N° 32, juillet 2008

Par delà la femme d’exception :

Camille Claudel, un génie artistique


Elodie Bernard


"J’étais arrivé à ce point d’émotion où se rencontrent les sensations célestes données par les Beaux Arts et les sentiments passionnés. En sortant de Santa Croce, j’avais un battement de cœur, la vie était épuisée chez moi, je marchais avec la crainte de tomber."

Stendhal, Extrait de Rome, Naples et Florence (1817).

Des débuts dans un atelier aux vertiges claudéliens

"Aujourd’hui, Camille Claudel est trop connue. Son histoire d’amour avec Rodin, sa relation avec son frère Paul, son statut d’icône du féminisme, son naufrage dans la folie : tout cela empêche de considérer l’œuvre en soi. Or elle voulait avant tout exister en tant qu’artiste. Sans casser le mythe, nous avons donc souhaité replacer cette femme sculpteur au panthéon des grands créateurs", soulignent les deux commissaires de l’exposition, Véronique Mattiussi et Aline Magnien. C’est avec cette dimension proprement sculpturale que cette exposition s’efforce de renouer.

Si l’ombre de Rodin plane toujours sur l’œuvre de Camille Claudel, cette exposition de quatre-vingt sculptures se distingue par un souci d’objectivité, d’exhaustivité et accessoirement de sobriété. Des débuts de l’artiste aux dernières œuvres dans les années 1900, ce mode de présentation explicite le cheminement propre de sa pensée artistique. Les premiers essais de l’artiste consistent à dresser une série de portraits de ses proches ou de figures pittoresques croisées en chemin, par le fusain et la gouache, à travers la terre cuite et le plâtre. Comme le montrent ses premiers exercices, Camille Claudel maîtrise aussi rapidement les techniques de la sculpture qu’elle en affirme son sujet presque unique, la figure humaine, et sa volonté de réalisme. Cela lui fait choisir des modèles à l’opposé du bel idéal, vieilles femmes et mauvais garçons. C’est le cas de La Vieille Hélène, du vieil homme de L’آge mûr, ou encore de la vieille fileuse étouffant sous sa chevelure de Clotho. La seule pièce manquante : le plâtre de La Niobide blessée, déposé par l’Etat français en 1935 au musée de Bejaïa en Algérie. En outre, aucun effet de lumière et de support ne vient altérer l’esprit dans lequel les pièces ont été créées.

Une double passion : l’élan créateur

De sa rencontre avec Rodin vers 1883, son orientation sera confirmée, accentuée mais ne sera pas créée. "Le principal apport de Rodin aura été d’avoir appris à la jeune fille à modeler en tournant autour du sujet", "à modeler toutes les surfaces d’une statue simultanément en en faisant le tour" (théorie des profils), résume Véronique Mattiussi à l’évocation des années d’atelier et de passion. A l’époque, les ateliers sont un univers d’hommes où la besogne exige force et résistance physique. Progressivement, Camille Claudel s’y impose par sa grande force de caractère et son indépendance d’esprit, et surtout par un acharnement au travail et des qualités peu ordinaires. Elle en devient un élément incontournable à la fois pour la direction du lieu que pour le sculpteur lui-même. Période intensive à l’atelier où Camille va s’employer à réaliser des mains, des pieds ou autres parties délicates, raconte la légende. C’est à ce moment qu’elle va également réaliser un des plus beaux portraits de Rodin que l’on connaisse. A noter, la violence qui était jusque-là représentée sur un mode descriptif passe désormais dans le geste. Les bouches crient, les muscles se nouent, les corps se contorsionnent. La tension expressionniste des membres du corps est alors devenue nettement plus visible. Rodin et elle créent ensemble ; d’un même élan, leurs gestes s’entremêlent, se croisent. Ainsi l’exercice qui consiste à attribuer à l’un ou à l’autre une idée ou une forme est rendu caduc. "Le génie est comme un miroir." [1]

La Valse est élaborée vers 1890 et présentée au Salon de 1893. De nombreuses versions existent, permettant d’en modifier la perception. "Le mouvement oblique et l’élan du personnage sont accentués, le tourbillon de la danse se transforme évoquant le vertige de La Roue de la Fortune", résument les deux commissaires de l’exposition. A ce même salon de 1893, est présentée la Parque Clotho une des trois déesses régissant, dans la mythologie grecque, le destin des hommes. Avec la figure décharnée de la vieille femme, l’enjeu devient ici sculptural, Auguste Rodin et Jules Desbois s’essayant également à la représentation de l’extrême vieillesse avec Celle qui fut la Belle Heaulmière, L’Hiver et La Misère. Elaborée en 1886, la première grande œuvre narrative et symboliste de Camille Claudel, Sakountala, met en scène la légende hindoue de ce nom, affrontant ainsi pleinement la question de la composition. Une légende hindoue qui tour à tour devient gréco-romaine, passant de la notion psychologique d’abandon au sens amoureux du terme.

