N° 176, été 2021

Un regard sur Le cœur orange d’un ange de Mortezâ Barzegar


Jafar Aghayani-Chavoshi


Introduction

L’écrivain, critique et enseignant Mortezâ Barzegar est né en 1981 à Kâshân. Sa carrière littéraire a commencé quand il était très jeune, mais il n’a fait publier son premier livre qu’en 2017. Il s’agit d’un recueil de nouvelles intitulé Le cœur orange d’un ange (Qalb-e nâranji-e fereshteh), qui a été suivi par son deuxième livre Confession horrible d’une tortue morte (E’terâfât-e holnâk-e yek lâkposht-e mordeh). Il a remporté plusieurs prix littéraires dont ceux de Jalâl Âl-e-Ahmad, Sâdegh Hedâyat et de Fereshteh pour son premier ouvrage. Ces deux livres ont reçu un très bon accueil du public. Le cœur orange d’un ange contient dix courtes nouvelles intitulées « Ce n’est pas une nouvelle », « Le vingt et unième tiroir », « Vingt tomans », « Azâdi », « Cher Monsieur l’écrivain », « Par erreur », « Ce n’est pas mon pied ! », « Le récit intempestif d’un homme décédé », « Une lampe pour le roi », « L’autopsie » et « Le banni ». L’ensemble de ces nouvelles est écrit à la première personne.

Nouvelles

Il est possible de relever les caractéristiques principales des nouvelles. [1] La nouvelle littéraire est un récit bref, un texte narratif ou une histoire racontée. C’est une œuvre de fiction, un texte imaginaire ou inspiré d’un événement réel ; elle se concentre sur une action unique, qu’elle traite de façon brève. Ainsi, selon André Gide, « la nouvelle est faite pour être lue d’un coup, d’une seule fois ». [2] Elle fait intervenir un nombre limité de personnages et de lieux, et un portrait psychologique du personnage principal y est souvent dressé.

La brièveté de la nouvelle représente un défi, car l’auteur ne dispose que de peu de mots pour créer un univers. Dans ce genre littéraire, le lecteur s’attend aussi à être surpris par le contenu et par le style d’écriture ; à éprouver quelque chose d’inexpérimenté. On peut ainsi considérer la nouvelle, avec Marcel Brion, [3] comme une œuvre d’art. L’ouvrage de Mortezâ Barzegar présente des situations et personnages divers, notamment un amoureux dans les années 1970 [4], un cadavre resté pendant vingt ans à la morgue [5], ou encore un garçon à la recherche de sa mère morte. [6] Il met en scène à la fois des gens de la classe moyenne et des couches défavorisées de la société. Les nouvelles couvrent trois grandes thématiques classiques : l’enfance, l’amour, et la mort. Barzegar réussit à créer un véritable suspens et à terminer ses nouvelles de façon inattendue. Cela est notamment le cas dans « Une lampe pour le roi » où, après la révolution iranienne de 1979, un jeune révolutionnaire cherche une solution pour effacer le tatouage « Vive le roi » sur sa main en vue de conquérir la jeune fille qu’il aime.

Couverture de “Le cœur orange d’un ange” de Mortezâ Barzegar

La mort

La mort est l’une des préoccupations fondamentales de la vie humaine. Elle revêt des significations distinctes selon les religions, cultures et écoles de pensée. En islam, la pensée de la mort est une sorte de prise de conscience et de disponibilité à passer dans un autre monde. [7] Selon Nietzsche, elle sonne la fin d’une vie répétitive et ennuyeuse condamnée à destruction [8], ou encore selon Schopenhauer, elle marque le soulagement de la souffrance et du malheur [9]. Elle occupe également une place centrale dans la littérature, et est présente dans la quasi-totalité des nouvelles de Barzegar : l’enfant qui perd sa mère (Vingt tomans, Azâdi et Par erreur) ; l’homme qui perd sa femme (Ce n’est pas une nouvelle et Le récit intempestif d’un homme décédé) ; le cadavre non-enterré (Le vingt et unième tiroir et Ce n’est pas mon pied) ; la tentative de meurtre (L’autopsie), ou encore la mort pénible d’un ange (Le banni). Dans Vingt tomans, Azâdi, la mère de l’enfant est déjà morte. Tous les proches de l’enfant essaient de lui faire croire cette vérité indéniable : « Papa disait qu’elle était morte, la grand-mère disait qu’elle était le papillon, qu’elle avait des ailes et sautait, l’oncle Majid disait qu’elle était allée au paradis auprès de Dieu. » [10] Mais l’enfant pensait que tout le monde mentait et que sa mère était vivante. Il veut la retrouver dans leur ancien quartier, Azâdi (victoire). L’épigraphe de ce chapitre est intéressante, car elle reprend une partie du testament du martyr Mashaallah Ghorbânpour : « Nous nageons dans une mer de sang jusqu’à atteindre le rivage de la liberté. » [11] Ainsi, pour atteindre la quiétude, il faut supporter les difficultés. Pour retrouver sa mère, l’enfant est prêt à subir la faim, la peur et la solitude. L’omniprésence de la mort chez Barzegar puise ses racines dans l’enfance de l’auteur qui fut très touché par la mort de ses proches – celle de sa mère, suivie d’autres proches. Il prit l’habitude de se vêtir constamment en noir. Il prit très tôt conscience de la distance infime qui existe entre la vie et la mort, et a accepté que la mort soit une partie inséparable de la vie. [12]

