N° 140, juillet 2017

La participation des femmes
à la vie politique


Babak Ershadi


« Tous les membres de la Nation, femmes et hommes, sont sous la protection de la Loi et jouissent de tous les droits humains, politiques, économiques, sociaux et culturels, dans le respect des préceptes de l’Islam. »

Article 20 de la Constitution de la République islamique d’Iran

De son édification en 521 av. J.-C. par Darius Ier à sa destruction partielle en 331 av. J.-C. par Alexandre, Persépolis fut la capitale politique des rois achéménides. Les archéologues nous apprennent que les nombreux bas-reliefs sculptés sur les murs des palais de Persépolis représentent la diversité des peuples qui composaient l’empire des Perses. Ces bas-reliefs ne nous montrent pas des scènes de la vie quotidienne, ni des rites religieux, ni des activités professionnelles. Le comportement protocolaire de ces personnages évoque plutôt les scènes de fêtes officielles et de cérémonies royales ainsi que des assemblées tenues à la cour, symbolisant les hiérarchies et les rapports de force entre les gouvernés et gouvernants. D’autres bas-reliefs de Persépolis sont consacrés à l’image du pouvoir royal (Darius Ier, Xerxès Ier…) qui se montre protecteur, souverain, légitime et absolu. En résumé, les bas-reliefs de Persépolis, qui ne représentaient aucune image féminine, nous montrent en quelque sorte l’univers politique parfaitement masculin de la Perse achéménide.

Dans ces palais où se tenaient les cérémonies royales et où avaient lieu les assemblées, cette absence de représentation féminine dans les bas-reliefs ne doit-elle pas être considérée symboliquement comme un signe du patriarcat indiquant que la sphère politique était un « club privé exclusivement réservé aux hommes » ?

Dans la plupart des pays et des cultures, le patriarcat était et reste toujours une forme traditionnelle d’organisation sociale dont l’essentiel est représenté par la suprématie et l’autorité des hommes. Aujourd’hui, la participation des femmes à la vie politique et économique est devenue un indicateur important du taux de développement social. La notion de parité hommes/femmes constitue dès lors le moteur des politiques et des lois qui favorisent, depuis plusieurs décennies, la réduction des disparités entre les hommes et les femmes dans divers domaines : les salaires, l’emploi, l’éducation… mais aussi la représentation des femmes dans les instances des pouvoirs politique et économique.

Bas-relief de Pourândokht

Comme la plupart des grandes civilisations de l’Antiquité, les civilisations iraniennes de la période préislamique furent toutes marquées par la domination du système patriarcal et la suprématie masculine. En ce qui concerne la politique et la structure de pouvoir, l’histoire retient - parmi une centaine de monarques et souverains achéménides, arsacides et sassanides - le nom seulement de deux impératrices de Perse, sous la dynastie des Sassanides, qui prirent le pouvoir dans cette sphère totalement réservée aux hommes. Après la mort de son père, Khosrow II Parviz en 628 de notre ère, Pourândokht fut proclamée impératrice à Ctésiphon à deux reprises, d’abord en 630, puis en 631-632, sur fond d’un rude conflit de succession au trône. Sa sœur cadette, Âzarmidokht, ne régna que pendant quelques mois entre décembre 630 et mars 631. Ces deux impératrices furent les seules femmes qui régnèrent sur l’Iran ou Iran-shahr (qui signifie « Empire iranien », comme les Sassanides appelaient leur empire).

Après l’islamisation de la Perse, une nouvelle organisation sociale et culturelle est mise en place, mais les fondements du système patriarcal restent intacts comme dans les autres sociétés de l’époque. Le rôle des femmes dans la structure politique se limite à l’apparition de quelques rares épouses de roi ou reines mères influentes, comme la très influente reine Goharshâd (1378-1457), épouse du roi Shâhrokh de la dynastie des Timourides, ou la reine mère Malek Jahân, alias Mahd-Oliâ (1805-1873), mère de Nâssereddin Shâh de la dynastie des Qâdjârs.

