielle de l’histoire de Bardiya/Gaumata, tel que Darius Ier et les siens voulaient le transmettre à la postérité :

« Ce royaume que Gaumata le Mage ravit à Cambyse, ce royaume appartenait depuis l’origine à notre lignée : puis Gaumata le Mage ravit aussi bien la Perse, la Médie que les autres pays, il en fit sa propre possession, il en devint Roi. (…) Il n’y eut personne, ni un Perse, ni un Mède ni quiconque de notre lignée qui pût ravir le royaume à Gaumata le Mage. Le peuple le craignait fort. Il exécutait beaucoup de gens qui auparavant avaient connu Bardiya. Voilà pourquoi il tuait des gens : « Qu’ils ne sachent pas que je ne suis pas Bardiya, le fils de Cyrus ! ». Personne n’osait rien dire sur Gaumata le Mage jusqu’à ce que j’arrive. Alors, j’ai imploré Ahura-Mazda, Ahura-Mazda m’a apporté son soutien : le dixième jour du mois de Bagayadi, avec un petit nombre d’hommes, je tuai Gaumata le Mage et ceux qui étaient ses principaux partisans : je le tuai à Sikayauvati, une place forte en Médie, dans la région de Nisaya. Je lui ravis le royaume, par la puissance d’Ahura-Mazda, je devins roi, Ahura-Mazda me remit le royaume. »

Pourtant, certains historiens nous conseillent d’être prudents quant à la version donnée par Darius Ier au sujet de Gaumata le Mage. Ils prétendent que contrairement à ce que disait Darius Ier, l’usurpateur était Bardiya lui-même qui avait pris la place de son frère Cambyse II sur le trône. Or, Darius, qui n’était pas de la lignée des rois achéménides, aurait inventé l’histoire de Gaumata le Mage pour légitimer son coup d’Etat et son intronisation. La pratique n’était pas inconnue à l’époque : après la conquête du delta du Nil, l’empereur perse Cambyse II avait lui-même remis en cause la légitimité de Psammétique III, dernier pharaon de l’Egypte indépendante, pour faire de l’Egypte une satrapie de l’Empire achéménide. Ainsi, Cambyse II inaugura une nouvelle dynastie pharaonique et devint lui-même pharaon.

 

Les inscriptions de Behistun (détail), Bardiya/Gaumata sous le pied de Darius Ier.

Quoi qu’il en soit, il apparaît que l’archéologue allemand Ernst Emil Herzfeld s’est surtout basé sur la mention du nom de « Sikayauvati » (une région de la Médie) dans l’inscription de Behistun pour en déduire qu’il s’agit de la région de Sakavand où se trouvent les sépultures rupestres médiques. Il conclut alors que la sépulture la plus récente de ce site médique appartiendrait à Gaumata le Mage. Il est cependant difficile de croire que Darius Ier aurait permis de faire reposer la dépouille du supposé usurpateur dans un monument funéraire prestigieux.

La tombe principale de Sakavand est surmontée par un bas-relief qui représente un homme vêtu d’une longue robe qui évoque aussi bien les habits élamites que ceux des habitants de l’Iran avant l’arrivée des tribus aryennes. L’homme lève les bras dans une position qui évoque la prière. Devant lui, il y a un brûle-encens, une vasque de feu et un autre homme (de petite taille), lui aussi en position de prière.

 

Aujourd’hui, les habitants de Harsin vivent essentiellement d’agriculture et d’élevage. Le blé, l’orge, les betteraves sucrières et les légumes sont les produits principaux du département. Le jardinage est également florissant (pêches, pommes, raisins). Les activités agricoles sont peu mécanisées et les paysans appliquent toujours les méthodes traditionnelles. Les éleveurs de Harsin exportent des produits laitiers vers les départements voisins, surtout à Kermânshâh.


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