N° 143, octobre 2017

Nice 2017. Ecole(s) de Nice
A Nice, au MAMAC, au Musée Masséna, au 109,
à la Galerie des Ponchettes
23 juin-15 octobre 2017


Jean-Pierre Brigaudiot


Affiche de l’exposition Nice 2017. Ecole(s) de Nice

Une Ecole de Nice qui n’en est pas une

 

Nice, en tant que ville, a longtemps ignoré l’art contemporain et les avant-gardes qui l’ont agité. Le monde de l’art ancré sur la Côte d’Azur, c’est-à-dire à Nice et en ses alentours, était un monde vivant à côté des institutions locales ou nationales chargées d’accompagner et de promouvoir les arts sans l’intervention ou l’aide de celles-ci. Parallèlement, c’était un monde animé autant par des artistes résidant là que par ceux y séjournant, le plus souvent durant l’été, mais mû également par quelques galeristes et quelques critiques d’art, ces derniers étant plutôt des fidèles de la période estivale. Les activités de l’Ecole de Nice commencent en effet à se développer bien avant que l’Etat ne mette en place les FRAC et les DRAC (Fonds régional d’art contemporain et Direction régionale de l’Art Contemporain) qui, outre un soutien à la création artistique, vont constituer des collections d’art contemporain et générer une réelle dynamique à partir des années quatre-vingt, sous le règne de Jack Lang, ce très fameux ministre de la Culture. L’Ecole de Nice naît officiellement en 1947, ou également et non moins officiellement, selon Marcel Alloco, en 1955. Pour autant, cette dite Ecole qui n’en fut jamais une est une nébuleuse assez difficile à saisir, si ce n’est par les noms et la notoriété de certains de ses acteurs et quelques expositions assez notoires qui lui furent consacrées, comme celle du Centre Pompidou, en 1977, intitulée « A propos de Nice » et celle du Musée Rétif de Vence en 2009.

Vue de l’exposition 2017, Dolla

Nice, une grande métropole régionale, tardera vraiment à se doter d’un musée d’art contemporain, le MAMAC (Musée d’art moderne et d’art contemporain) qui n’ouvrira qu’en 1990, à la lisière de la vieille ville. Nice, grande ville à l’échelle européenne, est située au bord de la Méditerranée et à proximité de l’Italie. C’est une ville de villégiature et de tourisme populaire où les vacanciers côtoient la population locale durant les vacances d’été. Ces estivants sont là pour profiter de vacances au soleil et de plaisirs simples - la plage et Marineland les attirent bien davantage que l’art contemporain. Lorsque le musée a ouvert ses portes, ses collections étaient bien maigres, fondées pour l’essentiel sur des œuvres d’artistes de cette Ecole de Nice ou la côtoyant occasionnellement ; sur, également des mouvements et tendances artistiques qui l’ont croisée, tels, par exemple, Fluxus, le Pop’Art américain ou Supports Surfaces. Cependant, le territoire de l’art de la Côte d’Azur n’était pas vierge lorsque fut inventé ce label d’Ecole de Nice : Picasso avait longuement habité Mougins et Vallauris, Marx Ernst, Chagall et Picabia y avaient vécu, Matisse y avait également vécu et y était mort, le premier de ces artistes étant le leader incontesté du Cubisme et même d’une révolution artistique de portée mondiale. Max Ernst et Picabia ont été des acteurs essentiels du Surréalisme et enfin Matisse reste l’un des maîtres incontestés d’un « vrai » savoir peindre et un grand coloriste. Cependant, ces créations artistiques entretenaient peu de relations avec la région puisqu’il n’y avait pas de structures institutionnelles ou privées pouvant les accueillir et les promouvoir, ne seraient-ce, assez tardivement, vers le milieu du XXe siècle, quelques galeries comme la galerie Alphonse Chave de Vence ou la Fondation Maeght de Saint-Paul-de-Vence (ouverte au début des années soixante), ces deux lieux représentant bien davantage l’art moderne que l’art contemporain lorsque l’Ecole de Nice émerge.

