N° 143, octobre 2017

Styles et tendances actuelles de l’architecture moderne en Iran


Afsaneh Pourmazaheri


Campus de l’Université de Téhéran conçu par André Godard

La transformation de l’architecture iranienne a commencé il y a environ quatre-vingts ans, au cours des années 1920. A cette époque, suite aux mutations politiques dans le pays et aux changements des conditions sociales et économiques, s’est engagée une évolution de la physionomie des villes iraniennes. En réponse aux exigences de la vie moderne, de nouveaux types de bâtiments tels que les banques, les universités et les entreprises ont émergé. Cette période de 80 ans peut être divisée en quatre périodes distinctes : de 1920 à 1940, de 1940 à 1970, de 1970 à 1979 et à partir de 1979 jusqu’à nos jours.

Musée Irân Bâstân, conçu par l’architecte André Godard

Pendant la première période, de 1920 à 1940, les bâtiments les plus importants ont été construits sous le patronage du gouvernement et d’architectes étrangers. Ces bâtiments étaient massifs, volumineux et monumentaux, et visaient à renouveler l’ancienne architecture iranienne, mais cette intention était limitée à une répétition superficielle des formes architecturales, des éléments et des motifs, en particulier ceux des périodes achéménides et sassanides. À l’exception de quelques bâtiments tels que le musée Irân Bâstân, construit par l’architecte André Godard en collaboration avec Maxim Siroux, le campus de l’université de Téhéran, encore par André Godard, et le palais de justice conçu par Gabriel Gevorkian, les bâtiments de cette période ne présentent pas de valeur architecturale significative.

Palais de Justice, bâtiment conçu par Gabriel Gevorkian

La période suivante a commencé en 1940 et a continué jusqu’aux années 1970. Les bâtiments importants de cette période ont été créés conformément aux principes de l’architecture moderne par des architectes iraniens formés à l’étranger tels que Mohsen Foroughi, Houchang Seyhoun et Abdolaziz Farmânfarmâïân.

Aile sud-ouest du Palais de Justice conçu par Gabriel Gevorkian

Bien que leurs bâtiments suivent les principes de l’architecture moderne, leur référence à l’ancienne architecture iranienne, aux motifs et à la géométrie architecturale iranienne reste évidente. Malgré son importance, cette période n’a pas donné lieu à une architecture réellement « moderne ». Quant à la troisième période, elle a commencé à la fin des années 1970 et a coïncidé avec une époque où le mouvement moderne s’est trouvé en difficulté. Une approche historiciste concernant l’architecture s’est développée au sein de ce mouvement. Entre temps, plusieurs architectes iraniens ont tenté d’établir des liens plus forts avec la tradition dans leurs œuvres. Par rapport aux travaux des périodes passées, les nouveaux bâtiments de cette période sont plus accomplis, plus achevés, car leur conception semble plus ancrée dans la tradition architecturale du pays.

Mausolée de Khayyâm par Houchang Seyhoun
Tombeau de Kamâl-ol Molk par Houchang Seyhoun

Après l’émergence du mouvement post-moderne dans l’architecture mondiale, qui coïncida presque avec l’avènement de la révolution islamique en Iran, deux facteurs tout aussi importants donnèrent naissance à une nouvelle ère architecturale iranienne. D’une part, les architectes iraniens ont tenté d’élaborer une identité indépendante dérivée du patrimoine architectural de l’Iran, et d’autre part, l’architecture post-moderne a commencé à sérieusement s’intéresser à l’architecture traditionnelle des différentes nations. La conjonction de ces deux facteurs a abouti à une architecture de style post-moderne friande de motifs et d’éléments traditionnels, en particulier islamiques. Mais encore une fois, cette approche de l’architecture traditionnelle n’est pas parvenue à révéler les pleines potentialités d’un renouveau de l’attention aux techniques passées. 

Tombeau d’Avicenne par Houchang Seyhoun
Jardin et musée de Nâdershâh par Houchang Seyhoun

Au cours de la dernière décennie, suite à l’échec de nombreux architectes iraniens à créer des œuvres pouvant peser à l’échelle mondiale et à déployer de nouveaux styles créativement basés sur les principes de l’architecture traditionnelle, un groupe d’architectes iraniens engagea une nouvelle recherche nourrie par la tradition. Il s’agissait de créer un nouveau mouvement, véritablement progressif, pour l’architecture iranienne d’aujourd’hui. Malheureusement, en raison d’un défaut de communication professionnelle et d’interaction intellectuelle entre les architectes du mouvement nouvellement né, et en dépit de nombreux thèmes communs dans leurs approches et méthodes, cette tendance à peiner à se stabiliser. Elle a néanmoins permis l’avènement de certaines œuvres intéressantes, que l’on peut diviser en trois groupes. Le premier groupe consiste en des travaux qui offrent une nouvelle interprétation des modèles traditionnels. Citons entre autres les trois propositions pour le Complexe des académies d’Iran par S. Hâdi Mirmirân, Ali Akbar Saremi et Darab Diba, et une proposition pour le Musée d’histoire de Khorâssân par M. A. Mirfendereski. Le deuxième groupe comprend des travaux où l’utilisation du patrimoine architectural ne se limite pas aux principes et aux prototypes de l’architecture traditionnelle, mais s’adresse à la culture iranienne à plus grande échelle, à ses mythes, ses concepts, ses contenus culturels et ses souvenirs.