La participation féminine à la vie politique et la parité sont des notions récentes. Elles attirent l’attention des juristes et des militants des droits de la femme depuis seulement quelques décennies.

En France, par exemple, la loi sur la parité hommes/femmes en politique a été approuvée en 2000. Pourtant, l’approbation d’une loi ne peut évidemment pas changer rapidement une situation qui a ses racines profondes dans l’héritage historique et culturel d’une nation. Selon les résultats d’une étude en France, en 2005, cinq ans après l’approbation de la loi du 6 juin 2000, le président de la République, le Premier ministre, les présidents de l’Assemblée nationale et du Sénat étaient des hommes. Les hommes représentaient aussi 74% des ministres, 88% des députés de l’Assemblée nationale, 89% des membres du Sénat, 89% des élus aux conseils généraux (et 99 des 102 présidents de conseil général), 52% des élus aux conseils régionaux, et 89% des maires – cette situation étant susceptible d’évoluer avec le nouveau président récemment élu.

La question de la participation féminine à la vie politique et économique est une notion moderne en Iran et dans le reste du monde. De ce point de vue, le mouvement du boycott du tabac (1890-1892) est un tournant historique en ce qui concerne la présence des femmes dans les événements politiques et sociaux. Le Mouvement du tabac était un mouvement de protestation dirigé essentiellement par les oulémas iraniens pour contester les concessions sur le commerce du tabac, accordées par le roi à une compagnie britannique. Les femmes eurent aussi une présence remarquable lors des événements et des manifestations populaires de la Révolution constitutionnelle de 1906. Après la victoire de cette Révolution, la nouvelle Assemblée nationale accorda aux femmes le droit de créer une association dépendant du parlement, dont le but était d’œuvrer dans le sens du développement de l’éducation et l’initiation à la vie culturelle et sociale pour les Iraniennes. Mais dans sa première loi électorale, l’Assemblée nationale priva les femmes du droit de vote, alors que la Constitution ne contenait aucune clause portant sur la non-participation des femmes à la vie politique.

Monnaie de Pourândokht

En Iran et dans le monde, le droit de vote des femmes a été le résultat d’un long processus qui a commencé au début du XXe siècle. Le droit d’éligibilité des femmes s’est développé souvent avec plus de retard. Les Iraniennes ont obtenu le droit de vote en 1961 (17 ans après les Françaises et 19 ans avant les Irakiennes). En dépit de leur opposition à la participation des femmes à la politique sous le régime de l’ancien Shâh d’Iran, les oulémas iraniens ont reconnu le droit des femmes à participer à la vie politique après la victoire de la Révolution islamique.

Les femmes ont une présence remarquable dans les événements sociopolitiques de l’Iran contemporain, mais il faut admettre qu’elles n’ont pas la part qu’elles méritent dans la structure du pouvoir politique d’un pays encore fortement marqué par le système patriarcal. Comme dans tous les pays de la région, il n’y a pas en Iran actuel d’équilibre entre la présence des femmes sur la scène sociale et leur rôle dans la structure du pouvoir politique et économique. Par exemple, le nombre des femmes parlementaires reste encore très réduit. Selon les rapports du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), la part des femmes dans la structure politique est de loin inférieure à celle des hommes dans les pays du Moyen-Orient, en raison du poids de l’héritage du système patriarcal ancestral dans ces pays. Néanmoins, les choses sont en train de changer rapidement dans un pays comme l’Iran où le taux d’admission des filles à l’université est passé de 40 % à plus de 59,9 % durant la dernière décennie, tandis que le nombre d’étudiants (hommes et femmes) est resté plus ou moins le même.

La participation féminine à la vie politique est un concept moderne. Depuis plusieurs décennies, la société iranienne reconnaît le droit des femmes à participer à la vie politique et économique, mais il existe encore des obstacles empêchant la bonne réalisation de cet objectif, notamment du fait de croyances qui ont leurs origines dans les préjugés appartenant au système patriarcal traditionnel.

