N° 140, juillet 2017

Ali Bâbâ et les quarante sémiotophiles
de Téhéran


Saeid Khânâbâdi


Séquence IV :

 

Pour la deuxième fois de ma vie, je le vois là, devant la mosquée, pas trop loin des tombeaux des cinq martyrs anonymes qui se trouvent juste sur un point d’intermédiaire entre le mausolée du cher Imâmzâdeh Aziz et la tombe d’un prince qâdjâr de la fin du XIXème siècle. Ces mémoriaux religieux-historiques se dressent sur une colline à quelque cent mètres de la Faculté des Lettres étrangères et des sciences du langage où Ali Bâbâ enseigne la sémiotique depuis bon nombre d’années au département des lettres françaises.

Il est encore là, arrêté en plein milieu de ce sanctuaire muséal des monuments irano-franco-arabo-islamiques. Il parle à son portable à voix tellement haute que je peux facilement me rendre compte qu’il discute avec la secrétaire du département à propos des horaires des cours. Il cite le nom de quelques professeurs réputés que je reconnais immédiatement. Les mêmes noms qu’il énumère dans l’introduction de son livre en 454 pages, La Narratologie appliquée ou par son titre exhaustif :

Applied Narratology, Linguistic Analysis of Narrative : Applied Analysis on Narrative situation, on Issue of Sequence and Narrative Syntax in Narrations

Et tous ces longs titrages figurent, sur la couverture du livre, dans une calligraphie de l’ère de la Renaissance, et le design inattendu des murailles d’une citadelle royale imitant le style des illustrations des ouvrages de Nezâmi ou Ferdowsi au XVe siècle. Et le nom de l’auteur est habilement mentionné sur la marge d’une fenêtre qui s’ouvre vers l’extérieur du château, faisant penser à un poste de surveillance dans une tour militaire lors d’un pénible siège par les Mongols, ou à la fenêtre d’une chambre de palais des rois sassanides où une belle princesse se donne le plaisir d’écouter les chants amoureux de son jeune prétendant au pied de la muraille.

Ali Bâbâ est membre d’une équipe d’une demi-douzaine de professeurs iraniens de lettres françaises orientés, depuis quelques années, vers les recherches sémantiques et sémiotiques. Et bizarrement, ils s’entendent tous très bien, fait ultra-rare dans le corps professoral universitaire iranien. De temps en temps, ils organisent des entrevues et des colloques. Ils invitent des conférenciers étrangers. Ils rédigent des articles et des livres en sémiotique interdisciplinaire et en sémantique comparée. Ils analysent, d’après leur méthodologie sémiotique, les œuvres littéraires et dramatiques ou même plastiques de l’art iranien, contemporaines aussi bien que classiques. Récemment, ils ont même programmé des voyages réguliers dans les villes anciennes du pays afin d’étudier, en sémioticiens, les éléments architecturaux et des monuments historiques du patrimoine iranien. Tout cela avec l’objectif déclaré de diffuser cette science jeune et un peu inconnue et même méconnue, en Iran. Pourtant, cette cellule de recherche, bien active au niveau académique, n’est pas encore très médiatisée auprès du grand public.

 

Séquence III :

 

Il est encore là. Ali Bâbâ, le personnage-clé de ce texte. Et nous sommes encore ici, dans l’état initial du récit. Un récit qui attend la force perturbatrice pour se déclencher, pour se transformer, afin d’éviter de se réduire à un seul énoncé descriptif. Tandis que la pure narrativité littéraire dans une écriture de l’ère moderne n’émerge que dans une description dynamique et surprenante des segments de notre vie quotidienne. Ses mains mouillées montrent qu’il vient de faire ses ablutions. Ce lexème des ablutions, qui fait allusion normalement à un rite judaïsant dans un récit écrit par un auteur juif qui s’adresse à un lecteur juif, produit des sémèmes catégoriquement différents chez un lecteur chrétien, indou, bouddhiste ou shinto. Les sémèmes sont presque incompréhensibles d’après le système cognitif d’Ali Bâbâ, bien qu’ils soient tous basés sur la référence purificatrice de l’eau. La localisation d’Ali Bâbâ en face d’un lieu de prière et sa bague, ornée d’une pierre précieuse, considérée, chez les Iraniens, comme un signifiant de religiosité, renforcent mon hypothèse spontanée sur la religiosité d’Ali Bâbâ.

