N° 176, été 2021

Le relief rupestre d’Anubanini à Sarpol-e Zahab (2300 av. J.-C.)


Arash Khalili


1-Le royaume des Lullubis

 

Les Lullubis (ou Lulubis) sont des tribus nomades qui vécurent au IIIe millénaire av. J.-C. dans une région montagneuse du Zagros à l’ouest de l’Iran (province de Kermânshâh) et à l’est de l’Irak (région du Kurdistan). Les Lullubis furent antérieurs de plusieurs siècles à l’arrivée des Aryens sur le plateau iranien. L’histoire des Lullubis est faite à la fois de légendes et de réalités historiques.

Position de la province de Kermânshâh, située à l’ouest de l’Iran.

IIIe millénaire av. J.-C. : La légende de « Lugalbanda et de l’oiseau Anzû »

 

Des documents mentionnant l’existence des Lullubis sont ceux de leurs voisins. En effet, selon des documents mésopotamiens, les Lullubis étaient voisins et parfois alliés du royaume sumérien vers la fin du IVe millénaire ainsi que tout au long du IIIe millénaire avant notre ère. Dans un ouvrage récent consacré à la civilisation babylonienne, Douglas Frayne [1], professeur à l’université de Toronto, estime que la ville principale des Lullubis se trouvait dans la région actuelle de Halabja dans le Kurdistan irakien, non loin de la frontière iranienne.

Carte de la province de Kermânshâh. 1- Kermânshâh, 2- Relief de Béhistoun (Bistoun), 3- Relief d’Anubanini.

Selon des études paléolinguistiques, la langue des Lullubis est considérée comme une langue « non classée » en raison de l’absence totale de littérature ou d’écriture propre aux Lullubis. Cela signifie qu’elle ne peut être liée scientifiquement aux langues connues de la région à l’époque telles que l’élamite, le sumérien, l’akkadien, etc.

Le nom du pays des Lullubis est mentionné dans la légende sumérienne de « Lugalbanda et l’oiseau Anzû ». Selon la mythologie sumérienne, Lugalbanda (roi déifié de la ville d’Uruk [2]) fut le père du héros Gilgamesh et époux de la déesse Ninsum (dont le culte serait associé à l’origine au bétail sauvage). La légende relate que Lugalbanda cherche, dans les hauts plateaux de Lullubi, l’oiseau Anzû, décrit comme un aigle gigantesque à tête de lion. Il en trouve le nid et nourrit son poussin. Lorsque l’oiseau revient, il exauce un souhait du roi d’Uruk pour le remercier de sa générosité vis-à-vis de son poussin. Anzû offre alors à Lugalbanda le don de courir très vite et avec endurance.

La légende de « Lugalbanda et l’oiseau Anzû », conservée au Musée de Souleymanieh (Kurdistan irakien).

 

Le IIIe millénaire av. J.-C. : La victoire du roi Naram-Sin

 

Au-delà du temps mythologique, le nom des Lullubis apparaît également dans le temps historique comme une possession du roi Sargon d’Akkad (mort en 2279 av. J.-C.), fondateur de l’Empire d’Akkad, suite à l’unification par la force des principales cités de Mésopotamie sous son autorité.

Le petit-fils de Sargon, Naram-Sin, qui régna de 2254 à 2218 av. J.-C., vainquit les Lullubis et leur roi Satuni. Il fit ensuite construire sa célèbre stèle en commémoration de sa victoire.

 

L’inscription akkadienne sur la stèle de la victoire de Naram Sin dit : « Naram-Sin le puissant [...] Sidur et Satuni, princes des Lullubis, se réunirent et ils firent la guerre contre moi. »

 

Le relief d’Anubanini se trouve sur un rocher dans la ville moderne de Sarpol-e Zahab.