Faculté de droit de l’Université de Téhéran, bâtiment conçu par Mohsen Foroughi
Le stade Azâdi, conçu par Abdolaziz Farmânfarmâïân

Ces œuvres ont bénéficié de l’apport d’autres domaines artistiques tels que la poésie et la littérature pour innover, intellectuellement et esthétiquement. Parmi les exemples remarquables associés à ce groupe, citons les propositions pour le concours de la Bibliothèque nationale iranienne de S. Hâdi Mirmirân, Kâmrân Safâmanesh et Farhâd Ahmadi, le terminal de l’aéroport international Imam Khomeiny de Bahrâm Chirdel et le musée national de l’eau de S. Hâdi Mirmirân. Quant au troisième groupe, il se compose de projets conçus au cours des dernières années. Ces projets ont tenté de se conformer aux nouveaux paradigmes mondiaux, mais aussi de se confronter au discours architectural évolutif du monde, tout en puisant dans les ressources de l’architecture traditionnelle. En constituent des exemples significatifs, l’édifice de l’Association BAR de Téhéran conçu par S. Hâdi Mirmirân, le Département de langue perse à Dacca par Kâmrân Safâmanesh ; l’Ambassade de la République islamique d’Iran en Albanie par Ali Akbar Sâremi, l’Ambassade de la République islamique d’Iran en Suède par Farhâd Ahmadi, l’Ambassade de la République islamique d’Iran au Brésil par Bahrâm Chirdel, le Bureau présidentiel des Collaborations technologiques par Bahrâm Chirdel et le Consulat général de la République islamique d’Iran à Francfort par S. Hâdi Mirmirân.

Pavillon de l’Iran à l’Expo de Montréal en 1967 conçu par A. Farmânfarmâïân

Quatre idées sont à retenir de cette période de 80 ans. Tout d’abord, l’architecture iranienne a difficilement suivi les voies tracées par l’architecture moderne et post-moderne en raison d’un manque évident de connaissances relatives à ces mouvements ; deuxièmement, la grande majorité des architectes de cette période ont tenté de puiser leur inspiration dans le patrimoine historique et architectural de l’Iran ; troisièmement, l’idée de représenter des projets au niveau mondial et de contribuer au progrès de l’architecture en général a été poursuivie avec plus d’acharnement durant les trois dernières décennies. Et enfin, un grand nombre d’architectes iraniens contemporains ont cru (et continuent de croire) que le simple fait de s’appuyer sur le grand patrimoine architectural de ce pays et de développer ses principes suffirait à engendrer un mouvement architectural capable de jouer un rôle à l’échelle mondiale. Actuellement, l’utilisation superficielle des formes et des typologies populaires se transforme peu à peu en présence plus abstraite et plus profonde dans les œuvres modernes. Les architectes iraniens tentent à la fois de se rapprocher des grands mouvements architecturaux innovants du monde mais aussi de préserver l’essence de la culture iranienne dans leurs œuvres.

Pour finir, nous présentons quelques tendances à la mode de l’architecture moderne iranienne :

Musée du tapis de Téhéran conçu par Abdolaziz Farmânfarmâïân
Plan du développement du sanctuaire de Hazrat-e Masoumeh à Qom conçu par •S. Hâdi Mirmirân

- La tendance postmoderne superficielle : dans ces bâtiments, l’apparence constitue une sorte d’imitation des œuvres modernes, et les élévations du bâtiment sont recouvertes de différentes pierres granitiques majoritairement grises. La plupart des tours résidentielles au nord de Téhéran peuvent être classées dans cette catégorie.

Complexe sportif Rafsandjân, conçu par •S. Hâdi Mirmirân

- La tendance éclectique de l’architecture postmoderne occidentale et iranienne : un groupe d’architectes influencés par la combinaison de l’architecture postmoderne occidentale, en particulier néoclassique et postmoderne iranienne, s’est lancé dans cette voie et a diversifié ce type d’architecture avec des approches plus ou moins créatives ou imitatives. Ils cherchent à trouver un langage conceptuel commun dans la forme architecturale néoclassique et iranienne en tenant compte de la symétrie, de la géométrie, de la proportion, de la régularité des plans et de l’utilisation des éléments décoratifs architecturaux des deux cultures. Les éléments architecturaux occidentaux comme les frontons, les fenêtres semi-circulaires et les matériaux colorés y sont couramment employés.