En général, le taux de la participation des hommes aux élections est plus élevé que celui des femmes, et il est plus élevé dans les milieux urbains que dans les milieux ruraux. En outre, le taux de la participation à la vie politique a un lien direct avec le niveau d’éducation.

En Iran, le taux de la participation des femmes à la vie politique augmente lentement mais sûrement. Les présidents de la République nomment souvent plusieurs femmes à la tête des organisations qui dépendent directement de la présidence, comme l’Organisation de la protection de l’environnement, ou la vice-présidente chargée des affaires des femmes et de la famille. Pourtant, les femmes ministres de l’histoire iranienne contemporaine se comptent sur les doigts d’une main : une ministre de l’Éducation nationale et une ministre sans portefeuille chargée des droits des femmes avant la victoire de la Révolution islamique de 1979 ; et une ministre de la Santé après la victoire de la Révolution, à savoir Mme Marzieh Vahid Dastjerdi, en poste de 2009 à 2012, après une carrière de députée de 1992 à 2000.

Pendant les dernières élections législatives iraniennes qui ont eu lieu en deux tours le 26 février et le 29 avril 2016, le nombre des députées femmes a augmenté de 9 à 17, ce qui signifie une hausse de 3% par rapport au nombre total des parlementaires. En outre, l’âge moyen des députées a également baissé de 48 à 42 ans, ce qui indique qu’il existe une confiance vis-à-vis des jeunes au niveau national.

Actuellement, les conseils municipaux semblent devenir la scène privilégiée de la participation des femmes à la vie politique. Selon les statistiques, dans les élections des conseils municipaux de 2017, près de 270 000 hommes ont présenté leurs candidatures, tandis que le nombre des candidates ne dépassait pas les 18 000. Cela signifie que les hommes présentaient près de 93,7 % des candidatures tandis que la part des femmes n’était que de 6,7 %. En outre, le nombre des candidates aux conseils municipaux dans les zones rurales a été supérieur à celui des femmes dans les zones urbaines. Le taux de la présence féminine aux élections des conseils municipaux n’est pas identique dans toutes les régions du pays. Pour les élections de 2017, le nombre des candidates était remarquablement plus élevé dans cinq provinces : Kermân (1840), Sistan-et-Baloutchistan (1397), Téhéran (1337), Fars (1189), Khorâssân Razavi (1116) et Mâzandârân (1.005). Il est intéressant de savoir que dans la province du Sistân-et-Baloutchistan, le nombre de candidates aux élections municipales en 2017 a enregistré une hausse de 102 % par rapport aux élections de 2013.

Malek Jahân, alias Mahd-Oliâ (1805-1873), mère de Nâssereddin Shâh

Il faut souligner aussi l’importance d’un facteur favorisant la participation des femmes à la politique : celui de la volonté de certains partis, associations et coalitions à encourager la candidature des femmes. Sous l’influence des activités de la société civile, certains groupes politiques sont allés jusqu’à consacrer 30 % de leurs listes électorales aux femmes.

Les conseils municipaux peuvent être un lieu favorable pour préparer le terrain à une participation plus large des femmes à la vie politique. Certes, pour le moment le progrès quantitatif des femmes dans la sphère politique compte beaucoup, mais la continuité de la présence féminine dans un espace qui a été longtemps réservé exclusivement aux hommes pourra permettre aux femmes d’améliorer aussi la qualité de leur participation politique. Pour insister sur l’importance des conseils municipaux, certains analystes les surnomment « parlements locaux ».

En outre, une présence plus marquée des femmes au sein des conseils municipaux est un signe très positif qui indique qu’il y a, à cette échelle de la vie sociopolitique, une confiance grandissante envers les femmes, leurs mérites et leurs droits. La percée des femmes lors des élections des conseils municipaux pourrait ouvrir le chemin à une meilleure parité homme/femme.