Persuadé par cette logique et pour être vu, je fais semblant d’être pieux en m’insérant dans la foule des étudiants religieux qui entrent dans la mosquée. En réalité, à ce moment-là, je viens de finir une exploration de l’arrière de l’édifice de la mosquée, où je cherchais à délimiter la zone du mausolée et trouver un point de vue panoramique sur ce quartier du nord de Téhéran. Ma tentative hypocrite reste dans tous les cas absurde car quelques jours après, Ali Bâbâ nous révèle que cette bague n’est qu’un héritage paternel que sa mère lui a confiée car elle le trouve, en matière d’attachement confessionnel et traditionnel, plus pratiquant que ses autres frères. Concluons que la bague portée par Ali Bâbâ n’indique pas sa foi religieuse. Donc, il s’agit d’un signifiant qui ne correspond pas forcément à son signifié. Ou peut-être cette correspondance existe mais d’une manière implicite, car religieux, Ali Bâbâ l’est certainement, au moins par sa propre définition du terme "religieux". Néanmoins, la théorie "Expression-Contenu" ne fonctionne pas vraiment bien quant à son cas personnel. Au cours de ses cours, il a toujours recours aux exemples liturgiques, soit au travers de versets coraniques, soit des discours étatiques. Je me souviens de ce jour où il parlait du schéma narratif canonique. Il s’est référé à un exemple bien significatif. Nous étions en plein mois de Moharram, le mois du deuil du troisième Imâm chiite. Il dessine le schéma sur la base de l’action principale qui serait d’organiser une cérémonie commémorative pour cet Imâm qu’il qualifie tout le temps d’Opprimé. En parlant de la phase de la perturbation, il se désigne comme personnage perturbateur, et le boulanger de son quartier en tant que perturbé. Un contrat de fourniture d’une quantité précise de pain apparaît comme le nœud pragmatique du récit. Au niveau de la phase de sanction, il se pose encore en tant que Juge, et le pauvre boulanger est le Jugé. L’objet de valeur dans cette action consiste en la fourniture du pain pour la cérémonie du deuil financée par le Perturbateur-destinateur. Et heureusement, le boulanger de leur quartier, formé peut-être depuis l’adolescence dans la boulangerie traditionnelle paternelle, avait la Compétence nécessaire des 4 modaux de /savoir/, /vouloir/, /devoir/ et /pouvoir/, en vue de concrétiser la Performance de l’action consistant à fournir 100 pains barbari au sésame pour le festin religieux d’Ali Bâbâ.

D’après la formule des 31 fonctions de la narration désignées dans la Morphologie du conte, dans ce schéma, le personnage du boulanger recouvre la 10ème fonction, qui est celle de l’acceptation de la mission, et le personnage d’Ali Bâbâ remplit la 14ème fonction, qui est celle du donateur au pouvoir magique.

 

Séquence II :

 

Je l’ai pour la première fois rencontré dans un colloque international de critique littéraire. Et si cette écriture a commencé par la deuxième rencontre à la place de la première, ce n’est pas pour répudier la tradition aristotélicienne de la chronologie de l’avant et de l’après dans un récit minimal. En automne 2005, l’Académie iranienne de l’Art a organisé un colloque dans la Faculté des Lettres étrangères d’une des universités de Téhéran. Junior dans le même établissement universitaire, j’ai remarqué, un jour, vers midi, une foule sortant de l’amphithéâtre de la Faculté qui n’a ni la forme géométrique d’un amphi romain, ni ne remplit la fonction artistique d’une salle de théâtre. Je suis rapidement monté pour découvrir les faits. Il s’agissait d’un séminaire littéraire, comme je l’avais deviné. Une table de réception et une belle hôtesse étaient présentes pour accueillir les invités. Ça a été la première option qui m’a plu et je me suis servi un verre de jus de coco artificiel et 4 morceaux-cubes de gâteau écrémé au chocolat. Sirotant mon verre, j’entendis discrètement les dialogues, concernant le sujet du séminaire, entre les participants debout à l’entrée de la salle. Ils ont mentionné quelques noms. J’ai vaguement entendu celui d’un certain Gholâm Bakht. A noter que Gholâm est un prénom masculin iranien d’origine arabe qui signifie en persan « esclave », et Bakht veut dire la chance ou l’opportunité. Un Gholâm chanceux, alors, mais un titre très étrange pour nommer une figure internationale de la critique académique. J’ai donc imaginé ce monsieur Gholâm comme personnage fictif d’un roman populaire contemporain ou comme quelqu’un ressemblant à Lucky Luke, le cowboy super-chanceux et mon héros d’enfance préféré, dans le dessin animé du même nom. A ajouter qu’au même âge, mon caractère idéal dans la série de Sinbad était le personnage d’Ali Bâbâ de Bagdad.