César, Portrait de Camille Claudel à 18 ans, 1881, papier albuminé, 15,5 x 10,3 cm, Ph. 527, © musée Rodin, Paris, 2008

A partir de 1892, Camille Claudel s’installe à son propre compte et tente de se détacher de la notoriété de Rodin. Accentuant et non amoindrissant son originalité, Camille ne respecte pas les canons de la statuaire féminine classique ou néoclassique en ce qui concerne la jeunesse, les belles proportions et les volumes. Ses sujets qu’elle nomme "petites choses nouvelles", sont étranges. Kierkegaard appelait "les petits riens accidentels, insignifiants" (Journal, 1841), ces petits riens qui donnent sens à la vie, en particulier lorsqu’on les charge d’une signification religieuse : quatre causeuses qui cancanent dans leur coin (Les Causeuses), des filles seules devant le feu (Rêve au coin du feu). Camille a en outre des alliances de matériaux bizarres. Elle aime l’onyx vert absinthe qu’elle travaille soit en forme de boiseries, soit de monstrueuse vague qui va engloutir trois petites baigneuses condamnées. Cette vague passionnelle qui dirige la vie de la jeune femme et qui prend forme dans la subtilité de la sculpture est-elle allusion à la folie qui s’empare sensiblement de l’artiste au fil des années ? Ainsi comme écrivait le premier son frère Paul Claudel, "l’œuvre de ma sœur, ce qui lui donne son intérêt unique, c’est que toute entière, elle est l’histoire de sa vie".

Parallèlement, la sœur fréquente les cercles littéraires de son frère où se trouvent des personnalités comme Mallarmé, Jules Renard, Pierre Louis, André Gide, Claude Debussy ou encore James Whistler. Paul Claudel écrit : "Je suis comme ma sœur, d’un caractère violent et orgueilleux, et peu sociable, sauvage comme on dit". En effet, peu mondaine, Camille ne cultive pas suffisamment les contacts, beaucoup trop peu lorsqu’il va s’agir pour elle de travailler à son propre compte. En outre, son génie n’est pas reconnu par les amateurs de l’époque, trop souvent orgueilleux et peu disposés à en comprendre la singularité. Ainsi le si peu de commandes ne lui permettra pas de subvenir à ses besoins. Si Rodin opère toujours par derrière en jouant de ses réseaux pour lui en faire passer, celles-ci restent fort insuffisantes. Les Rothschild la considéraient malgré tout parmi les artistes. Jouant un rôle important dans la diffusion des travaux de Claudel, ils ont acheté puis déposé des œuvres dans différents musées de province. Camille réalise pour la comtesse de Maigret les dernières grandes œuvres importantes de sa vie, notamment Persée. Ces toutes dernières œuvres semblent enfin former une boucle avec un portrait de Paul Claudel à trente-sept ans et une Niobide blessée, variation aussi sur la figure féminine de Sakountala.

De cette relation maître-élève, Camille Claudel ne s’en est défaite que dans la folie, se sentant persécutée par le monde, par Rodin. Encore aujourd’hui, même si l’ambition de l’exposition a été de distinguer les œuvres de l’élève de son maître, même si l’exposition n’est pas à l’intérieur de l’hôtel Biron de Rodin mais à côté dans la salle de l’ancienne chapelle, Camille est ici chez lui.

En parcourant cette exposition, on comprend la démesure, l’urgence, la passion, et la vie qui composèrent la vie de Camille. Incomprise, méprisée, cette artiste de génie souffrit de ce que les amateurs d’art et son époque ne comprenaient rien de son talent. Cette souffrance l’isola du monde, des siens, de Rodin, et ce, jusqu’à ce que ces derniers l’enferment sans mot dire dans un asile d’aliéné. Seule dans la vie, seule avec ses créations artistiques demeurées incomprises, cette femme qui attendait tant de la vie, qui la vivait intensément fut à jamais meurtrie dans les moindres replis de son être, dans sa chair de femme.