Dans plusieurs villes et villages, les femmes ont remporté les élections. Lors des élections de Téhéran, les femmes ont gagné 6 des 21 sièges (28,5 %) du conseil municipal de la capitale iranienne. Dans la province du Sistan-et-Baloutchistan (sud-est), le village d’Afzalabâd a retenu l’attention des médias en raison des résultats de ses élections municipales : dans ce village de 170 habitants et 58 foyers, les femmes ont remporté tous les cinq sièges du conseil municipal.

Goharshâd, la plus grande femme politique de l’histoire de l’Iran

 

Goharshâd Beigom, née en 1378, fille de Ghiyâsseddin Tarkhân, est issue de la noblesse locale du Khorâssân à l’époque de la dynastie des Timourides, les descendants de Tamerlan. Son père et ses frères se mirent au service des Timourides. Elle épouse le prince Shâhrokh Mirzâ (1377-1447), le plus jeune des quatre fils de Tamerlan. En 1409, Shâhrokh gagne les conflits de succession après la mort de Tamerlan, et accède au trône.

Mme Marzieh Vahid Dastjerdi

Issue d’une famille aristocrate influente et hautement éduquée, Goharshâd joue, à l’aide de ses frères, un rôle important dans l’histoire de l’Iran de l’époque de la dynastie des Timourides d’origine turco-mongole. Elle encourage son époux à quitter Samarkand, la capitale de son père Tamerlan, pour établir sa propre capitale à Hérat. Ainsi, le siège du trône et le centre politique sont transférés d’une région dominée par la culture turco-mongole à Hérat, l’un des centres les plus importants de la langue et de la culture persanes au Khorâssân.

À Hérat, Goharshâd encourage Shâhrokh à réunir à la cour les poètes, les écrivains, les artistes, les penseurs et les savants. Cela marque le début d’une période considérée à juste titre comme une grande renaissance de la culture et de la civilisation persanes après les invasions mongoles. Ce grand mouvement culturel qui commence vers le début du XVe siècle est aussi appelé la Renaissance timouride. La reine Goharshâd et ses frères contribuent au mouvement du développement de la culture et de la langue persanes après les invasions turco-mongoles. Cette époque est caractérisée par l’essor des arts, de la littérature, de la philosophie et de l’architecture.

Goharshâd compte elle-même parmi les grands bâtisseurs de son époque. Elle fait notamment construire une grande mosquée et une grande école à Hérat. Ces monuments existent toujours dans cette ville de l’ouest de l’Afghanistan. La grande mosquée de Hérat, qui porte le nom de la reine Gohârshâd, est en fait la jumelle de la grande mosquée Goharshâd de Mashhad, construite en 1418 à proximité du mausolée de l’Imam Rezâ, sur ordre de la reine timouride. La mosquée Goharshâd est l’un des chefs-d’œuvre de l’architecture islamique de l’Iran. Après la mort de Shâhrokh en 1447, ses fils et l’un de ses petits-fils règnent pendant une dizaine d’années, mais en réalité, c’est la reine mère Goharshâd Beigom qui dirige avec sagesse, pendant cette période, le vaste empire des Timourides, à l’aide de ses fils qui sont eux-mêmes de grands mécènes, savants et artistes. Son fils Ulugh Beg est mathématicien et astronome. Son autre fils, Baysunghur Ier , est un mécène bibliophile.

Cependant, vers 1452, un autre prince timouride, Abou Saïd (1424-1469) s’impose comme Sultan à Samarkand après des conflits internes au sein des différentes familles des descendants de Tamerlan. Pour mettre fin au pouvoir des enfants de Shârokh, il envoie ses troupes à Hérat. La reine mère Goharshâd Beigon, qui a alors 79 ans, est assassinée sur ordre du jeune sultan en 1457. Goharshâd est inhumée dans la mosquée Goharshâd de Hérat, près des tombes de son époux Shâhrokh Mirzâ et de son fils Bâysunghur.


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