N° 148, mars 2018

Le déplacement de la capitale
aura-t-il lieu un jour ?


Samuel Hauraix


L’idée de ce déplacement de Téhéran est sur la table depuis plusieurs décennies. De nombreux arguments sont mis en avant pour justifier un tel projet, parmi lesquels le risque d’un tremblement de terre majeur. Seulement aujourd’hui encore, cette relocalisation n’a pas lieu. Et l’impulsion politique ne semble pas être au rendez-vous. Résultat, certains observateurs restent sceptiques quant à une concrétisation.

 

« Téhéran, une capitale en sursis », « Téhéran ne sera plus la capitale de l’Iran d’ici 2025 »… Voilà ce qu’affichaient plusieurs titres de la presse française et internationale. C’était il y a près de 10 ans. Pourtant, aujourd’hui en 2018, la capitale iranienne n’a pas bougé et on se demande si ce projet est encore d’actualité alors que le gouvernement iranien doit faire face à de nombreuses problématiques extérieures et intérieures. Les récentes manifestations qui ont secoué le pays, de fin décembre 2017 et du début d’année, en sont la dernière illustration.

 

Ce projet de déplacement de la ville date de bien avant la dernière décennie. Il est d’ailleurs important de rappeler que l’Iran a une longue histoire avec le changement de ses capitales. Selon notre recensement (lire La Revue de Téhéran n° 145 de décembre 2017), plus de… 40 villes (et même 50 selon d’autres) auraient fait office de points névralgiques du pays depuis le début de son histoire, dont certaines situées en dehors des frontières iraniennes aujourd’hui. Téhéran, elle, est désignée capitale de la Perse de l’époque, sous la dynastie qâdjâre (1786-1925), à la fin du XVIIIème siècle. Près de deux siècles plus tard, le pouvoir en place envisage l’idée d’une délocalisation. Selon certaines sources, ce projet daterait initialement de quelques années avant la Révolution de 1979. D’autres évoquent plutôt les années 1990.

 

Téhéran, Photo par Shâyân Mehrâbi

Une croissance démographique continue

 

Comment justifier un tel projet ? Les arguments d’aujourd’hui sont encore nombreux. D’abord parce que cette ville de plusieurs dizaines de milliers d’habitants au départ s’est transformée en mégalopole majeure de la région. D’un million d’habitants en 1950, Téhéran serait bientôt sur le point de passer le cap des neuf millions (sans compter l’agglomération). Et selon de récentes projections des Nations Unies, elle devrait encore gagner un million supplémentaire dans la décennie à venir. Soit un taux de croissance de 15% sur 12 ans. À titre de comparaison, celui d’une ville de taille similaire comme Paris n’est que de 6%, sur la même période (de 2018 à 2030).

 

Cette croissance démographique induit logiquement son lot de problématiques propres aux villes géantes et auxquelles Téhéran n’échappe pas. Il est bien sûr ici question de la pollution. Fin décembre 2017, la ville a connu un énième épisode du genre, imposant la fermeture temporaire des écoles de la ville. La capitale atteint des pics très largement au-dessus des recommandations faites par l’Organisation Mondiale de la Santé.

 

Mais le principal argument à la délocalisation tient plutôt à la géographie de la ville. Téhéran, bordée au nord par les montagnes de l’Alborz, s’est étendue sur plusieurs failles sismiques. Tant et si bien que depuis des années, nombre de spécialistes prédisent un tremblement de terre majeur. « Un séisme y provoquerait une catastrophe aux conséquences irréparables. Un tremblement de terre de magnitude 7 ferait des millions de morts et de blessés à Téhéran », s’alarmait (1) par exemple Bahrâm Akkasheh, l’un des sismologues iraniens qui s’est le plus exprimé sur le sujet et pour qui le choix de Téhéran comme capitale s’est fait « par erreur ». Il n’est pas le seul à faire la projection d’une telle catastrophe. Dans une récente interview, fin 2017, accordée à l’agence de presse iranienne ISNA, Ali Beytollâhi, responsable du Centre iranien de recherche du développement urbain et des routes, livrait une estimation comparable : un séisme de magnitude 7,5 ferait un million de victimes.