Me noyant dans mes souvenirs d’enfance et rassasié par les quatre morceaux du gâteau au chocolat, je pris la direction de l’escalier pour m’échapper discrètement avant que le colloque ne reprenne. Mais juste au moment où je voulus descendre, je me heurtai aux conférenciers qui montaient pour continuer le séminaire, après une pause café ou déjeuner. Embarrassé, j’estimai qu’il serait un peu honteux de quitter la salle de conférence devant cette foule passionnée. Et ce fut exactement là, sur les marches de l’escalier, que je rencontrai, pour la première fois, Ali Bâbâ. Un visage rasé chaussé d’une paire de lunettes rappelant celles de Sâdegh Hedayat, et les cheveux bien denses, la raie à droite. Ali Bâbâ a été le premier conférencier. Il a parlé, lui aussi, de ce Gholâm Bakht dont l’œuvre critique était, apparemment, le sujet principal du séminaire. En quelques minutes, en suivant les propos d’Ali Bâbâ et les images projetées sur l’écran, j’ai saisi que mon Gholâm Bakht imaginaire était en fait un certain Roland Barthes qui n’a guère été chanceux car il est mort à l’âge de 64 ans, en plein essor de sa carrière de chercheur en sciences du langage, d’un accident de voiture. Plus précisément, il a été écrasé par un véhicule de blanchisserie dans une des rues de Paris. L’allocution d’Ali Bâbâ concernait le tournant de la sémiologie traditionnelle vers une sémiotique méthodologique, transversale et multidisciplinaire.

 

Roland Barthes

Séquence I :

 

Il était encore là. Le nom d’Ali Bâbâ était affiché sur une annonce communiquée par leur cellule de sémiotique. Pour cette saison, une série de discours à propos de la grammaire universelle, de l’analyse discursive, et de la narratologie sémiotique, était prévue. Le même jour, je me suis inscrit, conséquence du souvenir de ce séminaire de critique barthésienne, ou peut-être simplement par nostalgie pour ce jus artificiel de coco et le gâteau au chocolat. Nous étions quarante dans la salle de conférence, en majorité des étudiants de lettres françaises et comme moi, quelques aventuriers hors du cadre académique. Les cours se déroulaient dans la même faculté indiquée au début du texte. Le jour de l’inscription, quand je me promenais un peu dans la cour, je vis, par hasard Ali Bâbâ devant la mosquée, dans la scène déjà présentée en flash-back. Cet atelier sémiotique traitait de quelques manuels de référence comme Sémiotique du discours rédigé par Jacques Fontanille, l’ancien maître d’Ali Bâbâ à l’université de Limoges. Quant à ce livre, il m’a plu pour sa couverture, réalisée par un professeur iranien enseignant à la même université de Limoges. L’image de la couverture montrait la dislocation du Roi et de la Dame sur un échiquier de 64 cases noires et blanches, référant à une citation de Ferdinand de Saussure :

"…de toutes les comparaisons qu’on pourrait imaginer, la plus démonstrative est celle entre le jeu de la langue et une partie d’échecs. De part et d’autre, on est en présence d’un système de valeurs et on assiste à leurs modifications. Une partie d’échecs est comme une réalisation artificielle de ce que la langue nous présente sous une forme naturelle."