Il est donc temps d’éclairer d’un jour nouveau l’itinéraire artistique égrené de chefs d’œuvre du génie claudélien et d’appréhender l’œuvre subtile et intuitive de cette insoumise en dehors de la passion qui l’unit à Rodin.

Informations pratiques :

Musée Rodin

79, rue de Varenne, 75 007 Paris

Ouvert au public du 15 avril au 20 juillet, du mardi au dimanche, de 9h30 à 17h15, et le mercredi jusqu’à 21h.

Biographie :

12 novembre 1840 : Naissance d’Auguste Rodin à Paris.

8 décembre 1864 : Naissance de Camille Claudel à Fère-en-Tardenois.

Née d’une famille modeste, Camille Claudel, sœur de l’écrivain, Paul Claudel, décide très tôt de devenir sculpteur.

1876 : Automne. Louis-Prosper Claudel s’installe à Nogent-sur-Seine avec sa famille.

Camille y rencontre le sculpteur Alfred Boucher qui devient son premier maître.

1881 : Madame Claudel et ses enfants, Camille, Louise et Paul s’installent à Paris.

Camille suit des cours de sculpture à l’Académie Colarossi. Alfred Boucher continue à suivre ses travaux.

1882 : Alfred Boucher nommé à Rome confie ses élèves à Rodin.

Camille entre comme assistante dans l’atelier de Rodin. Elle devient élève et modèle du sculpteur. Camille restera dans l’atelier jusqu’en 1892.

1885 : Rodin et Camille travaillent en harmonie partageant atelier et modèles. Camille participe à la réalisation des Bourgeois de Calais. Très vite l’élève douée devient la maîtresse de Rodin. Une passion fulgurante unit les deux artistes qui s’influencent mutuellement : La Jeune Fille à la gerbe annonce Galatée de Rodin.

1886 : 12 octobre. Signature du "contrat". Rodin s’engage à n’accepter aucune autre élève que Camille, à la protéger dans les cercles artistiques et à l’épouser lors d’un voyage en Italie ou au Chili.

Novembre. Camille travaille à Sakountala.

1888 : Au Salon des Artistes Français, Camille reçoit une mention honorable pour le plâtre de Sakountala.

Elle commence le buste d’Auguste Rodin et La Valse.

1892 : Les liens professionnels entre Camille et Rodin se distendent.

Camille commence La Petite Châtelaine.

1893 : Camille expose Clotho et La Vasle au Salon de la Société Nationale des Beaux-Arts.

Elle travaille à la première version de L’آge mûr.

Cherchant à reconquérir son indépendance, Camille s’engage dans de nouvelles directions. Elle commence les "croquis d’après nature", des sculptures de petites dimensions inspirées du quotidien.

1895 : Première commande de l’Etat : L’آge mûr.

1896 : Camille fait la connaissance de la comtesse Arthur de Maigret, qui sera son principal mécène jusqu’en 1905.

Achèvement de la première version de L’آge mûr.

1897 : Camille expose, au Salon de la Société Nationale des Beaux-Arts, La Vague. Avec cette œuvre, Camille aborde un style nouveau issu du japonisme.

1899 : Camille s’installe au 19 quai Bourbon qui sera son dernier atelier-logement. Elle y vit recluse.

La commande pour la fonte en bronze de L’آge mûr est annulée par le directeur des Beaux-Arts, Henry Roujon.

1900 : Camille rencontre de graves difficultés financières.

1904 : Exposition de onze bronzes et deux marbres à la Galerie Eugène Blot, marchand d’art qui éditera en bronze une quinzaine d’œuvres de Camille.

1905 : Camille expose le marbre de Vertumne et Pomone au Salon des Artistes français.

1906 : Camille obtient de la direction des Beaux-Arts la commande de La Niobide blessée.

Sa santé est très altérée. La correspondance de Camille témoigne d’une paranoïa grandissante envers Rodin.

1908 : Dernière exposition à la Galerie Eugène Blot.

1913 : 3 mars. Décès de son père.

10 mars. Camille est internée jusqu’à sa mort en 1943 à la demande de sa mère et de son frère Paul Claudel.

17 novembre 1917 : Rodin meurt à l’âge de 77 ans.

Notes

[1Biographie : Camille Claudel, Le génie est comme un miroir, rédigée par sa petite nièce Reine Marie Paris, Gallimard, 1984.


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