N° 15, février 2007

Tel qu’en lui-même, enfin : l’espacementalisme


Abbâs Farhâdnejâd

Voir en ligne : Yadollah Royaï
A la recherche de ce mot solitaire


Le manifeste de l’espacementalisme est publié en 1968. Fruit de longues discussions successives, ce manifeste regroupait de jeunes poètes et artistes iraniens qui revendiquaient, animés par leur soif de connaissances nouvelles, une nouvelle définition de la poésie. Dès sa naissance, l’espacementalisme (ou la poésie de volume) a été définie non comme une " école " ou comme un " certain goût personnel ", mais comme une " découverte ". L’accent mis par Yadollah Royaï sur la notion de " découverte" expose bien le souci qu’a ce poète et théoricien de ne pas considérer cette tendance comme une création ex-nihilo, mais bien au contraire de la prendre comme le moyen le plus efficace permettant d’assurer la vie de la poésie dans sa continuité. La tradition poétique devient ainsi le fondement de l’édifice moderne de la poésie contemporaine ; monté sur cet énorme socle, le modernisme poétique lui donne à son tour l’occasion de s’épanouir dans sa plénitude. La poésie a donc trouvé le souffle dont elle avait besoin et qu’on lui avait ôté depuis la disparition des grandes figures de la poésie persane. Rehausser le statut de la poésie en lui rendant le prestige et le pouvoir qu’elle a d’être un mode de connaissance, voilà le souci premier des poètes espacementalistes qui échappent à toute convention extérieure en ne se préoccupant que de la vie de la poésie. "Passionné de poésie ", le poète s’apprête à " s’y sacrifier ".

La poésie est donc un mode de connaissance ; ce qui l’approche essentiellement de la philosophie. Dans son Introduction à la philosophie, Jaspers insiste sur cette idée que l’essence de la philosophie est la recherche du savoir et non sa possession. " Faire de la philosophie, c’est être en route ". Ainsi, contrairement au fanatique qui se croit le propriétaire de la certitude, le philosophe, dans son humilité même, s’efforce d’être le pèlerin de la vérité. Et de son côté, dans un entretien publié dans la revue Missives, Royaï définit le principe de son travail : " Nous sommes obligés de ne pas croire, pour arriver à la recherche, à la vérité d’une chose ". Le travail poétique donne ainsi au poète l’occasion de connaître son monde. L’incrédulité du poète consiste à abandonner les idées reçues et à sortir des lieux communs pour se donner de nouveux horizons à parcourir et de nouveaux terrains à exploiter. Le poème n’est plus l’aboutissement d’un agencement réglementaire, l’expression d’un compromis à partir d’une commande extérieure, mais au contraire le centre générateur d’expériences nouvelles et de connaissances possibles. Et s’il invite forcément le lecteur à y déceler l’expérience d’un sujet, cette expérience n’est plus celle d’un " regard " figé, mais plutôt celle d’un parcours qui, tout en invitant le lecteur à y prendre part, ne lui impose aucune directive qualifiant la démarche du poète, le poème étant un espace unique habité par un sujet unique. Le lecteur ne remplit plus la fonction d’un récepteur passif ; il participe à la création du poème selon ses horizons imaginaires et en mettant en jeu ses propres moyens de connaissance. Chaque lecteur agit de sa propre manière comme chaque poète vit sa propre vie dans le poème. Le monde et ses réalités nous sont donnés à connaître. Or l’espacementalisme nous propose de porter un regard autre sur les réalités, de les appréhender non pas selon ce qu’elles sont par convention, mais dans leur finalité profonde, de déceler leur part invisible. D’où le recours à la phénoménologie. Royaï, comme il déclare lui-même, " convoque l’indicible en appliquant la technique de mettre entre parenthèses " ses " visions reçues " ; il a personnalisé ce " système husserlien de la métaphysique " pour l’appliquer " dans le domaine de la poétique ". Le poète ne s’arrête pas à la face apparente de la chose. La réalité de son apparence n’est qu’un point de départ pour l’activité cognitive du poète. La technique de " mise entre parenthèses " permet au poète de faire "glisser" l’objet de son apparence immédiate vers la pensée que le poète invente selon sa démarche personnelle ; et donc à sa " finalité " telle qu’elle se révèle au poète dans son dynamisme mental. Le processus de la découverte (ou de l’invention) de cette finalité, en tant qu’elle n’obéit pas à la logique linéaire de la langue, oblige le poète à faire un "saut " (une " traversée mentale ") qui laisse derrière lui un espace (espacement) de " non-dit " constituant le lieu de toute rencontre possible et de toute expérience à venir. A son retour à la réalité d’origine, le poète (il en va de même pour le lecteur) rencontre une autre réalité, une réalité nouvelle qui n’a rien à voir avec la réalité première parce qu’elle est perçue, cette fois, à travers toute une expérience nouvelle. Ainsi, le poète, en mettant " en suspens l’objet " et " son apparence visuelle " aussi bien que ses propres "visions reçues ", se fait-il le pèlerin de la vérité cachée, de l’invisible, du secret que la chose garde dans ses dimensions cachées.

