N° 143, octobre 2017

Les Chevaliers de Notre Dame de Damas
À tous les Abbas de l’histoire


Saeid Khânâbâdi


"Je n’y vis que de la beauté !"

Zeynab lui répliqua par ces mots. Obeydollah, le gouverneur Omeyyade de l’Irak, s’attendait à tout sauf à cette réponse. Il se trouva bouleversé par cette philosophie esthétique brisant ses calculs politiques. Comment une femme de presque soixante ans, endeuillée et souffrante, qui venait de perdre, en une demi-journée, toute sa famille, ses fils, ses neveux et ses deux chers frères, pouvait-elle décrire ainsi le massacre de Karbala où, arrêtée sur une colline (qui portera son nom dans les siècles suivants), elle dut témoigner des scènes tragiques du martyre des descendants du Prophète ? Obeydollah avait programmé tous les détails de cette cérémonie pour humilier la famille d’Ali, pour écraser la résistance de Zeynab. Mais suite à l’échec de ses plans, il resta muet, vexé et affligé face au sang-froid et à l’héroïsme de la petite-fille du Prophète. On aurait dit qu’elle avait hérité de son père Ali ibn Abi Tâleb et de sa mère Fâtima bint Mohammad cette sagesse, cette rhétorique et cette maîtrise de soi. Ce n’est pas étrange si l’ange Gabriel, de la part de Dieu, l’a nommée Zayn-Ab ; "La parure du père". Le discours de Zeynab à la cour d’Obeydollah, devant tous les grands chefs des tribus irakiennes, sema le grain du repentir et du regret dans les cœurs des habitants de Koufah, la capitale de la Mésopotamie du VIIème siècle au temps des califes Omeyyades. Peu de temps après les discours expressifs de Zeynab en Irak, plusieurs révoltes chiites éclatent dans la région. Obeydollah et les autres responsables du martyre de Hossein sont arrêtés et exécutés. Au Palais Vert de Damas, capitale de l’empire Omeyyade, la sœur de Hossein manifeste le même courage devant l’arrogance de Yazid ibn Moaviyah, de sorte que ce dernier se voit contraint de libérer la famille de Hossein et d’attribuer la responsabilité du meurtre du troisième Imâm chiite à son gouverneur Obeydollah. Le royaume de Yazid sera à son tour renversé peu après, et le califat transmis au clan Marwanide, avant d’être déraciné définitivement par les Abbassides en 750.

Façade du sanctuaire de Hazrate Zeinab, soeur de l’Imâm Hossein, à Damas

Après avoir mené cette campagne anti-Omeyyade, Zeynab ne cesse de propager la philosophie profonde de la révolution religieuse de son frère contre la tyrannie et l’hérésie de son temps. Elle s’éteint en 682 et est enterrée à Damas, la ville où elle accomplît, à la perfection, sa mission de médiatrice du message révolutionnaire de Hossein. Depuis des siècles, son mausolée dans le quartier Zeynabiyyah de Damas est devenu un lieu de pèlerinage et un prisme de l’héroïsme chiite et de la résistance islamique contre l’oppression, le blasphème et l’hérésie. Après les attaques des terroristes wahhabites au sein du mausolée sacré en 2012, puis la profanation sauvage de la tombe de Hojr ibn Oday (un des compagnons de l’Imâm Ali) située encore à Damas, une Sainte-Alliance transnationale s’est constituée, en dehors des cadres étatiques ou diplomatiques, pour défendre le mausolée de Zeynab bint Ali et afin de protéger le peuple syrien contre les menaces des salafistes extrémistes ainsi que de leurs alliés régionaux et extrarégionaux. Ce texte voudrait humblement rendre hommage au sacrifice sans pareil de ces partisans de la cause chiite, ces défenseurs du mausolée de la Sainte Zeynab, ces héros invulnérables de l’armée de l’Islam, ces porte-drapeaux de la liberté de l’être humain, ces fils héritiers de Khomeiny, ces soldats invincibles du Parti de Dieu, ces futurs libérateurs de Jérusalem, ces Chevaliers de Notre Dame de Damas.

Il vient d’entrer dans son appartement. Un vieux trois pièces avec les fenêtres décorées extérieurement par un encadrement en bois dans un style arabe, situé vers le quartier de l’Ancienne Cité, près de la place Marjeh, et pas très loin du Grand Souk. Abu Zeynab est un homme de presque cinquante ans. Il est Irakien mais maîtrise parfaitement l’accent de Shâm. Là, dans cet appartement, il n’est pas seul. Il le partage avec un autre camarade, un jeune iranien qui s’appelle Abbâs.