Vue de l’exposition 2017, salle Support Surface

 

L’Ecole de Nice, une entité fondée sur l’hétérogénéité

 

L’Ecole de Nice est avant tout le fait d’artistes activistes et de ceux qui vont les soutenir, bien plus que le fait d’institutions telles qu’elles existent aujourd’hui. Les artistes, contrairement à ce que l’on pourrait supposer avec ce label d’Ecole de Nice, ne se référent à aucune pratique qui les unirait et les réunirait, aucune théorie n’est là, qui pourrait être sous-jacente à leur art, aucune posture commune n’existe si ce n’est une posture vaguement post duchampienne : certains adoptent des postures critiques comme Ben, qui, avant de se dire plasticien, jouera un rôle de critique et imprécateur de cette dite école, surtout à travers ses tableaux en forme d’aphorismes (une phrase très brève écrite à la main sur un tableau de petit format) affirmant une infinité de vérités essentielles sur tout et n’importe quoi - un jeu !. En fait, il revendiquait avant tout « le nouveau » en tant que critère d’évaluation de l’art, ceci s’inscrivant dans la logique implacable du système des avant-gardes. D’autres artistes produiront des objets ou des installations comme Gilli et Chubac, d’autres proposeront une imagerie très Pop comme le fit Martial Raysse et s’inscriront donc peu ou prou dans l’ombre du Pop’Art ou dans celle du Nouveau Réalisme (lui-même très lié au Pop’Art). Certains passeront de la revendication d’un art dit conceptuel à la « sculpture » moderne la plus traditionnelle et commerciale, comme Venet ; d’autres inventeront un label, celui d’« accumulation », par exemple, avec Arman, ou inventeront la « compression » et l’ « expansion » avec le sculpteur César (pas vraiment niçois). Et puis beaucoup d’artistes seront plus ou moins légitimement rattachés à cette Ecole de Nice, tel George Brecht, prioritairement membre de Fluxus, Uriburu, Pinoncelli (celui qui, dit-on, brisa l’urinoir signé Marcel Duchamp) ou encore Niki de Saint Phalle, elle qui peignit à coups de carabine et œuvre à mi-chemin entre Art Brut et Pop’art ! Et des principaux et réels fondateurs de cette Ecole de Nice que sont Yves Klein et Arman, on ne sait trop s’il faut les considérer comme d’authentiques membres de cette Ecole puisque - par exemple, Arman fit réellement carrière à New-York. La cinquantaine d’années qui circonscrit cette Ecole de Nice se joue donc contre l’idée d’une école homogène, puisque cette durée recouvre au moins deux générations d’artistes agissant de manière bien différente : comment relier et faire vivre ensemble l’œuvre d’Yves Klein, cet irrémédiable idéaliste, rosicrucien, qui œuvre avec pour médiums le feu, l’empreinte des corps à même la toile ou le bleu du ciel, et d’autre part un artiste comme Marcel Alloco, un « vrai acteur » parfaitement et définitivement niçois de cette Ecole, qui coud des œuvres de tissu en forme patchwork.

Vue de l’exposition 2017, « Colère » d’Arman

Comment faire vivre ensemble ceux-là et Arman qui va fonder sa carrière sur le principe unique et définitif de l’accumulation de ce qu’il trouve, objets de la vie courante : valises, chaussures, canons, tubes de peinture… ? C’est donc qu’il n’y a point d’Ecole de Nice faisant école ; elle est une non-école, une nébuleuse traversée d’influences, associée à des mouvements identifiables ; elle flirte tant bien que mal avec le Land Art, ainsi que le montre l’exposition de Noël Dolla à la galerie des Ponchettes, l’un des sites, parmi plusieurs autres, où se déploie cette manifestation consacrée à l’Ecole de Nice.