Yadollah Royaï

Mais le rapprochement de ces deux modes de connaissance que sont philosophie et poésie n’exclut pas le maintien de leur différence essentielle. Le travail du philosophe est un travail de réflexion en vue de l’explication du monde, tandis que le poète se donne pour tâche la reconstruction de ce même monde. La philosophie se sert des mots pour expliquer ses perceptions ; plus sa langue est transparente, mieux sont exprimées ses idées. A l’inverse, la transparence est l’exigence première du langage philosophique, le poète prend les mots dans leur opacité même. Le poète n’a rien à expliquer ; il est avant tout le technicien du langage. Ce n’est pas par hasard si pour désigner la notion husserlienne d’" épochè ", Royaï se sert du mot " technique ". Si, dans ses choix minutieux, il mesure avec délicatesse ses mots, ce n’est pas pour les faire mieux correspondre à ses idées, mais pour leur donner une meilleure place dans l’édifice de son poème. Pour Royaï, chaque mot a sa propre valeur et son propre prestige. Les mots ne sont pas seulement véhicules de sens, mais surtout porteurs de vie ; loin de vouloir les asservir, il s’efforce d’établir avec les mots une relation de sympathie. Un rapport de réciprocité et d’échange se crée alors entre poète et mots : le poète se sert des mots pour "échafauder " son poème et les mots exigent du poète les meilleures places dans son échafaudage. Le mot n’est pas le moyen de désigner une chose, mais la chose elle-même dans toute sa matérialité ; il est doué d’une vie que le poète partage, où il expérimente la sienne. Le mot fournit ainsi une nouvelle expérience au poète et lui ouvre un nouveau monde. Les mots sont des " monades " dont le poète fait l’expérience (si non la connaissance) et, en assumant le rôle de médiateur entre eux et en réunissant toutes ses vies séparées, il construit, dans un travail de " forme ", un réseau de relations vivantes qu’il nomme " poème ".

La distinction que Royaï tient à faire entre " la poésie " et " le poème " exprime bel et bien cette idée que l’activité poétique n’est seulement pas issue d’une simple inspiration, mais aussi et surtout se définit par un travail laborieux sur la forme dont l’exigence est l’un des grands plaisirs de l’espacementalisme. " Le travail du poète est de faire de la forme". Certes, il ne faut pas négliger la part incontestable de l’inspiration ; mais la différence entre le poète et le commun des mortels réside dans le fait que le premier capte cette inspiration dans une forme. La forme, tout en canalisant l’inspiration, lui donne son souffle ; elle est l’appareil inspiratoire de l’inspiration dont le manque chez le " passant de la rue " la tue. Aussi, le travail du poète n’est-il pas de faire de la poésie mais des " poèmes ", le poème étant la forme travaillée de la poésie. C’est dans le poème que les qualités poétiques, éventualités dispersées, s’actualisent par une composition rigoureuse d’éléments esthétiques. L’individualité du poète se manifeste dans son poème par la forme qu’il donne à son langage. Le poème est une construction esthétique dont la conception implique la présence non seulement d’un ingénieur travailleur mais d’un artiste inspiré : cette architecture sera l’oeuvre d’un architecte.


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