N° 136, mars 2017

Asghar Farhadi a boycotté
les cérémonies des Oscars 2017


Babak Ershadi


Le Client (2016), dernier long-métrage d’Asghar Farhadi, raconte l’histoire d’un jeune couple, Emâd, professeur, et sa femme, Ra’nâ, qui prépare une représentation d’une pièce d’Arthur Miller, Mort d’un commis voyageur. Mais survient un glissement de terrain qui endommage leur maison. Le jeune couple s’installe dans un nouvel appartement. La nouvelle maison était occupée auparavant par une femme de mœurs légères, Âhou. Cependant, tout va bien pour Emâd et Ra’nâ jusqu’à l’apparition d’un ancien « client », qui va bouleverser leur vie.

Asghar Farhadi (né en 1972 à Khomeynishahr, près d’Ispahan) est sans doute le cinéaste iranien le plus célèbre d’Iran depuis une dizaine d’années. Son œuvre, qui représente l’Iran dans de nombreux festivals internationaux, lui a rapporté plusieurs prix cinématographiques. Les sept longs-métrages que Farhadi a réalisés depuis 2003 ont été hautement récompensés :

 

Le Client d’Asghar Farhadi a remporté le prix du Meilleur scénario à Cannes en 2016, et a été nommé aux Oscars 2017 pour le Meilleur film étranger.

- Danse dans la poussière (Raqs dar ghobâr), 2003 : prix du Meilleur réalisateur au Festival du film Asie-Pacifique et Médaille d’Argent St. Georges au Festival international du film de Moscou ;

- Les Enfants de Belle Ville (Shahr-e zibâ), 2004 : Grand Prix au Festival international du film de Varsovie ;

- La Fête du feu (Tchâhârshanbeh souri), 2006 : Hugo d’or au Festival international du film de Chicago ;

- À propos d’Elly (Darbâreh-ye Elly), 2009 : Ours d’argent du Meilleur réalisateur au Festival international du film de Berlin ;

- Une séparation (Jodâi-ye Nâder az Simin), 2011 : Ours d’or du Meilleur film au Festival international du film de Berlin (2011), César du Meilleur film étranger (2012), Golden Globe du Meilleur film étranger (2012) et Oscar du Meilleur film étranger (2012) ;

- Le Passé (Gozashteh), 2013 : Prix du jury œcuménique au Festival de Cannes ;

- Le Client (Foroushandeh), 2016 : Prix du Meilleur scénario au Festival de Cannes.

 

Ceci dit, Asghar Farhadi voyage beaucoup et participe souvent aux cérémonies des grands festivals internationaux. Pourtant, le réalisateur iranien, qui n’est pas une personnalité politique et dont l’œuvre cinématographique ne s’inscrit pas dans la catégorie du cinéma politique, a annoncé le 29 janvier que bien que son dernier film Le Client soit nommé dans la catégorie du Meilleur film en langue étrangère, il n’irait pas à Los Angeles pour la 89e cérémonie des Oscars 2017, et cela pour protester contre un décret signé, le 27 janvier 2017, par le président américain Donald Trump.

Dès le jour de son investiture, le 20 janvier 2017, le nouveau président américain Donald Trump s’est vu confronté à des mouvements de protestation tant aux États-Unis qu’à l’étranger. Des manifestations anti-Trump ont été organisées peu après pour dénoncer tantôt sa légitimité, son mépris envers les femmes, les droits civiques, et sa politique anti-immigration.

Portrait du cinéaste iranien Asghar Farhadi

Un décret promulgué le 27 janvier 2017 par le président Donald Trump sur la « Protection de la nation contre l’entrée de terroristes étrangers aux Etats-Unis » a interdit immédiatement l’entrée aux Etats-Unis de ressortissants de sept pays musulmans. [1] 

Le communiqué d’Asghar Farhâdi a paru dans sa traduction anglaise dans The New York Times. Il y explique ses réticences et ses doutes concernant sa décision de ne pas participer aux cérémonies des Oscars 2017, mais ajoute que cela ne peut pas l’empêcher de se révolter contre ce qu’il qualifie d’« injuste interdiction » :

« Je suis navré d’annoncer par ce communiqué mon refus de prendre part cette année à la cérémonie des Oscars et de ne pas faire partie du monde du cinéma qui y sera présent. Ces derniers jours, malgré l’injuste interdiction d’entrée aux États-Unis imposée aux ressortissants et aux voyageurs de certains pays, je comptais être présent aux Oscars, et mes quelques commentaires relayés par les médias ne voulaient pas insinuer une éventuelle absence ou le boycott de la cérémonie en signe de protestation. Car je suis conscient que de nombreux acteurs du monde du cinéma américain et membres de l’Académie sont contre l’extrémisme qui se fait plus latent de jour en jour. Le jour où l’Académie délibérait, j’ai dit à mon distributeur aux États-Unis que je serais à la cérémonie des Oscars, accompagné de son cameraman. Mon intention était de participer à cette immense manifestation culturelle. Mais à présent, il semblerait que ma présence, compromise par tant de tâtonnements, ne soit plus possible, même si on faisait une exception pour mon voyage aux États-Unis. » [2] 

 

Manifestation à l’aéroport de Los Angeles pour soutenir Farhadi et condamner le décret "Muslim Ban" du président Trump.