 

« Notre réalité a ses beautés spécifiques : les machines à sous, les juke-boxes, les autoroutes (avec ces longues et sinueuses sculptures que sont les échangeurs, les couleurs joyeuses des matières plastiques, les néons, les nickelages étincelants des voitures, que sais-je, l’Ecole de Nice tend à définir le merveilleux moderne. » Jean-Jacques Levêque, « Ecole de Nice ». Opus international, avril 1967, n°1, p. 99.

(Jean-Jacques Levêque était critique d’art et avec un demi-siècle d’écart, présentait assez curieusement l’Ecole de Nice dans un esprit très Futuriste, celui des futuristes italiens qui associaient l’éloge de la vitesse, de la machine et de la modernité à une sorte de cubisme très formel.)

 

Vue de l’exposition 2017 Mamac, salle Cédille

Marginale et festive cette Ecole de Nice ?

 

Probablement que la définition qui conviendrait le mieux serait celle d’un regroupement périodique, estival surtout, d’artistes, de critiques, de galeristes, de collectionneurs et d’amateurs d’art vivant. Rencontre annuelle, un peu comme la Biennale de Venise réunit le monde de l’art tous les deux ans, comme la Dokumenta de Kassel le fait tous les quatre ou cinq ans, mais ces deux manifestations se jouant à une échelle mondiale. Pour autant, à Nice, tout ne prenait pas fin avec chaque été. Malgré l’absence de soutien institutionnel, les membres définitivement niçois, ou presque, de cette école s’activaient et créaient des œuvres, organisaient des expositions, des événements. Ben éditait une revue critique acidulée, Ben doute de tout, et sa boutique de bric-à-brac et de 33 tours d’occasion fédérait les membres de l’école, lieu de rencontre, de dramatisation et de diffusion de l’information. La boutique a fini par être acquise par le Centre Pompidou, paradoxe du monde de l’art contemporain où le musée acquiert les œuvres qui en dénoncent le fonctionnement ! Parmi d’autres critiques d’art que les critiques parisiens, Jacques Lepage était au cœur de l’équipe niçoise. Poète et écrivain, il a beaucoup analysé et témoigné des actions de l’Ecole. Les moins Niçois habitaient au loin, à Paris par exemple, comme César. D’autres se sont éloignés de Nice lorsqu’ils ont fait carrière à New-York, comme Arman ou Venet.

L’Ecole de Nice a surtout et avant tout été un regroupement festif d’acteurs et spectateurs du monde de l’art, d’un art dont les formes comme la manière d’être ont certainement joué un rôle critique, donc quelque peu analytique et constructif à l’égard de lui-même, dans sa définitive hétérogénéité. Ecole, sans doute pas, mais surtout foyer d’agitation porté par le moment tant que par la configuration locale et l’esprit festif de l’été au soleil et au cœur du bleu de la Méditerranée. L’Ecole de Nice, morte et enterrée, selon une tentative assez floue conduite en 2010 pour la déclarer telle, fut inventive et pétillante sur différents terrains où se rencontrent ainsi l’objet et son assemblage, l’intrusion dans le territoire, la performance, un peu de l’esprit Fluxus (une autre nébuleuse), celui de Marcel Duchamp, l’élevage d’escargots et l’art conceptuel. Le temps ayant passé, on peut se poser la question de l’impact de cette école au-delà de son territoire niçois ou régional. Il semblerait qu’elle a pu perdurer à la fois par son inventivité et par l’action individuelle, la carrière de certains de ses acteurs persistants ou occasionnels. Aujourd’hui, avec cette manifestation dont l’épicentre est le MAMAC, il semble que l’Ecole de Nice a pu être un vrai foyer artistique, un lieu de rassemblement très dynamique mais trop mal, trop peu soutenu au plan institutionnel, faute d’institutions actives et faute d’attention comme de compréhension de la part de la municipalité de Nice pour laquelle, très certainement, ce qui se produisait en matière d’art n’en était point.