Abu Zeynab a l’air fatigué. Il boite un peu. Il se glisse rapidement dans la salle de bain. Il se déshabille pour se laver après cette journée macabre. Son visage et son corps sont tellement affaiblis et battus que même lui les reconnaît à peine dans le miroir. Il enlève sa chemise. Soudain, sur son épaule droite, il découvre quelque chose de pénible. Abu Zeynab se met à pleurer. Les larmes chaudes et brulantes se perdent dans sa barbe de trois jours et laissent derrière elles un sillage de tristesse divine sur son visage poussiéreux et gras. Depuis l’invasion des terroristes wahhabites en Irak et en Syrie, ses yeux noirs et profonds sont habitués à être noyés par les larmes purificatrices du deuil de ses amis et des membres de sa famille. Mais cette fois-ci, sa douleur est d’une autre nature. Après quelques secondes, il fixe encore cette blessure étrange sur son épaule. Elle saigne. Elle lui fait mal. Abu Zeynab souffre. Il souffle. Il ressent une douleur nouvelle dans tout son corps. Une peine qui palpite suivant le rythme des battements de son cœur. Les environs de la plaie sont graduellement rougeâtres, bleuâtres et jaunâtres, créant un arc-en-ciel de mélancolie. On dirait que la peine se propage dans sa chair autant que dans son âme. La découverte de cette blessure lui rappelle tout le malheur qu’il a dû supporter aujourd’hui. Une douleur à la fois physique et métaphysique le saisit en profondeur. Il se met encore à pleurer, plus fort que la première fois. Il s’agenouille en sanglotant.

Abu Zeynab est un homme expérimenté, habitué à ces sortes de plaies. Toute sa peau est couverte par les cicatrices de ses anciennes blessures, les souvenirs de ses combats des années 1980 quand il s’était, comme des milliers de ses compatriotes, mobilisé volontairement dans les rangs de l’armée iranienne contre le parti anti-islamique Ba’th de Saddam. Il a connu des plaies plus graves que celle d’aujourd’hui, issue simplement du choc de son épaule droite contre un objet lourd et métallique. Mais cette blessure n’a pas été causée par une arme mais par une larme. Par un chagrin qu’il a porté toute la matinée sur son épaule. Par un cercueil. Le cercueil d’un martyr. Celui de son camarade, Abbas. D’après le testament de ce dernier, son corps a été porté autour du mausolée de Sainte Zeinab et a été béni dans sa cour, avant d’être rapatrié vers l’Iran. Dans les mêmes coins où il avait l’habitude de prier chaque jour en compagnie d’Abou-Zeynab et des autres camarades.

Le visage toujours souriant d’Abbas repasse continuellement dans sa mémoire. Il a perdu beaucoup d’amis ces derniers mois. Mais le martyre d’Abbas l’impressionne autrement. Ils habitaient dans le même appartement. Ils combattaient dans la même division. Abbas n’était pas un militaire professionnel. Un jeune homme de vingt-cinq ans. Étudiant en littérature arabe dans une université iranienne, Abbas était un jeune passionné de l’histoire du Proche et du Moyen-Orient. Un volontaire mobilisé sans aucune couverture financière ni institutionnelle. Récemment marié et père d’un nourrisson de quelques mois, nommé Roghayyeh en l’honneur de la fillette martyre de l’Imâm Hossein dont le minuscule mausolée se trouve à Damas, dans le voisinage de sa tante. Abu Zeynab se rappelle des photos de la petite fille d’Abbas et des courtes vidéos, filmées avec un portable, qu’Abbas lui montrait toujours en décrivant le charme du petit visage de cette angélique créature. Abu Zeynab met les mains sur les carreaux de la salle de bain. Il n’a plus la force de se tenir debout. Il songe aux idées d’Abbas, à la philosophie de son engagement, à son interprétation fine de cette guerre civile en Syrie.

Détail d’une fresque représentant la bataille de Karbalâ, Tekieh Moaven-ol-Molk, édifice religieux de l’époque qâdjâre, Kermânshâh.

Abbas parlait souvent de la littérature de son pays avec Abu Zeynab. Lors des opérations libératrices qu’ils menaient, côte à côte, à Alep, Abbas disait toujours que cette ville est présentée dans l’épopée iranienne du Livre des Rois comme le lieu d’affrontement entre l’armée iranienne et celle des Romains. Mais selon Ferdowsi, la guerre d’Alep n’eut pas lieu suite à une série d’ententes entre les chefs des deux partis. Saadi parle de ses aventures en Syrie où il a été capturé dans le contexte des Croisades. Le grand poète iranien est ensuite libéré par l’émir d’Alep qui paye sa rançon et le marie à sa fille. Les autres écrivains et poètes comme Nasser Khosro décrivent pareillement les beautés de la Syrie dans leurs ouvrages.