L’enfance

L’enfance est un autre axe central de ses nouvelles. Si l’enfance habite depuis longtemps la littérature et tous les arts, c’est au XXe siècle que de nombreux écrivains se sont particulièrement tournés vers elle pour questionner leurs moyens d’expression. Ainsi, “l’esprit d’enfance n’a pas d’âge. Il est fait de silence et d’émerveillement, de déraison et de bon sens, de jeu et de gravité. Il conjugue rires et pleurs, cruauté et tendresse, innocence et ruses. Il nous transporte à chaque instant hors du temps, hors de nous-même. Par quel chemin peut-on s’en approcher ? Comment s’y orienter ? Mes réponses combinent des souvenirs, des exercices, des réflexions libres. Objectif : que chacun élabore son esprit d’enfance comme une ressource pour penser, agir et créer. » [13] Les souvenirs, les images et les voix de l’enfance ne cessent d’être présents à l’esprit. Notre avenir est basé sur l’enfance et influence l’ensemble de notre existence. Trois nouvelles de Barzegar font référence à cet univers. « Vingt tomans, Azâdi » commence quand un petit garçon rencontre la nouvelle épouse de son père Mohsen. L’enfant n’a jamais cru à la mort de sa mère, Parvâneh et pensait qu’elle est emprisonnée quelque part. Un ami, qui a lui aussi une belle-mère suite au divorce de son père, lui a mis cette idée dans la tête. Le lecteur ressent la peur et l’espoir de ce garçon : la peur de son père et l’espoir de l’enfant pour retrouver sa mère. Quand il parcourt les rues du quartier, le lecteur peut bien imaginer le milieu et ses habitants.

« Par erreur » en constitue un autre exemple. Mojtabâ vit la fin de son enfance. Il a perdu sa mère lui aussi. Son cousin l’incitait à s’allonger dans une tombe pour expier son péché : rompre le jeûne du Ramadan. Mojtabâ l’accepte et le fait de peur que son père ne le découvre. Il est finalement obligé de faire une chose qu’il n’aime pas : rejoindre le rang des révolutionnaires. [14] Dans « Ce n’est pas mon pied », le lecteur découvre une histoire narrée par un enfant mort qui aimerait devenir plongeur, comme son père. Le narrateur, qui avait la phobie de l’eau, accède à ce souhait. Il entre par ce biais dans le monde des adultes : la guerre, qui détruit son enfance. L’anxiété et l’angoisse se font sentir tout au long du livre : un homme comprend que sa femme tente de le tuer ; des hommes qui ont peur de la tempête ; un homme témoin de la mort de sa femme, la peur de l’eau d’un enfant.

L’amour

L’amour est le dernier thème central de l’œuvre. Il est en réalité question de deux types : l’amour trahi et l’amour fidèle. L’un des personnages d’une nouvelle est Rojhan qui a trahi son mari, Bardiya. Dans « L’autopsie », Rezâ a trompé sa femme et cette dernière a tenté de le tuer. Dans une autre, Farhâd Babakhani a trahi sa femme lors d’un voyage à l’étranger. Les trois histoires parlent de trahison mais le style d’écriture, la façon dont le sujet est traité et la fin sont très différents. Le personnage du « Récit intempestif d’un homme décédé », Mortezâ, aime sa femme morte. Dans « Une lampe pour le roi », l’amant (Jâvid) tente de se rapprocher de sa bien-aimée qui soutient la révolution, Akram. L’intrigue des nouvelles est très riche, entre complots et accidents. Le début des nouvelles capte l’attention du lecteur : un cadavre inconnu est identifié presque vingt ans après ; l’antenne de la Tour Milâd est enfoncée dans le cœur orange d’un ange, peut-être déchu ; un plongeur aux mains attachées et enterré vivant a été découvert plusieurs années après sa mort.