La célèbre stèle de Naram-Sin fut installée initialement à Sippar, située au nord-ouest de Babylone, sur le site actuel d’Abou Habbah. Elle fut redécouverte sur le site archéologique de Suse (province iranienne de Khûzistân) vers la fin du XIXe siècle. En effet, la stèle fut amenée à Suse au XIIe siècle av. J.-C., quand le roi élamite Shutruk-Nahhunte s’empara de Sippar. Le roi élamite était un descendant du peuple Lullubi dont la stèle commémorait la défaite. Quand il rapporta la stèle à Suse, il respecta l’inscription de Naram-Sin et ne la fit pas effacer, mais il donna l’ordre qu’une nouvelle inscription soit gravée sur la stèle pour commémorer sa propre gloire et raconte comment la stèle fut transportée hors de Sippar après le pillage de la ville par son armée. En 1898, l’archéologue français Jacques de Morgan (1857-1924) découvrit la stèle lors de fouilles à Suse. Le célèbre objet est conservé aujourd’hui au Musée du Louvre à Paris.

L’inscription achéménide de Béhistoun se situe à 190 kilomètres de route du relief d’Anubanini.

L’Empire d’Akkad fut renversé par les Goutéens vers 2100 av. J.-C. Les Goutéens (Goutis) étaient un peuple d’origine inconnue des monts Zagros, dans le voisinage de la Mésopotamie. Les Lullubis se révoltèrent contre le roi goutéen Erridupizir vers la fin du IIIe millénaire avant notre ère. Selon les inscriptions goutéennes, Erridupizir se faisait appeler « Roi des quatre quarts du monde ». Il réussit à réprimer la rébellion des Lullubis.

Après la période goutéenne qui ne dura qu’un siècle, le deuxième roi de la troisième dynastie sumérienne d’Ur, Shulgi (qui régna de 2094 à 2047 av. J.-C.) aurait attaqué le pays des Lullubis à au moins neuf reprises. Sous le règne de son successeur Amar-Sin (2046-2038 av. J.-C.), les Lullubis formaient un contingent de l’armée sumérienne d’Ur, ce qui suggère selon les historiens que la région des Lullubis était alors sous le contrôle de la dynastie néo-sumérienne.

Emplacement du relief d’Anubanini sur le rocher à une hauteur de 16 mètres. Un second relief apparaît ci-dessous : Gotarzès II (Goudarz, en persan), roi parthe arsacide qui régna de 40 à 51 apr. J.-C.

 

Les IIe et Ier millénaires av. J.-C. : Les

guerriers montagnards

 

Durant les deux millénaires avant notre ère, le terme « Lullubi » semble être devenu un terme générique dans les langues babylonienne et assyrienne pour exprimer le concept de « montagnard ». Pendant cette période, la région d’origine des Lullubis était également connue sous le nom de Zamua.

Cependant, le « pays des Lullubis » fit une réapparition dans les documents mésopotamiens vers la fin du XIIe siècle av. J.-C., lorsque Nabuchodonosor Ier de Babylone (vers 1120 av. J.-C.) et Tiglath-Phalasar Ier d’Assyrie (en 1113 av. J.-C.) prétendirent dans leurs inscriptions respectives avoir soumis le pays montagneux des Lullubis (Zamua). Les rois néo-assyriens des siècles suivants enregistrèrent également des campagnes et des conquêtes dans la région des Lullubis (Zamua).

Le rocher de Sarpol-e Zahab, photographie publiée dans « Am Tor von Asien, Felsdenkmale aus Irans Heldenzeit » (À la porte d’Asie, Monuments rocheux des jours héroïques de l’Iran) en 1920, d’Ernst Herzfeld (1879-1948), archéologue et iranologue allemand.

 

D’après les documents mésopotamiens, les Lullubis auraient eu 19 villes fortifiées sur leurs terres, ainsi qu’un grand nombre de chevaux et du bétail. Ils connaissaient la métallurgie et fabriquaient du textile. Les chefs ou gouverneurs locaux lullubis de la région de Zamua continuèrent à être mentionnés jusqu’à la fin du règne du roi d’Assyrie, Assarhaddon (680-669 av. J.-C.).

 

Dans les documents antiques, les Lullubis sont représentés comme des montagnards guerriers. Ils sont souvent figurés torse nu et portent des peaux d’animaux. Les hommes ont des barbes courtes et des cheveux longs portés en tresse épaisse, comme on peut le voir sur la stèle de la victoire de Naram-Sin.

Le relief d’Anubanini.

 

2-Anubanini, roi du royaume lullubi

 

Anubanini (également, Anobanini) fut un roi du royaume tribal des Lullubis dans les montagnes de Zagros, voisin de la Mésopotamie antique, vers 2300 avant notre ère. Cependant, certaines sources tendent à fixer la date de son règne à une époque plus tardive, le plaçant vers 2000-1900 av. J.-C., pendant la période Isin-Larsa.

