Durant ces dernières décennies, nous observons un intérêt croissant chez les femmes iraniennes, plutôt des jeunes filles d’entre 20 et 30 ans, pour étudier la théologie chiite dans diverses écoles islamiques. Pour répondre à cette demande, depuis les années 1980, le séminaire religieux ou howzah de Qom a établi, dans les grandes villes du pays, des centres d’études religieuses ouverts aux femmes. Fondée en 1984, l’école internationale Jame’at-ol-Zahrâ de Qom est la plus connue. Aujourd’hui, il existe plus de 370 établissements de ce type. Depuis quelques années, ces écoles religieuses rencontrent un tel succès qu’elles se voient obligées d’organiser des concours d’entrée pour sélectionner les meilleures candidates. Actuellement, ces écoles religieuses féminines rassembleraient près de quarante mille étudiantes iraniennes et étrangères. À ce chiffre s’ajoute celles qui suivent des cours à distance grâce au système e-learning de ces établissements. Depuis une date récente, plusieurs de ces écoles proposent également une formation en français. Les cours proposés dans ces centres religieux, dispensés dans une langue plus moderne que celle des howzahs traditionnelles, couvrent un large éventail de disciplines dont la langue et la syntaxe arabes, la logique, la philosophie islamique, le Coran, les hadiths, l’éthique, l’histoire de l’islam et même des recherches thématiques, notamment consacrées aux questions sur les femmes et la famille. Outre ce type de profil, il existe actuellement une autre catégorie d’étudiantes en théologie en Iran : celles qui étudient leur discipline académique dans le système universitaire classique et qui suivent parallèlement des cours de religion - parfois accompagnés d’études socio-politiques et idéologiques - dans des centres islamiques.

Sayyedeh Nosrat Beygum Amin

Mais de tels contexte et engouement sont relativement nouveaux. Avant la Révolution islamique, les Howzahs étaient plutôt réservées aux hommes, et donc par conséquent, presque tous les grands ayatollahs de l’histoire chiite sont des hommes. Pourtant, depuis l’apparition de l’islam au VIIème siècle, quelques figures féminines emblématiques se sont distinguées non seulement de par leur rôle historique, mais également dans le domaine des sciences religieuses. Cette lignée commence par Khadija et Fâtima, respectivement la femme et la fille du Prophète, et continue avec Zeynab, fille d’Ali, et Fatima Ma’souma, fille de Moussâ al-Kâzem, le septième Imâm chiite. Mis à part ces figures sacrales issues de la Famille du Prophète, sont apparues durant les siècles suivants d’autres femmes qui ont atteint un niveau d’excellence dans la théologie chiite. A l’ère contemporaine, la ville d’Ispahan a donné naissance à l’une de ces figures féminines des sciences religieuses.

Sayyedeh Nosrat Beygum Amin, connue chez les anciens enseignants de la Howzah par son titre de la Mujtahid d’Ispahan (Mojdtahedeh esfahâni), est née en 1886 dans une famille de commerçants religieux d’Ispahan. Son père et sa mère étaient tous deux des descendants de la famille du prophète. Sayyedeh Amin commence à apprendre le Coran à l’âge de 4 ans. A partir de 11 ans, elle approfondit ses connaissances en arabe, langue dans laquelle elle écrira plusieurs ouvrages. Lorsqu’elle atteint l’âge de 20 ans, elle décide de se consacrer à l’étude des sciences islamiques, de la théosophie, de la sagesse, de la gnose et de la jurisprudence. À l’âge de 40 ans, elle acquiert le titre de mujtahid - terme qui désigne la capacité d’une personne à édicter par elle-même des fatwas, avis et lois islamiques à partir de sources religieuses telles que le Coran, les hadiths et les actes du Prophète. Normalement, un étudiant doué mettra entre 15 et 20 ans pour parvenir à ce stade. Et ce titre ne peut en outre être accordé que par des experts eux-mêmes Mujtahids. Sayyedeh Amin obtient cette permission de la part de plusieurs grands ayatollahs de l’époque, dont Hâeri Yazdi, le fondateur du howzeh de Qom. Les grands chefs de la pensée islamique en Iran contemporain comme Allameh Tabâtabâ’i, Allâmeh Ja’fari, ou encore Shahid Motahari ont exprimé leur admiration vis-à-vis des capacités de raisonnement de la Mujtahid d’Ispahan.

L’une des écoles internationales Jame’at-ol-Zahrâ

Sayyedeh Amin se consacre aussi à la rédaction d’ouvrages très riches dans divers domaines des sciences religieuses. Arbaïn al-Hashemiyyah rassemble quarante paroles de la famille du Prophète accompagnées de ses réflexions ; Jame’ al-Shatat comprend une série de ses correspondances scientifiques avec des dignitaires religieux de l’époque. Un autre ouvrage majeur de Sayyedeh Amin est Makhzan al-La’âli où elle présente, sous la forme d’une apologie, les grandes caractéristiques du premier Imâm chiite. La résurrection, ouvrage écrit en persan, est un autre de ses ouvrages qui comprend neuf articles sur la vie humaine après la mort selon l’eschatologie islamique.