Vue de l’exposition 2017 Sosno, Mas, Serge III

 

Une exposition peu convaincante et trop peu documentée

 

L’exposition se répartit sur plusieurs sites dont évidemment le MAMAC, le musée et la galerie des Ponchettes, face à la mer, qui présente une réalisation en même temps que rétrospective accompagnée de photos du travail de Noël Dolla, intitulée « Restructurations spatiales » ; le musée Masséna, un musée avant tout du XIXe siècle, situé également face à la mer où quelques œuvres d’artistes de l’Ecole de Nice se mêlent tant bien que mal à un survol de ce que put être Nice depuis la préhistoire - l’exposition s’intitule « Nice à l’Ecole de l’Histoire ». Ici, on sort allègrement du propos de la manifestation pour découvrir l’histoire du site de Nice. Au « 109 », anciens abattoirs désormais dédiés à l’art contemporain, l’exposition s’intitule « The Surface of the East Cost. From Nice to New York » ; en clair cela concerne Supports/Surfaces, ce groupe artistique éphémère qui a en même temps que théorisé la pratique picturale, sous l’influence du Structuralisme, développé un ensemble d’œuvres dont l’impact n’a pas été négligeable dans le monde de l’art franco-français et dans les écoles d’art durant les années soixante-dix et quatre-vingt. Le groupe a fait parmi ses premiers pas des expositions à Nice et à Coaraze, un village perché à flanc de montage où agissait et s’agitait le poète Jacques Lepage.

Ce que présente Dolla à la galerie des Ponchettes ressemble singulièrement à du Land Art anglais mais cela manque vraiment de conviction : approches trop timides de ce qui pourrait se faire lors d’interventions dans le territoire ; ces œuvres et leurs témoignages photographiques sont loin d’être le meilleur de ce qu’a pu produire cet artiste, un vrai pilier de l’Ecole de Nice. Cette dispersion de la manifestation implique une question : pourquoi ? La réponse réside peut-être en la personnalité du commissaire, friand d’associations de contenus muséaux traditionnels et d’œuvres contemporaines (à Versailles par exemple), ainsi que de renommée internationale. Au 109 Supports/Surfaces, certes ! Mais ce ne fut pas un mouvement tellement concerné par Nice ni réellement actif au plan local durant la vie de cette Ecole de Nice. Pourquoi en disséminant les sites, s’éloigner autant de ce que fut l’Ecole de Nice ? Et cela renvoie au MAMAC pour questionner le parti pris de la manifestation qui hésite définitivement entre exposition documentaire et exposition d’œuvres.

Puisque la mode est à la dispersion des expositions sur un nombre de sites qui en empêche la visite exhaustive, comme il se fait à Venise lors de sa Biennale, ou même à Paris avec la FIAC, encore fallait-il que les déplacements laborieux à Nice soient récompensés, encore fallait-il que ces lieux d’exposition ne ferment point leurs portes à 18h et que les œuvres exposées soient mises en perspective par un support documentaire judicieusement pensé et destiné à informer clairement tous les publics de ce que sont les œuvres, de qui sont les auteurs.

Vue de l’exposition 2017, œuvre d’Yves Klein

Une Ecole de Nice qui méritait mieux

 

Certes l’Ecole de Nice a vécu et une telle manifestation ne lui laisse entrevoir aucune continuité, aucun avenir. Il semble que cette manifestation méritait mieux, méritait davantage d’attention et de documentation pertinemment choisie, méritait un travail plus approfondi et plus scientifique. Pourquoi ne pas avoir associé au commissariat quelques-uns des artistes, certains acteurs réels et témoins permanents de l’Ecole de Nice ? Que le musée d’une grande ville décide de consacrer une grande exposition à un moment rare et unique pour cette ville signifie peu ou prou que l’Ecole de Nice a une réelle importance historique, alors pourquoi cette relative désinvolture ?


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