Les cours débutaient par un aperçu général de la critique sémiotique pour se clore par une approche détaillée de la narratologie en vue de découvrir la grammaire universelle du récit. Tout en abordant les données théoriques, on assistait régulièrement à la projection d’extraits cinématographiques et publicitaires ayant pour objectif de mieux illustrer les sujets étudiés. En général et a priori, dans ce type d’atelier, nous étions habitués à assister à une répétition de ce qui était déjà mille fois répété, dans les salles d’université ou dans les émissions de la chaine 4 de la télévision iranienne sur la critique littéraire et dramatique. La sémiotique mal comprise en Iran se présentait plutôt comme une sorte de dissection anatomique du corps littéraire. Depuis les années 1940 et le démarrage officiel des cours en lettres françaises dans les universités iraniennes, les activités linguistiques, si l’on croit vraiment à leur existence, se limitaient à être une machine de copie des idées importées et n’osaient jamais se faire entendre à l’échelle internationale. Aucune théorie sémiotique ou littéraire Made in Iran n’était jamais signalée comme fruit de ces longues années d’études littéraires dans les universités iraniennes.

Mais quelques éléments distinctifs offraient aux leçons d’Ali Bâbâ une singularité initiative, dans la forme et dans le contenu. Ce qui distinguait la pratique d’Ali Bâbâ était sa profonde préoccupation d’appliquer, de mettre en œuvre les théories les plus abstraites. Ali Bâbâ abordait le monde l’entourant en sémioticien. Son objectif, comme il ne cessait de le répéter, était de former des étudiants chercheurs qui osent appliquer les théorèmes sémiotiques. Il considérait la sémiotique comme une vérité qui coule dans notre vie personnelle. La sémiotique d’Ali Bâbâ concernait les systèmes palpables de notre vie quotidienne, une science issue de nos expériences de chaque jour. Sa méthode d’enseignement s’approfondissait avec une angoisse de localisation des thèmes occidentaux. La sémiotique d’Ali Bâbâ était une sémiotique à l’iranienne. L’Iranité ne s’interprète jamais par une sémiotique sémitique. Ali Bâbâ prêchait une sémiotique dérivée des principes philosophiques et théologiques de chez nous. Il envisageait de faire sortir ses élèves tiers-mondistes de leurs statuts clichés d’auditeurs muets et d’observateurs-flatteurs face aux idées importées, pour les rebaptiser vigilants critiques. La sémiotique d’Ali Bâbâ déchiffrait les codes traditionnels qui, depuis la genèse de notre civilisation, nous entourent. Chez Ali Bâbâ, on avait affaire à une tentative de l’homme terrestre pour se décaler de son nid du présent pour revivre un passé qu’il appelait souvent une expérience utopique et céleste de l’humanité chez Dieu Eternel. Sa sémiotique réclamait un retour vers un Royaume des cieux, déjà vécu par l’être humain. Cet atelier nous aidait à déchiffrer la philosophie d’Ali Bâbâ. Il critiquait les experts locaux qui analysent l’art oriental avec l’allégorie de la caverne de Platon. Ali Bâbâ était l’indice d’une fusion des visions d’ailleurs et d’ici, d’une manière synthétique de voir et de se voir. Ali Bâbâ n’était pas un simple enseignant, il était l’émissaire d’une idéologie à part. Il représentait une génération d’Ali Bâbâs iraniens, intellectuels oscillant entre le combat contre les préjugés obscurantistes et l’attachement aux traditions et aux vertus de la société d’orient. Ali Bâbâ se heurtait à un dilemme identitaire. Il enseignait la relation entre /identité/ et /altérité/, mais il souffrait lui-même de ce dualisme psychologique. Ali Bâbâ était un passager perdu dans le long itinéraire de l’histoire humaine allant de l’Aleph vers le Z, de l’Alpha vers le Ya (EIÄ).

