N° 15, février 2007

Yadollah Royâï
A la recherche de ce mot solitaire


Rouhollah Hosseini

Voir en ligne : Tel qu’en lui-même, enfin : l’espacementalisme


Au commencement du mot

Paraît toujours la fin d’une chose

Qui n’est pas mot

Ce que je vois

Dépasse la vitesse de l’étant

Et ce que je ne vois pas

Dépasse les lèvres

Yadollah Royaï

Et au commencement était l’attente. Traînant sur les bords de l’existence, dans ce loin lointain, où règne l’obscur, on entendit le mot et surgit le monde. Le mot fut le monde. De ce commencement, entre autre, la poésie rendit l’écho. Elle se fixa pour objectif d’extraire sans cesse le monde de l’obscurité, de l’oubli. En ce sens, la poésie est, pour reprendre le mot de Blanchot, une quête orphique. Dans cette même optique prend place le travail poétique de Yadollah Royaï, le plus éminent représentant d’une veine contemporaine de poésie formaliste en langue persane : la "poésie de volume" ou l’"espacementalisme" qui suggère au poète de pousser encore plus loin son expérience, en dotant l’image d’une dimension nouvelle, une troisième, faisant office de liant entre deux mots (ou plus) en vue de réaliser une image inédite, et le surgissement d’un volume :

Deux choses qui se touchent

Touchent une troisième

Le toucher

Le poète est ainsi amené à découvrir, grâce à ses manipulations, de nouvelles dimensions dans les mots et dans la syntaxe. Le mouvement s’empare alors du sens et de la lecture, pour faire du morceau poétique, de l’œuvre dans son ensemble, un objet singulier et complexe, difficile d’accès.

Né en 1933 à Damghân, au cœur du désert iranien, Royaï vit à présent en France où il a publié de nombreux ouvrages de poésie dont : Dans les années nocturnes en 1994, Et la mort était donc autre chose en 1997 et La pensée en je signature en 2004. Parmi ses premiers ouvrages, on peut citer Les poèmes de mer en 1967, De je t’aime et Les nostalgies en 1968.

Quelle lèvre en moi

S’installa dans l’espace des instants

Et chanta ?

Quel besoin en moi

Ouvrit sur le passé

Les fenêtres de mon mot ?


De je t’aime

De toi je parle de doucement

De toi je parle de te dire

De toi je parle d’avec liberté

De toi quand je parle

Je parle

De l’amant

Du mystique

De je t’aime

De je t’aimerai

De penser au passage en solitaire

Moi avec le passage par ton cœur je traversais

Moi avec le voyage du noir de tes yeux est beau

Je vivrai

Moi avec dans ton espoir

Je subsisterai

Moi avec en parlant de toi

Je chanterai

Nous tenons nos souvenirs du nocturne

Nous tenons nos souvenirs de la fuite

Dans la mémoire

De la jouissance promise dans le secret

Les souvenirs nous sommes des chuchotements…

J’aime le parler de toi

ش un éclat de doucement

J’aime l’entendre de toi

Sois le rare plaisir de l’entente !

Toi, de par la ressemblance, de par la beauté

Sois le voir pour mes yeux assoiffés !


La mort du visage

Ta bouche ouverte

Un bras fut

Pendu

De l’épaule, de la prière

Bouche fermée te voilà

Voici le bras de mes paquets

Versés sur l’épaule dans l’injure

Bouche close, la galaxie

Gelée dans l’étang

S’ouvre doucement

Fatiguant la forêt

A mes oreilles

Parle doucement !

Que mon vol d’armes

De tes lèvres

Parvienne à cacher

Au creux de tes lèvres

Et la galaxie et l’étang.


Du témoignage qui coule au bout du doigt

La ruine s’élève de ton regard

Quand

Se lève ton doigt

Mystère je deviens

Et m’enroule autour de ton doigt

Alors qu’il indexe les ruines

Ton doigt se levant avec ton regard

Enroule mon visage

Dans cette voix qui rampe


Sur les bancs de la souffrance

Et mon visage

Ce familier de la souffrance

Se mêlait aux lattes de torture

Sur le soi des lattes

Et les lattes en soi

Se faisaient miroir

Pour le miroir.

Avec les yeux de l’étrangeté

Mes prunelles furent le temps

Et l’errance du genou dans la plaie

Et le fouet de la signature sur le dos.

Du mensonge dans la douleur il y avait

Et de la calomnie dans l’épopée

Et sous le joug, des têtes

Lançant leur sommeil la nuit

Au plein milieu de leurs cheveux.

L’ancienne citadelle

Se réveillait

Dans un triomphe sauvage

Sur les toits de la ville

Au moment où la flamme

Montait l’arbre nocturne

Le vieil architecte

Joua de son médiateur

Au lieu de la folie

Sur le corps du monde.


A l’instant de la cendre

A l’instant de la cendre

De feu fut ma conduite

Quand j’apercevais

Un nuage

Pleurer ma cage.

Ma prison pleuvait dans le tumulte du feu

Quand

La haute conduite de l’eau

Retournait avec les marges renversées

Je me gonflais d’artificiels songes

Comme si des cyclones

Et la lumière

Se déformaient sur le monde non éclos

De la mort

Au sein d’un ciel de vents

Et de voix cristallines

A l’instant de la cendre

Un nuage pleure

Ma cage mondaine

Quand la haute conduite de l’eau

Est en forme de cage

Quand

En forme de liberté est la mort

A l’instant de la cendre.


La mort en chemin

Et la mort

Fut en forme de corde, attendant la mort,

Et sur le chemin, attendant la mort

S’en allait avec la mort attendant

Quand la corde vit son miroir

Et que la mort reconnut la mort

Une transparence vit le soldat condamné

Et dans la transparence du miroir

Elle réfléchit :

Je suis mercure.


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