 

La présence de personnes dans les rues de Téhéran après le tremblement de terre, décembre 2017

La crainte du fameux tremblement de terre

 

Ce sentiment de vulnérabilité a été renforcé ces dernières années avec le terrible tremblement de terre de Bam, en 2003. La catastrophe a fait près de 30 000 morts, des dizaines de milliers de blessés et quasiment détruit dans son intégralité la célèbre citadelle, située dans la province de Kerman dans le sud-est du pays. « Ce séisme a causé une émotion très forte en Iran », nous confirme Bernard Hourcade, géographe, directeur de recherche émérite au Centre national français de la recherche scientifique. Si bien que selon ce dernier, qui rappelle le rapport de l’Agence japonaise de coopération internationale (fin années 1990) évaluant la forte menace pour Téhéran, le traumatisme reste encore bien présent dans la tête des Iraniens. En particulier chez les Téhéranais : « Ce n’est pas la psychose du Japon ou à San Francisco mais la population a conscience. Tout le monde a cette culture du tremblement de terre. » Si les séismes plus ou moins importants sont fréquents dans le pays, ce sentiment a sans doute été réveillé plus récemment encore après la dernière secousse d’ampleur, dont les médias français ont largement fait l’écho, dans la province de Kermânshâh, en novembre 2017 (plusieurs centaines de victimes).

 

Au lendemain du drame de Bam, Hassan Rohani, à l’époque secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale (CSNS), déclarait au journal Hayat-e No : « Le CSNS examinera prochainement un projet de délocalisation de la capitale de Téhéran. » Celui qui deviendra président de la République islamique, 10 ans plus tard, assure que le premier projet du genre avait été proposé en 1991, « mais, qu’en raison de la résistance de certaines franges du pouvoir, le plan a été suspendu ». La question de cette volonté politique est bien sûr centrale pour mener à bien un projet d’une telle ampleur. Car malgré cette envie affichée en 2004, le projet ne se concrétise pas. Onze ans plus tard, en juin 2015, le Conseil des Gardiens annonce la création d’une commission qui doit statuer sur le sujet (2). Seulement deux mois après, le ministre du Développement urbain rapporte que le plan de relocalisation est rejeté (3). Raison invoquée : « Le centre de recherche de l’Assemblée consultative islamique a, il y a des années, trouvé des preuves convaincantes sur le fait que cette délocalisation ne profiterait pas au pays. »

 

Fin 2015, le projet revient pourtant sur le devant de la scène. On parle alors du « projet d’examen de la faisabilité du déménagement de la capitale politique et administrative, et de décentralisation de la population de Téhéran ». Dans un long entretien paru dans le journal Shargh, Hâmed Mazâheriân, adjoint au ministre du Développement urbain, décrit Téhéran comme une « ville chaotique, désorganisée et inefficace ». Et il énumère les problèmes de « pollution, des phénomènes de marginalisation, de la disproportion entre le nombre d’habitants et les ressources du pays, des problèmes de circulation, l’augmentation des problèmes sociaux, la pauvreté… » Le responsable précise un point important : « En cas de déménagement, Téhéran continuera de rester le centre économique et culturel du pays. » Ce qui confirme bien l’idée d’une délocalisation politique de la capitale.

 

Téhéran, bordée au nord par les montagnes de l’Alborz, s’est étendue sur plusieurs failles sismiques.

Construire une ville nouvelle ?

 

Dès lors, deux possibilités. La première issue serait la création d’une nouvelle ville. L’exemple le plus célèbre est sans doute Brasilia, devenue capitale brésilienne en 1960, après avoir été édifiée… quelques années plus tôt, avec le concours d’Oscar Niemeyer. L’autre scénario serait le déplacement vers une ville déjà existante. La Turquie a fait ce choix en déplaçant sa capitale, en 1923, d’Istanbul à Ankara. Quid du cas iranien ? C’est sans doute ici qu’une partie de l’équation coince. Hâmed Mazâheriân l’avouait à l’époque : « Il existe différentes possibilités, mais aucune région ne l’emporte sur les autres. L’idée de la création d’une nouvelle ville a plus de partisans. On regarde quelques régions à Semnân (près de Téhéran à l’est). » Par le passé, il a été question de ramener la capitale à Ispahan (capitale du pays sous les Safavides au XVIIème siècle), un choix préconisé par le sismologue, Bahrâm Akkasheh. Ou encore d’une implantation à Parand, à une trentaine de kilomètres au sud-ouest de la mégalopole.