 

La période d’Isin-Larsa commença, selon les historiens, avec la fondation de la troisième dynastie d’Ur (2112-2004 av. J.-C.) et se termina avec la conquête de la Mésopotamie par le roi Hammurabi de Babylone (vers 1792-1750 av. J.-C.).

À l’époque du règne d’Anubanini, le royaume des Lullubis s’étendait sur une région qui correspond approximativement à la province actuelle de Kermânshâh (est de l’Iran) et une partie de la région autonome du Kurdistan irakien moderne.

 

Anubanini est connu aujourd’hui par le bas-relief rocheux rupestre qui le présente. Ce relief rupestre se trouve dans la ville moderne de Sarpol-e Zahab, à l’ouest de la province de Kermânshâh, près de la frontière irakienne.

Selon une inscription mésopotamienne, Anubanini aurait été contemporain du roi Iddin-Sin du royaume de Simurrum, voisin du royaume lullubi, vers 2000-1900

  1. J.-C.
Composantes du relief d’Anubanini (extrait) : le roi Anubanini piétinant un ennemi, la déesse Ishtar, deux groupes de prisonniers et une inscription en langue akkadienne.

 

Attaques contre les territoires goutéen, élamite et babylonien :

 

Certaines légendes ultérieures, telles que la légende goutéenne de Naram-Sin, soulignent que le roi Anubanini serait contemporain de Naram-Sin (vers 2254-2218 avant notre ère). Ces légendes présentent Anubanini comme un homme puissant qui avait l’habitude de piller les terres fertiles de la plaine babylonienne depuis son royaume montagneux. D’après ces sources, le royaume goutéen et les territoires élamites comptaient aussi parmi les terres pillées par les guerriers tribaux lullubis dirigés par Anubanini. Selon ce récit, Anubanini et ses hommes descendaient vers le sud et ne furent arrêtés que lorsqu’ils arrivèrent au littoral du golfe Persique.

 

Inscription en langue akkadienne du relief d’Anubanini : « Anubanini, le puissant roi, roi de Lullubum, a érigé une image de lui-même et une image de la déesse Ninni sur la montagne de Batir… » Suit une longue formule de malédiction invoquant les divinités Anu, Antum, Enlil, Ninlil, Adad, Ishtar, Sin et Shamash envers quiconque endommagerait le monument.

La légende de Naram-Sim présente ainsi les Lullubis : « Guerriers aux corps d’oiseaux des cavernes, une race aux visages de corbeaux [...] au milieu de la montagne. Ils ont grandi, ils sont devenus virils et ils ont acquis leur stature imposante. Sept princes, frères, glorieux et nobles commandaient leurs troupes composées de 360 000 hommes. Leur père était le roi Anubanini. Leur mère était la reine Melili. […] Ils ont dévasté le royaume goutéen et envahi le pays d’Élam. »

 

3-Le relief rupestre d’Anubanini

 

Le relief rupestre d’Anubanini (également appelé Sarpol-e Zohab II) est un relief rocheux de la période du règne d’Anubanini, roi du pays des Lullubis (vers 2300 av. J.-C.) ou de la période Isin-Larsa (vers 2000 av. J.-C.). Il est donc vieux de 4300 à 4000 ans.

Détail de l’inscription du relief d’Anubanini.

Le relief d’Anubanini se situe sur un grand rocher tout près de la ville de Sarpol-Zahab (province de Kermânshâh) à quelque 120 kilomètres du chef-lieu de la province. Il est important de souligner aussi que le relief rupestre d’Anubanini se situe à 190 kilomètres de route de la très célèbre inscription rupestre de Béhistoun (Bistoun, en persan), inscription monumentale achéménide qui décrit les conquêtes de Darius Ier (521-486). En effet, quand Darius Ier donna l’ordre de la construction du relief et de l’inscription rupestre de Béhistoun, celui d’Anubanini existait déjà depuis près de 1800 ans. Les deux reliefs se ressemblent à tel point que certains historiens estiment que les sculpteurs de Béhistoun s’étaient très probablement inspirés du relief rupestre lullubi : l’attitude du souverain, le piétinement d’un ennemi et les lignes de prisonniers.