La décision de fermer la frontière aux ressortissants de sept pays musulmans a déclenché cafouillages et réactions virulentes à travers le monde. Seulement neuf jours après son investiture, le président Trump a dû faire face à un feu nourri de critiques après son décret qui a fait l’amalgame entre la nationalité et le terrorisme, d’autant plus que les pays concernés semblent, d’un certain point de vue, être plutôt victimes du terrorisme que son moteur. Des manifestations ont eu lieu à Washington, New York, Boston et dans d’autres villes et aéroports américains. À l’étranger, les autorités politiques de nombreux pays n’ont pas manqué de condamner la décision de la nouvelle administration américaine.

Dans son communiqué Farhadi a ajouté :

« Alors, permettez-moi de prononcer ici ce que j’envisageais d’exprimer durant mon séjour.

La conception du monde des radicaux, partout dans le monde, en dépit des guerres et des conflits politiques, est la même. Ils n’ont pas d’alternative que de diviser le monde en deux parties : nous et les autres. En diabolisant les autres, ils sèment les graines de la peur et de la méfiance au sein de leur peuple. Il y a longtemps que des deux côtés de l’océan, les fanatiques et les radicaux tentent de diaboliser la nation adverse pour en projeter une image faussée, semer la discorde et la haine de par leurs différences culturelles et provoquer la peur de par leur haine.

La peur est un instrument infaillible pour justifier l’extrémisme et la radicalité des esprits bornés. Cela étant, je crois aux affinités culturelles et religieuses entre les humains sur cette terre, qui sont plus importantes que leurs différences. Je crois qu’il faut chercher la racine des violences entre les peuples dans les humiliations qu’ils ont subies. L’humiliation des peuples d’aujourd’hui est sans nul doute les prémices des violences de demain.

L’humiliation des autres peuples dans le but d’assurer la sécurité de son propre peuple n’est pas un phénomène nouveau et a toujours été le moyen de creuser des abîmes et de générer des rancunes dans le futur. Je tiens à exprimer mon écœurement face à la situation injuste qui a été imposée par les États-Unis à nombre de mes compatriotes et aux peuples de six autres pays. J’ose espérer qu’une telle mesure ne créera pas davantage de distance entre les nations. »

Bien que Farhadi ne soit pas une personnalité politique, sa décision de boycotter les cérémonies des Oscars a eu une vaste répercussion au niveau international, surtout dans les milieux artistiques. Pour protester contre le décret présidentiel de Donald Trump et soutenir le réalisateur iranien, des cinéastes britanniques ont décidé d’utiliser Le Client dans une manifestation anti-Trump à Londres.

Manifestation à Londres contre la politique du nouveau président américain.

Plusieurs grands noms du cinéma britannique ont annoncé qu’ils tenteront de projeter le film du réalisateur iranien devant l’ambassade américaine à Londres lors de la soirée des cérémonies des Oscars. Des acteurs et des cinéastes dont Julie Christie, Kevin Macdonald, Kiera Knightley et Terry Gilliam ont écrit une lettre pour demander l’autorisation d’une projection en plein air du film d’Asghar Farhadi à Grosvenor Square le 26 février 2017. Plusieurs lauréats britanniques des Oscars et des nominés comme Andrea Arnold, Joshua Oppenheimer, Glenn Close Mike Leigh, et Joanna Natasegara, productrice du documentaire The White Helmets, également nominée pour un Oscar cette année, ont signé la lettre. [3] 

    Notes

    [1Sont directement concernés par le décret de Donald Trump : tous les Syriens dont le pays est ravagé par la guerre depuis 2011. Ils sont interdits d’entrée sur le territoire américain jusqu’à nouvel ordre. Les ressortissants d’Irak, d’Iran, du Yémen, de Somalie, du Soudan et de Libye, eux, sont interdits d’entrée aux Etats-Unis pour une durée de 90 jours, le temps de revoir les critères d’octroi de visas.

    [2Nouveau décret de Trump : Asghar Farhadi boycotte les Oscars 2017, in : http://www.presstv.ir/DetailFr/2017/01/29/508317/Iran-EtatsUnis-Farhadi-boycott-Oscars

    [3UK film-makers to use Iranian director’s movie in anti-Trump protest, in : The Guardien, 30 janvier 2017.


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