Ali Bâbâ, né dans une culture à la base traditionnelle et provinciale, subissait les influences des longues années d’études cartésiennes en Europe. Son esprit hésitait encore entre l’Occident et l’Orient, entre la raison et la foi. Il hésitait à choisir son camp dans le conflit éternel de l’Orient et de l’Occident. Enseignant de l’école de Paris de la sémiotique, il formait les partisans d’une école de Téhéran. Il se confrontait à une dualité identitaire, à une identité dualiste, à la mission impossible de faire se réconcilier la modernité et la tradition, le corps et l’âme, la science et la spiritualité. Cette dualité spatiotemporelle s’exprimait même dans la façon de prénommer ses enfants. Sa fillette de 4 ans s’appelait Sara-Banou ; un amalgame socio-culturel du prénom araméen-hébraïque Sara (la femme du prophète Abraham et la mère d’Isaak) pratiqué largement en Europe et aux Amériques, suffixé par le terme Bânou, un titre de noblesse, purement persan, signifiant "La dame". Un choix de prénom reflétant le désir idéaliste d’Ali Bâbâ d’harmoniser pacifiquement les composants contradictoires de deux mondes hostiles. La tentative réconciliatrice d’Ali Bâbâ afin de réunir les pôles opposés, dans l’espace et dans le temps apparaissait aussi au travers du prénom de son fils Ali-Sina. En effet, Abou Ali-Sina est la prononciation arabo-iranienne du nom d’Avicenne, le grand médecin et savant iranien du IVe siècle après l’Hégire. Abiu Ali-Sina veut dire littéralement "père d’Ali-Sina". Ali Bâbâ, d’une certaine manière, s’identifiait à Avicenne en nommant son fils Ali-Sina, pour se voir peut-être en un Abou Ali-Sina, un père d’Ali-Sina – et ce bien qu’on sache que dans la réalité historique, Avicenne n’a jamais épousé une femme pour avoir un enfant de n’importe quel nom.

 

Illustration de Ali Bâbâ par Maxfield Parrish (1909)

Séquence 0 :

 

Ali Bâbâ est là, dans un conte de Shéhérazade, dans les bois de Bagdad, devant la cave du trésor. Un jour, ce pauvre bûcheron, travaillant dans la forêt, voit en face d’une roche écartée, un gang de quarante voleurs. Ali Bâbâ entend l’énoncé magique qu’ils prononcent afin d’ouvrir une cave mystérieuse où ils dissimulent leurs objets de valeur.

- "Sésame, ouvre-toi !"

Après quelques aventures et la mort des quarante voleurs, dans l’état final du récit, ce trésor enrichit Ali Bâbâ et sa famille.

Lors de ces quelques semaines où l’on suivait les cours d’Ali Bâbâ, je lus, par hasard et sans être conscient des répercussions, un livre étrange qui, apparemment, n’avait rien de commun avec les études sémiotiques. Mais ce fut, je crois, sous l’effet de ce curieux livre que je surnommai notre professeur de narratologie du titre fantasque d’Ali Bâbâ. Il s’agit d’un manuscrit historique qui étudie les signes et les symboles des anciennes cartes au trésor. Les signes qui indiquent les routes, les pièges et les dangers du parcours, les circuits et les risques du chemin, pour découvrir le trésor.

Ali Bâbâ conduit ses proches vers la cave du trésor. Ali Bâbâ ouvre cette cave par les signes magiques, par quelques morphèmes métaphysiques et méta-phrastiques.

Ali Bâbâ de Téhéran, également, nous guida vers une richesse immatérielle, vers un trésor jamais découvert, un trésor sémiotiquement accessible, un coffre d’or linguistiquement ouvrable, vers un trésor que lui, et seulement lui, pouvait ouvrir par ses énonciations magnétiques. Il nous enseigna la technique pour accéder au sens du récit, au noyau sémantique d’un conte, au plaisir implicite au fond d’un texte. Dans ce conte des Mille et Une nuits aussi bien qu’au cours de nos séances d’études, Ali Bâbâ fut le seul qui posséda le signe enchanté de la cave du trésor, la cave du sens. Le bûcheron de Bagdad qui entendit la formule secrète des quarante voleurs renaquit dans l’esprit du Sémioticien de Téhéran. Comme un prophète qui vécut une auscultation divine dans le temple de Delphi. La cave d’Ali Bâbâ fut l’entrée vers le monde imaginaire, vers le pays des merveilles. Ali Bâbâ fut le chef de file de ce chemin qui nous amena vers le trésor caché du monde des sèmes. Et nous, les quarante sémiotophiles de Téhéran, les quarante curieux en quête du sémème de la vérité, essayâmes de prononcer les mêmes énoncés, les mêmes formes énonciatives en vue d’accéder à la cave du trésor immatériel, ce savoir-faire des intellectuels engagés de notre société, les déchiffreurs des signes magiques. La sémiotique d’Ali Bâbâ fut donc un canal de communication entre le monde réel et le monde des récits, un code commun entre toute l’humanité. Un langage qui n’avait plus recours aux mots mais aux sens. La sémiotique d’Ali Bâbâ fut un point d’interrogation mobile que son porteur mit là où il se heurta à un manque d’intercompréhension entre les êtres humains. La sémiotique d’Ali Bâbâ ne fut plus une science, mais une boîte aux signes, une boîte aux lettres. La sémiotique d’Ali Bâbâ accueillit en investigateur tout ce qui était ignoré. Cette sémiotique ne nie pas l’inconnu mais l’accueille pour qu’il soit désormais connu. Elle étudie la langue des signes, une langue qui n’a jamais besoin d’être traduite car elle est perçue, naturellement, dès son énonciation.