En partant de ces thématiques, Barzegar traite in fine du manque et de la solitude. Il exprime l’idée que dans la société moderne, les relations humaines tendent à se déliter de façon croissante. L’homme se sent seul même au milieu d’un groupe. Les occupations de la société et la vie moderne lui imposent la solitude. Le décès de proches, la rupture de relations, les échecs commerciaux et sociaux… tous expérimentent une sorte de manque et de solitude qui a été au cœur de l’enfance de l’écrivain. Barzegar peut ainsi être situé entre l’idée d’Alain Robbe-Grillet (« Je n’ai jamais parlé d’autre chose que de moi » [15]) et celle de deux « moi » superficiels et profonds de Marcel Proust.

Bibliographie :

- Ahmadi Ariyân, Amir. « Réflexion sur la nouvelle iranienne », disponible https://poetica-project.com

- Barzegar, Mortezâ, Le cœur orange d’un ange, Téhéran, Nashr-e-Tcheshmeh, 6e éd., 1397 (2018).

- Brion, Marcel, « Félicité par Katherine Mansfield », Revue hebdomadaire, mai 1928, p. 477.

- Droit, Roger-Pol, Esprit d’enfance, Odile Jacob, disponible sur

- http://rpdroit.com/2017/03/08/lesprit-denfance/

- Gontard, Marc, Le roman français postmoderne, une écriture troublante, Halshs-00003870, 2003, disponible sur

- http://halshs.archives-ouvertes.fr

- Ledure, R. P. Yves. « Nietzsche et la pensée de la mort », disponible sur http://documents.irevues.inist.fr

- Ozwald, Thierry, La nouvelle, Paris, Hachette, 1996.

- Payandeh, Hoseyn. La nouvelle en Iran, vol. 2, Téhéran, Enteshârât-e Niloufar , 3e ed., 1395 (2016).

- Philonenko, Alexis, « Le transcendantal et la pensée moderne », Étude de l’histoire de la philosophie, coll. Epiméthée, Paris, Presses Universitaires de France, 1990.

- Robbe-Grillet, Alain. Le Miroir qui revient, Paris, Minuit, 1985.

- That, Pham Thi. « Nouvelle française contemporaine et théories du genre », Pays riverains du Mékong, no.1, 2010.

- Yasrebi, Yahya, « La mort et la pensée de la mort », Qom, Ghabasat, no. 19, 1380, pp. 111-125.

- http://documents.irevues.inist.fr

- http://halshs.archives-ouvertes.fr

- https://www.mehrnews.com/news/4324497.

- http://rpdroit.com/2017/03/08/lesprit-denfance/

Notes

[1P. T. That, « Nouvelle française contemporaine et théories du genre », Pays riverains du Mékong, no. 1, 2010, pp. 15-34.

[2Cité par Ozwald,Thierry, La nouvelle, Paris, Hachette, 1996, p. 9.

[3« Félicité par Katherine Mansfield », Revue hebdomadaire, mai 1928, p. 477.

[4M. Barzegar, Le cœur orange d’un ange, Nashr-e Tcheshmeh, 6e éd., 1397, p. 84.

[5Ibid., p. 17.

[6Ibid., p. 26.

[7Yasrebi, Yahyâ, « La mort et la pensée de la mort », Ghasabat, n° 19. p. 112.

[8Voir R. P. Yves Ledure, « Nietzsche et la pensée de la mort », disponible sur http://documents.irevues.inist.fr.

[9Alexis, Philonenko, « Le transcendantal et la pensée moderne », Étude de l’histoire de la philosophie, pp. 238-254.

[10M., Barzegar, Le cœur orange d’un ange, Nashr-e-Cheshmeh, 6e éd., 1397, p.34.

[11Ibid., p.26.

[12Voir « Coexistence, manqué et solitude », Entretien avec Sâzandegi n. 82, publié le 19 khordad 1397.

[13R. P. Droit, Esprit d’enfance, Odile Jacob, disponible sur http://rpdroit.com/2017/03/08/lesprit-denfance/.

[14M., Barzegar, Le cœur orange d’un ange, Nashr-e-Tcheshmeh, 6e éd., 1397, p. 58.

[15A., Robbe-Grillet, Le Miroir qui revient, Paris, Minuit, 1985, p. 10.


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