N° 32, juillet 2008

Après l’explosion


Kourosh Assadi
Traduit par

Shahrzâd Mâkoui


La pluie était en train de tout laver. L’eau du caniveau coulait des deux côtés de la rue, à toute vitesse, et le pavé était noir et mouillé. La rue était vide. Il pleuvait fort. Un bus arriva et freina devant l’arrêt, de l’autre côté de la rue. Les lumières étaient allumées dans le bus. Il était vide. Un homme descendit de ce bus vide et courut se réfugier sous un toit, ouvrit un parapluie et se mit rapidement à courir sur le trottoir ; comme s’il avait voulu rattraper l’eau qui partait. Il s’arrêta tout à coup. Il revint quelques pas en arrière et s’immobilisa devant un amas informe adossé au mur d’un magasin fermé. Il tint le parapluie et tira quelque chose de sa poche, se baissa devant l’amas, puis se remit en marche. L’amas fit un mouvement, une main en sortit et prit l’objet que l’homme avait posé devant lui. Le tonnerre grondait et la pluie fouetta les vitres du magasin. La buée les couvrait lentement. Comme caché derrière la vapeur, l’amas se mit debout et rentra dans le magasin Alborz. Toutes les lampes du magasin étaient allumées. C’était le seul endroit éclairé de toute la rue obscure. Il faisait sombre comme à minuit. Pourtant il n’était que deux heures. Deux heures de l’après-midi, un vendredi. L’amas-homme tourna le dos à la fenêtre et se mit debout au milieu de la chambre pour se réchauffer les mains sur le poêle. On entendait au loin le sifflet incessant des trains. L’autre, assis les genoux pliés sur le lit, et qui regardait l’extérieur par la vitre à moitié invisible, dit : "Un train sous la pluie."

-Il arrive ou il part ?

-Peut-être qu’il s’est arrêté. Il s’est arrêté et il ne fait que siffler.

L’assis fixait la vitre, l’œil vide. Les gouttes de pluie toquaient rapidement contre la vitre.

"Un train sous la pluie et qui siffle pour rien."

Celui qui se tenait debout regarda sa montre. Il regarda le téléphone et alla prendre un pardessus, le mit et se tint un moment immobile, la main dans la poche, puis il sortit la main droite. Il ouvrit le poing et regarda le bout de papier froissé plié en quatre de nouveau, ferma le poing et mit la main dans la poche.

Le téléphone sonna trois fois puis s’arrêta. Celui qui était assis s’avança. Il posa ses talons par terre, se pencha et tira un sac de voyage noir de dessous le lit. Il ouvrit la fermeture éclair du sac et regarda dedans, la referma et se leva. Le téléphone sonna deux fois.

"Encore."

Celui qui portait le pardessus se mit devant la vitre. Elle était maintenant entièrement couverte de buée. Derrière la buée, le magasin Alborz paraissait flou. Le téléphone sonna un coup et s’interrompit.

"Allons-y."

Il se retourna. L’autre, qui portait le sac, était près de la porte. Elle était ouverte. Celui qui était devant la fenêtre, s’avança et se mit devant le poêle avec les mains en l’air pour les réchauffer mais il s’aperçut qu’il était éteint et qu’il sentait le pétrole et la fumée. Il mit les deux mains dans ses poches et empoigna dans celle de droite, le papier froissé et plié en quatre. Ils fermèrent la porte et descendirent l’escalier. Le tonnerre éclata et les vitres du palier tremblèrent. Dehors, il faisait complètement sombre.

Celui qui portait le sac dit :

"On dirait qu’elle n’a pas envie de s’arrêter.

-Tant mieux.

-Pourquoi tant mieux ?

-Quand il pleut, il fait bon et tout est flou. Je n’aime pas le soleil. Sous le soleil, tout paraît nu. Tout semble terriblement net.

-Et la neige ?

-Je n’en ai jamais vu.

-Il paraît que dans les pays scandinaves, il y en a partout.

-Je ne sais pas.

-Il paraît qu’il fait jour six mois et nuit les six autres. Six mois clairs, six mois sombres.

-Je ne sais pas. Je n’en ai jamais vu. J’aurais voulu être dans un endroit où il pleut tout le temps. Tout le temps."

Ils arrivèrent devant la porte du bâtiment. Celui qui portait un sac toucha la main de celui qui portait un pardessus. L’autre s’arrêta et prit le sac. Celui qui ne portait plus de sac sortit du bâtiment et fit quelques pas, regarda la rue des deux côtés, rentra et prit l’homme au pardessus dans ses bras. Il dit :

"Fais attention à toi.

-Et toi ?

Celui au regard vide et aux mains vides dit :

-Moi ?

-Tu préfères la pluie ou la neige ?

-Je crois que ça m’est égal. Je ne sais pas, je n’y ai pas pensé."

Une ambulance passa devant eux en hurlant et s’éloigna.

Celui pour qui c’était égal tapota l’épaule de l’autre, qui remonta le col de son pardessus, changea son sac de main, sortit du bâtiment et se mit sous la pluie en fixant la rue, là où l’on pouvait voir de là-haut, de derrière la vitre, le magasin Alborz et maintenant, avec ses yeux mouillés de pluie, il ne voyait plus rien. Il faisait sombre et silencieux partout et tout était fermé. Il n’y avait personne et la pluie était fine. Fine et lente. Il fit encore quelques pas et s’avança vers la bordure du trottoir. L’eau boueuse et agitée courait dans le caniveau. Il regarda le bout de la rue. Une voiture aux phares allumés s’approchait. Elle s’arrêta devant lui. Ses essuie-glaces balayaient le pare-brise avec un bruit de crissement. Le conducteur ouvrit la portière, sortit la tête jusqu’aux épaules et demanda :

"Vous allez à la gare ?"


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