Le génie de Sayyedeh Amin ne se limite pas seulement à sa maîtrise des préceptes de la morale et de la sharia. Elle avait également une profonde connaissance de la gnose islamique. Plusieurs de ses disciples rapportent des actes miraculeux. Bien que la majorité de ces témoignages sortent du domaine scientifique, nous nous contentons seulement de dire que d’après ses élèves, Sayyedeh Amin percevait même la voix des éléments de la nature (comme par exemple les feuilles des arbres) adressant des louanges à Dieu. Son œuvre colossale, comprenant aussi une exégèse gnostique du Coran en 15 volumes (en persan), reflète sa maîtrise des questions mystiques. Dans un essai très personnel intitulé Nafahat al-Rahmâniyyah, Sayyedeh Amin évoque ses extases spirituelles et évoque le chemin gnostique qu’elle a parcouru. Son ouvrage rédigé en persan Seyr-o-Solouk dar ravesh-e oliyâ (Quête gnostique selon la méthode des amis et fidèles de Dieu) reste encore un autre guide pratique et un témoignage unique pour les passionnés de mysticisme irano-islamique.

Howzah de Qom

Au-delà de ses activités scientifiques, Sayyedeh Amin est aussi engagée socialement. Elle signe certains de ses ouvrages par le titre de "Dame Iranienne" (bânou-ye Irâni), notamment selon certains, pour critiquer certaines idées nationalistes et anti-religieuses de Rezâ Shâh Pahlavi. Par ce choix de pseudonyme, elle veut montrer l’harmonie qu’elle ressentait entre sa religiosité et sa nationalité. Elle proteste vigoureusement contre la politique de laïcisation du roi pahlavi (selon la connotation iranienne du mot laïc) et contre la loi de prohibition du voile islamique en 1935. Afin de mobiliser contre cette politique de Rezâ Pahlavi et en signe de protestation vis-à-vis de la Révolution Blanche de Mohammad Rezâ Shâh, Sayyedeh Amin fonde à Ispahan en 1967 l’école religieuse Maktab al-Zahrâ, ainsi qu’un lycée pour filles. Ce geste est un acte audacieux car à l’époque, la majorité des familles religieuses ne permettaient pas à leurs filles de fréquenter les lycées mixtes promus par le gouvernement pahlavi. Sous les pressions du régime, Sayyedeh Amin doit s’exiler pour quelques mois dans la ville religieuse de Qom. Mais cela n’infléchit pas sa ferme détermination d’œuvrer pour l’éducation des jeunes filles iraniennes. Dans le livre en persan La Méthode du Salut, elle s’adresse particulièrement à elles, et les invite à purifier leurs corps et leurs âmes. Sayyedeh Amin consacre 50 ans de sa vie à la formation d’élèves dont la plus connue reste sans doute Alaviyyeh Homayouni (1907-2016), la première étudiante iranienne diplômée universitaire de théologie en 1964. Elle rédige une biographie sur la vie de Sayyedeh Amin, et s’engage à traduire en persan ses ouvrages écrits en arabe. Egalement originaire de la ville d’Ispahan, Alaviyyeh Homâyouni est décorée en 2009 du grand titre de "figure marquante, qui restera" (tchehreh mandegâr) d’Iran.

Sayyedeh Amin est également très intéressée par les prémisses de la Révolution Islamique de 1979. Elle n’a jamais cessé de soutenir les idées de l’Imâm Khomeyni et d’inviter ses étudiantes à suivre les directives de ce dernier. Durant ses rencontres avec les ulémas d’Ispahan, l’Imâm Khomeyni, à son tour, ne manquait pas de présenter ses salutations à Sayyedeh Amin.

Tombeau de Sayyedeh Nosrat Beygum Amin au cimetière Takht-e Foulad d’Ispahan

Elle s’éteint en 1983, le premier jour du mois de Ramadan. Elle est enterrée dans le célèbre cimetière Takhteh-Foulâd d’Ispahan, dans un mausolée familial - un bâtiment à l’architecture simple mais belle. Depuis sa disparition, plusieurs congrès et colloques nationaux et internationaux ont été organisés en Iran et au Liban afin de rendre hommage à cette grande figure scientifique de la communauté chiite. En plus de ses publications écrites, certains de ses discours audio sur l’éthique islamique sont disponibles en ligne. Grâce à ces documents, on peut découvrir la pureté de l’âme, l’élégance de l’esprit, la gentillesse de cœur et le savoir hors pair de cette Mujtahid qui parlait le persan avec le doux accent des habitants d’Ispahan.

Sources :


- Homâyouni Alaviyyeh, Zendegâni-ye Bânou-ye Irâni (Vie d’une Dame iranienne), Ed. Golbahar, Ispahan, 1997


- www.jz.ac.ir, Ecole internationale Jame’at-ol-Zahrâ de Qom


- www.whc.ir, Direction des écoles religieuses des femmes iraniennes


- http://en.wikishia.net/view/Sayyida_Nusrat_Amin


- http://article.tebyan.net/18060/ Une biographie persanophone de Sayyedeh Amin


- Künkler Mirjam, Fazaeli Roja, ’The life of two Mujtahidahs ; Female Religious Authority in 20th century Iran", in Women, leadership and Mosques : Changes in Contemporary Islamic Authority, Brill Publishers, 2012, pp. 127-160.


- http://www.banooyeirani.ir/ Site persanophone sur la vie et les ouvrages de Sayyedeh Amin, contenant les fichiers audio de ses discours


- http://banoamin.ir/?p=382, site persanophone sur la vie et l’œuvre de Sayyedeh Amin


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