 

Pour certains observateurs, le nom de la ville « hôte » ou nouvelle, importe peu. C’est le cas de Dariush Borbor, éminent architecte, récompensé par de nombreux prix nationaux et internationaux, et considéré par certains comme étant le « père de l’urbanisme moderne iranien ». L’idée de transférer la capitale de Téhéran à Ispahan par exemple lui semble « presque impossible, nous dit-il. Transférer une cité de 10 millions de personnes prendrait presque 50 ans. » Aussi pour lui, hormis l’enjeu sismique, dont il juge les évaluations du risque en victimes humaines « très exagérées », les problèmes de Téhéran « sont propres à toutes les grandes villes, comme Paris ou Londres ». Déplacer la capitale, ce serait également déplacer les phénomènes de pollution et autres, ailleurs. Un avis partagé par Bernard Hourcade selon lequel il est « utopique » d’imaginer le transfert de « 15 000 emplois et environ 100 000 personnes » dans le cas d’une relocalisation purement administrative. Les Téhéranais auraient-ils seulement envie d’un tel départ ? Dariush Borbor dit avoir réalisé une étude sur la question des mouvements de population, en partant de l’exemple de Kakhk, une bourgade de la province du Khorâssân, victime par le passé d’un tremblement de terre : « Une petite ville avait été reconstruite dans un autre endroit. Mais quelques années après, tout le monde l’avait abandonnée pour se retrouver dans sa ville originale. Après cette expérience, j’avais indiqué aux autorités l’importance de la psychologie humaine. Les Parisiens aiment Paris, non ? »

 

Avenue Modjâhedin-e Eslâm, Téhéran

Un coût difficile à évaluer

 

Outre l’argument affectif, se pose bien sûr la question du coût potentiel. Dans son entretien, Hâmed Mazâheriân, l’adjoint au ministre du Développement urbain, n’avait chiffré aucune estimation mais évoquait l’idée de « la vente d’immeubles appartenant à l’État [qui] pourrait compenser une partie de ces coûts. » Bernard Hourcade, pour qui l’enjeu d’une meilleure décentralisation reste malgré tout primordial pour le pays, semble moins convaincu : « Le gouvernement est réaliste car il a déjà du mal à joindre les deux bouts. Surtout avec un pétrole à 50 dollars le baril (ndlr : il était remonté à 70 $ à l’heure de ces lignes). Construire une capitale coûterait 10 à 15 milliards par an. » « Ce coût est impossible à calculer, reprend Dariush Borbor. Dans tous les cas, ce serait plus facile et moins cher de régler les problèmes de Téhéran plutôt que de se déplacer. »

 

Dominic Dudley, rédacteur chez Gulf States News et chroniqueur pour Forbes, qui travaille sur l’Iran depuis plus de dix ans, pense lui aussi que ce serait « extrêmement coûteux et très sensible vis-à-vis de la corruption en ce qui concerne tous les contrats qui devraient être attribués. Ce projet est théoriquement réalisable car d’autres pays l’ont fait. Le plan a du sens compte tenu de la vulnérabilité de Téhéran face aux tremblements de terre, mais la question de savoir s’il existe une volonté politique suffisante et si la bureaucratie a la capacité de l’exécuter correctement. » « C’est possible mais il faut beaucoup d’argent, abonde dans son sens Tarâneh Yaldâ, architecte et urbaniste, qui a collaboré au plan directeur de Téhéran. Mahmoud Ahmadinejad [ndlr : l’ancien président] avait essayé de commencer à décentraliser mais ça n’a pas marché. »

 

Difficile donc d’affirmer aujourd’hui qu’un jour la capitale sera déplacée. D’autant que comme le disait Hâmed Mazâheriân, « l’idée du déménagement va au-delà de la durée d’un seul gouvernement ». Une indécision qui n’est pas sans rappeler un projet d’infrastructure très célèbre en France (l’aéroport international de Notre-Dame-des-Landes), né il y a plus d’un demi-siècle, et au sujet duquel le gouvernement a fini par trancher en en décidant l’abandon.


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