Si l’on met de côté les légendes et récits littéraires, d’après les réalités historiques, la Syrie, cette ancienne satrapie achéménide, était depuis l’ère préislamique le théâtre d’accrochages militaires entre Perses et Occidentaux. La présence historique des Iraniens en Syrie date du VIème siècle av. J.-C., époque où Cyrus le Grand libère la ville de Babel, toute la Mésopotamie et les côtes est de la Méditerranée. Cependant, les rapports commerciaux entre les habitants du plateau iranien et les Syriens remontent à des temps encore plus anciens, au IIème millénaire avant notre ère. La majorité des guerres irano-romaines s’étant déroulées pendant une période s’étalant sur presque sept siècles dans l’histoire de ces deux empires, a eu lieu dans la zone syrienne. Ces conflits militaires sont déclenchés au 1er siècle av. J.-C. par les Romains qui, basés en Syrie, commencent à attaquer les Parthes. La grande victoire de Suréna, le chef de l’armée iranienne (dont le nom est le titre d’une des pièces de Corneille) contre les onze légions romaines de Crassus lors de la célèbre bataille de Carrhes (Harran) en 53 av. J.-C. prend place dans une région qui se trouve aujourd’hui à la frontière turco-syrienne. C’est pour admirer la tactique spéciale des cavaliers archers arsacides lors de cette bataille que le mot "partisan" entre dans les dictionnaires militaires. Au sein de la ville antique de Palmyre au centre de la Syrie, plusieurs objets et monuments de provenance parthe ont d’ailleurs été retrouvés. Cette présence iranienne se poursuit à l’époque sassanide. Beaucoup de victoires iraniennes contre les Romains et les Byzantins ont lieu encore dans les régions syriennes. Citons seulement la célèbre victoire d’Ardashir Babakan (le Premier), le fondateur de la dynastie Sassanide, contre l’empereur Valérien en 260. Même le Coran parle dans la Sourate Rome de ces guerres irano-romaines de l’époque sassanide. En effet, durant ces affrontements militaires, la Syrie fut un lieu stratégique pour les deux empires. Cette présence de l’Empire Perse au Levant se reflète également dans les affaires confessionnelles. Les différentes branches du christianisme syrien et de l’Église d’Orient sont historiquement liées avec la culture iranienne. Le grand Nestorius descendait d’une famille d’origine perse. Et c’est lui qui présenta une définition du personnage de Jésus basée sur la dualité. Cet héritage iranien se perçoit également dans la musique et les chants liturgiques pratiqués aujourd’hui dans les églises syriennes. Après le déclenchement de la guerre civile en 2011, de nombreux chrétiens se sont mobilisés volontairement aux côtés des forces musulmanes contre les groupes terroristes. Notons aussi que ces chrétiens syriens furent violemment persécutés par les terroristes wahhabites en 2014.

Les villes de Damas et d’Alep conservent leur importance géopolitique, intellectuelle et commerciale dans l’Iran islamique à partir du VIIe siècle. Damas reste un relais primordial sur la Route de Soie, connectant les caravanes venues de la Perse à l’Europe du Moyen-Âge. Les épées de qualité de Damas faisaient la fierté des combattants perses. Les tissus d’Alep constituaient la marque d’élégance chez les nobles femmes iraniennes. L’armée des Mongols, qui dévaste l’Iran aux XIIème et XIIIème siècles, se trouve bloquée au Levant, par les Mamlouks musulmans au sud-ouest de Damas lors de la bataille Ayn-Djalout (Source de Goliath) en Palestine, en 1260.

Cette coalition stratégique entre l’Iran et la Syrie se poursuit même à l’époque contemporaine. À la veille de la Révolution Islamique, la Syrie accueille les révolutionnaires iraniens. Le docteur Ali Shariati, grand penseur d’opposition à l’époque Pahlavi, après sa mort dans des conditions troubles à Londres, a été enterré à Damas. L’ambassade d’Iran à Damas est l’un des premiers centres diplomatiques libérés par les jeunes révolutionnaires en 1979. Après la Révolution Islamique, l’Iran s’engage à rénover les mausolées des Saints chiites à Damas. La Syrie devint ainsi une destination favorite pour les pèlerins iraniens qui s’y rendaient chaque année, par la voie aérienne ou même par la longue route terrestre. Pendant la guerre imposée de 1980-88, la Syrie fut le seul pays arabe à soutenir l’Iran. C’est en visitant l’arsenal syrien que le martyr Général Tehrani Moghaddam démarre le projet iranien des missiles balistiques, devenu aujourd’hui la base stratégique et le point fort de la doctrine défensive de la République Islamique.