Le roi Anubanini est équipé d’une hache, d’un arc et d’une flèche. Il est torse nu, porte une jupe courte, un chapeau à bords roulés et des sandales.

 

Les recherches archéologiques confirment que les reliefs Lullubi dont celui d’Anubanini sont les premiers reliefs rupestres de l’Iran et qu’ils sont beaucoup plus anciens que les reliefs élamites d’Eshkaft-e Salman (XIIe siècle avant notre ère) à Izeh (province du Khûzistân) et de Koul-e Farah (VIIIe siècle av. J.-C.) toujours à Izeh.

Dans ce relief rocheux, Anubanini, le roi des Lullubis, pose son pied sur la poitrine d’un captif. Le roi Anubanini est torse nu et ne porte qu’une jupe courte. Il y a huit captifs : six d’entre eux, les mains ligotées dans le dos, marchent dans une rangée sous les pieds du roi. Le premier de la rangée est le roi des prisonniers. Les deux autres prisonniers sont agenouillés derrière une déesse. D’après des recherches historiques, cette déesse, appelée Ninni dans l’inscription, serait l’équivalent lullubi de la déesse akkadienne Ishtar (reconnaissable aux quatre paires de cornes sur sa coiffe et aux armes sur ses épaules).

La déesse Ishtar/Inanna porte une longue robe à volants et un chapeau orné de cornes. Elle tend un anneau dans sa main droite et a des armes en forme de massue dans le dos.

 

Ishtar était une déesse mésopotamienne d’origine sémitique vénérée chez les Akkadiens, Babyloniens et Assyriens. Ishtar correspondait également à la déesse de la mythologie sumérienne Inanna, une même déesse se trouvant manifestement derrière ces deux noms. Ishtar était le symbole de la femme et une divinité astrale (associée à la planète Vénus). Déesse de l’amour et de la guerre, Ishtar était une divinité souveraine. Tout roi avait donc besoin de son soutien pour régner sur un royaume.

Prisonniers d’Anubanini amenés par la déesse Ishtar. Ils sont nus, les mains liées et tenus par un anneau passant par le nez.

 

Le relief d’Anubanini imite vraisemblablement le style de l’art royal mésopotamien de l’époque ainsi que sa langue. En effet, l’inscription du relief en langue akkadienne utilise également l’écriture de cette langue. Dans cette inscription, le roi Anubanini se déclare le puissant roi du pays des Lullubis, qui avait installé son image ainsi que celle d’Ishtar sur le mont Batir, et il appelle diverses divinités à préserver son monument.

Autres prisonniers et leur roi (à droite).

 

L’inscription rupestre commence par cette phrase : « Anubanini, le puissant roi, roi de Lullubum, a érigé une image de lui-même et une image de la déesse Ninni sur la montagne de Batir. » Le texte invoque ensuite la malédiction de nombreuses divinités appartenant aux cultures de l’époque envers quiconque endommagerait le monument d’Anubanini. Le relief datant d’il y a 4300 ans a été gravement endommagé pendant la guerre de huit ans imposée à l’Iran, de 1980 à 1988, par l’ex-dictateur irakien Saddam Hussein. Des photographies plus anciennes montrent en particulier une figure presque intacte du roi.

Pascal Coste (1787-1879), un architecte français, a dessiné le relief d’Anubanini en 1840. Associé au peintre Eugène Flandin (1809-1889), il visita l’Azerbaïdjan, Ispahan, Shiraz, les ruines d’Ecbatane, Béhistoun, Taq-e Bostan, Kangavar, Pasargades et Persépolis, où il réalisa de nombreux croquis.
Gravure sur bois du relief d’Anubanini, œuvre de l’artiste français Henri Faucher-Gudin (Histoire de l’Égypte, de la Chaldée, de la Syrie, de la Babylonie et de l’Assyrie, 1918)

Notes

[1Frayne, Douglas : Old Babylonian Period (2003-1595 BC), 1990.

[2Uruk (ou Ourouk) est une ville de l’ancienne Mésopotamie, dans le sud de l’Irak actuel, l’une des villes majeures de la civilisation mésopotamienne. Elle est considérée comme la plus ancienne agglomération à être devenue un véritable centre urbain dans la seconde moitié du IVe millénaire av. J.-C.


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