N° 15, février 2007

Voleur d’enjoliveurs


Sâdegh Tchoubak
Traduit par Mahmoud Goudarzi




On l’arrêta au moment où il allait arracher de la roue le deuxième enjoliveur. Il avait caché le premier sous son aisselle et tâchait de sortir le deuxième avec son tournevis, lorsqu’un coup lourd et écrasant le fit s’effondrer à même le sol. Puis un coup de pied dans l’abdomen lui souleva l’estomac et ses yeux s’éteignirent. Il poussa quelques hoquets secs et s’évanouit.

L’enjoliveur tomba de sous son bras, se mit à rouler et alla s’échouer un peu plus loin dans la rue. On s’attroupa autour de lui. Un homme le prit par le bras et le souleva. Il était plié en deux, incapable de se redresser. Un fort coup sur la nuque et une paire de taloches le jetèrent de nouveau à terre. Son visage éploré et souffrant se contractait, peinait. Il avait treize ans et ne portait pas de chaussures.

Une grosse Cadillac noire toute flambante gisait comme un scarabée au milieu de la foule sans se soucier de l’enjoliveur qu’on venait de lui subtiliser. Et le petit garçon, telle une mouche sous l’effet d’un insecticide, se tortillait dans le cercle tracé par un mur de jambes maladives et tordues. Les paroles mordantes et fielleuses qu’il entendait ne laissaient pas de répit à sa douleur.

- Fils de … tu voles donc en plein jour ?

- C’est sans doute celui qui a volé avant-hier notre pot à eau

- Dis donc, qui t’a amené vers ce quartier ?

- Il y a quelques jours, on a volé aussi notre chaudron.

- Des larcins, il n’y en a jamais eu dans cette rue.

- Mais c’est à qui, cette bagnole ?

- La bagnole ? Tu ne connais pas ? Elle est au seigneur Hâdj Ahmad, le directeur du syndicat des bouchers.

- Je vais appeler un agent.

- Il n’y a pas d’agent. Emmenons-le au commissariat !

- Quand on l’aura foutu au trou, l’envie de voler lui passera.

Le voleur avait la bouche pâteuse. Il sentait comme le poids d’une lourde charge qui l’empêchait de bouger. Une autre personne lui saisit l’épaule, le souleva, lui cracha au visage et lança :

- Dis donc, qui t’a amené vers ce quartier ?

L’homme était imposant, avec des yeux exorbités, l’échancrure de sa chemise ouverte et une barbe courte et hérissée couvrait son visage.

Le petit garçon essaya de se redresser mais il flageola. Le sol se dérobait sous ses pieds. La douleur l’exaspérait. Son visage se crispa et il parvint à dire : " Pour l’amour de L’Imam Caché1, ne me battez pas. Je suis malheureux".

Les coups de poing reprirent de plus belle ; des coups de tête et de pied, et on lui couvrit le visage de crachats.

Il essayait de couvrir de ses mains tout son corps, mais il n’y parvenait pas, et ses cris s’étranglaient dans sa gorge. Il saignait de la bouche et du nez et son sang se mêlait à ses larmes.

" Maintenant, il faut frapper à la porte de Hâdji pour qu’il vienne en personne lui régler son compte" proposa le maraîcher du coin qui connaissait bien le Hâdji en question. A la suite de quoi, il cracha par terre et éclata de rire.

On frappa à la porte et Hâdji vêtu d’une chemise et d’un pyjama larges et crasseux vint ouvrir. Avec son crâne chauve, ses yeux cernés au-dessous desquels pendaient des chairs fripées et son gros ventre, il avait plutôt l’air plouc. Son fils en tenue de cow-boy américain et armé d’un fusil factice, vint se planter devant lui sur le seuil de la porte et, soutenu par son père, se mit à dévisager les gens en leur lançant des regards curieux. Il avait le même âge que ce garçon qui se tordait de douleur, se tortillait par terre, et dont les larmes se mêlaient à son sang.

Hâdji demanda : Où est le voleur ?

Il savait qu’on avait arrêté le voleur de ses enjoliveurs. On l’avait informé et il était venu lui-même ouvrir la porte.

La foule se recula pour laisser passer Hâdji qui se dirigea dans la rue vers le garçon. Celui-ci était toujours plié en deux. Et le bitume était trempé par son urine et son sang. A son arrivée, il flanqua un coup de pied dans l’estomac du voleur, si bien que son visage prit une sombre allure, qu’il suffoqua, et que son corps fut pris de convulsions.

- Il fait le mort.

- Mais il est increvable, lui.

- Si on en pendait un, les autres n’oseraient plus voler.

- Il faut lui couper la main et mettre le moignon dans l’huile chaude. Il joue la comédie.

Le petit garçon gisait recroquevillé sur le sol ; une écume ensanglantée sortait par la commissure de ses lèvres et le bitume était rouge et mouillé d’urine et de sang.


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