Design final du pavillon de l’Iran à l’exposition Milan 2015 par Kâmrân Safâmanesh

- La tendance technologique : Cette tendance est née en Occident avec l’avènement de la technologie. En Iran, elle constitue principalement une présentation superficielle de la technologie appliquée à l’utilisation commerciale des bâtiments. On en voit l’exemple avec le Complexe du Cinema Mellat. La limitation du recours aux équipements technologiques en Iran a considérablement freiné le développement de ce style d’architecture. On compte plusieurs projets architecturaux de ce type, dont la plupart, professionnels ou universitaires, n’ont pas été construits, tels que la conception de Mohammad Rezâ Jodat dans la compétition académique iranienne, exemple réussi de la rencontre de la technologie et de l’architecture traditionnelle iranienne. Les bâtiments construits dans ce style peuvent être catégorisés comme suit :

Centre culturel et cinéma de Dezful, conçu par Farhâd Ahmadi
Bureaux de la Bank Maskan de Kermân, conçus par Dârâb Dibâ •
  1. La tendance déconstructiviste qui déconstruit le volume, la structure spatiale et l’élévation du bâtiment, comme les travaux de Bahrâm Chirdel.
  2. La représentation de caractéristiques telles que des parois diagonales dans la surface extérieure, des espaces angulaires, la tendance à la dégradation et à la fragmentation de l’espace comme le complexe multifonctionnel Za’ferânieh conçu par Talâei et Dânechmir.
  3. Tendance qui utilise la déconstruction formelle, même dans la façade du bâtiment.

 

Complexe du Cinéma Mellat, conçu par Rezâ Dâneshmir

-La tendance « kitsch » : les possibilités techniques de reproduction ont généré d’une part une diminution de la qualité des travaux artistiques, et de l’autre, une dégradation des goûts au travers de l’expansion de la gamme du consommateur, d’où la naissance de la tendance à l’architecture kitsch. Cette architecture ne vise qu’à une satisfaction à court terme du consommateur, et manœuvre notamment sur le pseudo-luxueux. La tendance kitsch ne possède pas de style propre et se présente comme une combinaison d’éléments imités et changeants. Même les matériaux utilisés, qui misent sur la similitude au travers des textures ou des couleurs, n’ont pas la qualité des matériaux imités. De nombreux bâtiments récemment construits à Téhéran et dans d’autres régions du pays peuvent être classés dans cette tendance architecturale.

Ambassade de la République islamique d’Iran en Albanie, conçue par A. Sâremi

- Architecture orientée par « ordinateur » : l’exploitation des possibilités offertes par les logiciels architecturaux dans les conceptions est également une tendance de l’architecture contemporaine d’Iran. L’architecture méta, l’architecture numérique, l’architecture fractale et l’architecture virtuelle sont ainsi facilitées par l’utilisation de l’ordinateur dans l’architecture. Les logiciels d’architecture, de dessin, de modélisation en trois dimensions et de conception virtuelle jouent un rôle marquant dans les procédures plus qualitatives telles que la beauté, la fonctionnalité et la forme. Dans l’ensemble, la fonction informatique en architecture peut être utilisée dans divers domaines du design tels que le climat, le matériel, la sociologie, l’anthropologie et la culture. L’informatique a également facilité la modélisation en conception d’intérieur, les idées de conception, les connaissances mathématiques, les dérailleurs structurels, etc.

Tour de Djâm de bank Mellat, conçue par Rezâ Dâneshmir

Cette tendance peut être observée dans les projets des nouvelles générations d’architectes et les travaux des étudiants en architecture des universités iraniennes. La plupart des entreprises d’ingénierie iraniennes et des architectes utilisent l’ordinateur comme outil de dessin exact. Comme ailleurs, l’ordinateur tend à remplacer la personne du dessinateur dans les sociétés d’ingénieurs-conseils. Étant donné que les schémas architecturaux occidentaux sont étudiés de manière récurrente par les architectes iraniens, il est naturel de voir naître des structures architecturales répétitives sans identité ni profondeur spécifiques, surtout en raison du manque de communication entre les architectes iraniens et occidentaux dans le monde des développements technologiques, d’où ce langage stéréotypé de l’architecture occidentale que trahit l’architecture iranienne des dernières décennies.

Complexe résidentiel du jardin Za’ferânieh, conçu par Mehrân Khoshrou

Bibliographie :


- Afsali, Sadaf, (trad. De Alpago Novello A.), Architecture vernaculaire, éd. Faza, Téhéran, 2006.


- Bazr Afshân, K., Systèmes d’expression architecturale et architecture iranienne, Magazine d’urbanisme et d’architecture n° 66, Téhéran, 2003.


- Mahmoudi, M., La mondialisation et l’architecture contemporaine de l’Iran, Magazine d’urbanisme et d’architecture, n° 88, Téhéran, 2008.


- Shâhrokh, A., Le sens de l’unité : la tradition dans l’architecture persane, Khâk, Téhéran, 2002.


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