Une fois arrivé à Damas, Abbas, comme les autres Iraniens, s’empresse d’abord de faire le pèlerinage au mausolée de Sainte Zeynab. Mais juste après, il se rend à la mosquée Omeyyade, l’ancien temple de Jupiter, afin de visiter la tombe de Saladin, le vainqueur de la bataille d’Hattin en 1187 contre les Croisés, le souverain de Damas, le grand libérateur de Jérusalem. On raconte qu’à la suite du maudit accord Sykes-Picot qui a abouti au démantèlement de l’Empire Ottoman, quand le Général Henri Gouraud, le commandant de l’armée française, envahit Damas en 1920, il se rendit sur la tombe de Saladin et s’adressa à lui d’un ton méprisant :

« Réveille-toi, Saladin, nous sommes de retour. Ma présence ici concrétise la victoire de la croix sur le croissant ! »

Ce jour-là, au début du mandat français sur la Syrie, il se vantait d’avoir conquis la capitale du Levant. On dirait que la clé pour entrer en Syrie et en Palestine est encore dans les mains de Saladin Ayyubide. Mais quelle est l’histoire de ce "Retour" Occidental dont parlait le Général Gouraud ? Depuis l’époque romaine, les tentatives des Occidentaux pour dominer le Moyen-Orient démarrent à partir de la Syrie. Les guerres perso-romaines témoignent des commencements de cet interventionnisme occidental. Les Croisades suivaient la même politique reprise à l’ère moderne par les Européens et les Américains. Damas est donc depuis toujours le front de bataille entre l’Orient et l’Occident. Selon les croyances chiites, la Syrie joue aussi un rôle primordial lors de l’apparition de l’Imâm Occulté et la campagne salvatrice de l’Imâm Mahdi. D’après les légendes bibliques inspirées des pensées manichéennes, la guerre finale entre le Bien et le Mal aura lieu au pied d’une colline intitulée Armageddon en Galilée, au Levant. Mais cette légende fait certainement allusion aux faits réels de l’histoire de cette région. Armageddon ne fut-elle pas la position de la victoire de l’Alliance égypto-assyrienne contre le Royaume de Juda ? Et le Pharaon d’Égypte à cette bataille du VIIe siècle av. J.-C., avait-il d’autres objectifs que de conquérir la Syrie afin de faire pression sur les Babyloniens et les Mèdes, en contrôlant les routes commerciales entre les trois continents ? La même Armageddon ne fut-elle pas la scène de la défaite des Ottomans face à l’armée des Alliés en 1918 ?

Détail d’une fresque représentant la bataille de Karbalâ, Tekieh Moaven-ol-Molk, édifice religieux de l’époque qâdjâre, Kermânshâh.

Comment les personnes qui critiquent aveuglément les défenseurs iraniens se mobilisant à Damas peuvent-elles ignorer ces vérités historiques, géopolitiques et religieuses qui, durant toute l’histoire de l’Orient, ont persuadé les milliers d’hommes de se sacrifier pour défendre cette ville, Damas, la perle du Sahara, le portail de Jérusalem ? Certes, le premier leitmotiv des défenseurs du mausolée de Sainte Zeynab consiste en des raisons religieuses. De là, les chiites les comparent souvent avec le personnage d’Abbas ibn Ali qui, malgré sa soif intense, défendit jusqu’à la dernière goutte de son sang le camp des femmes et des enfants de l’Imam Hossein lors de la bataille de Karbala en 680.

On dirait que notre Abbas a lui aussi suivi le modèle de son maître Abbas ibn Ali, en tombant en martyre lors d’une attaque chimique des terroristes wahhabites par un produit toxique très développé, causant une soif étouffante chez sa victime avant de la tuer.

Le pager d’Abou Zeynab sonne. On l’a convoqué au quartier général, au centre d’opération. Il y a certainement une autre voiture piégée, un autre attentat suicide ou un autre déplacement d’armes à destination des terroristes. Damas l’appelle. L’islam l’appelle. La Syrie l’appelle. Il se prépare. Abou Zeynab se met en route, cette Route de la Foi tracée par tous les Abbas de l’histoire. Abou Zeynab part pour rejoindre ses autres compagnons, les braves guerriers de l’Orient, les enfants intransigeants de Suréna, les héritiers légitimes de Saladin. Avant de quitter l’appartement, Abou Zeynab prend le bandeau qu’Abbas portait toujours sur son front, cet étroit tissu de couleur rouge sur lequel est écrit en arabe le mot-clé et le slogan-manifeste de tous les Chevaliers de Notre Dame de Damas :

" کلنا عباسکِ یا زینب !"

"Kollouna Abbassoki Ya Zaynab !"

"Nous sommes tous ton Abbas, Ô Zeynab !"


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