 

Générique de fermeture :

 

Ali Bâbâ sera là et il y restera éternellement. Son nom apparaîtra dans le générique de fin de ce court-métrage amateur de la sémiotique à l’iranienne. Mais Ali Bâbâ de Téhéran se distinguera, dans quelques aspects, de celui de Bagdad. Ali Bâbâ de Téhéran ne sera plus rédacteur réducteur de l’Objet de valeur. Contrairement à Ali Bâbâ, le rusé qui cache le mot de passe secret pour en profiter, Ali Bâbâ de Téhéran partagera son trésor. Il se verra engagé à démocratiser l’accès à cette cave, chargé de répandre son message universel.

Dans les départements de sémiotique, on parle aujourd’hui du thème d’Open University, ateliers et cours accessibles à tout public, peut-être en vue de faire sortir la sémiotique de son approche jusqu’ici trop réservée et académique pour la rendre une science démocratique, une science humaine. Une tentative pour réconcilier la structure et la littérature. Mais selon notre Ali Bâbâ, la structure précède la beauté, la forme domine l’esthétique. Cela lui donne un goût classique. La structure, l’intrigue, la forme et la logique ne sont en réalité que les moyens de la création littéraire. Il y a toujours une sorte d’extra-sémiotique qui s’échappe de la logique du récit, de la clôture du texte, du calcul formaliste des analystes structuralistes. Le beau est bon, avec ou sans structure.

La littérarité dans les sens actualisés, surtout dans les nouvelles tendances romanesques, n’est que les fragments littérarisés de la vie quotidienne de l’homme moderne. La structure systématique ou l’intrigue linéaire et devinable, dans la création littéraire et artistique, cèdent la place aux expériences imaginaires ou réelles des êtres humains et non-humains. On dirait qu’une ère de démocratisation de la littérature se fait jour. Une littérature enrichie par une sorte de co-création de l’écrivain-lecteur. L’écrivain n’existe plus. On parle des écrivains. Désormais, l’écriture crée l’écrivain. Désormais, la structure, bien qu’elle existe, se réduit à une forme flexible qui s’adapte au récit produit. Cette liberté littéraire ne peut plus s’incliner devant les normes esthétiques de la Poétique. Une liberté littéraire et une littérature libre qui dépassent les quatre cadres des carrés véridictoires. L’homme littéraire est dorénavant un chercheur du trésor, qui s’oriente peu à peu, lentement mais continuellement, vers la richesse sémantique et sémiotique d’un monde imaginaire dont le mot de passe n’est plus réservé à une élite. La cave de trésor d’Ali Bâbâ est désormais ouverte à chaque citoyen de cette Cité-planète, dans les Mille et Une nuits de Bagdad ou dans les "Mille et un récits" de notre monde. Ali Bâbâ le sémioticien est donc l’annonciateur d’un appel historique vers le trésor immatériel de la grammaire universelle, un retour vers la tour de Babel, vers l’âge d’or de l’humanité sur la terre, vers l’ère de l’intercompréhension planétaire où se cristallise l’Alliance sacrée des lettres et des signes, des terres et des cieux, des hommes et des dieux.


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