N° 32, juillet 2008

L’épreuve*


Herbert Malicha
Traduit de l’allemand par

Shekufeh Owlia


Herbert Malecha naquit le 27 août 1927 à Raciborz, en Pologne. Suite à la mutation de son père fonctionnaire, la famille toute entière déménagea à Berlin, où Herbert entama ses études primaires. Durant la Seconde Guerre mondiale, il rejoignit tout d’abord la Luftwaffe, puis la Wehrmacht [1], et combattit sur le Front de l’Est. Fait prisonnier pas les Américains, il fut libéré en 1945, et les années qui suivirent furent les plus difficiles de sa vie. Il quitta Thüringen [2] pour fuir les persécutions russes et rejoignit la Bavière, mais sa résidence dans cet état fédéral ne fut que de très courte durée car il en fut bientôt expulsé.

Après des débuts modestes en tant qu’ouvrier d’usine et du bâtiment, agriculteur, bibliothécaire et représentant de commerce, pour ne nommer que quelques emplois qu’il exerça, il opta pour une toute autre destinée et se livra, jusqu’à l’âge de la retraite, à l’enseignement de l’allemand, de l’anglais et de l’histoire.

Publiée en 1955, "die Probe" écrite sur le modèle des nouvelles de Kleinst [3] et d’Hemingway, est aujourd’hui considérée comme le type même de la nouvelle, quoique son auteur soit très peu connu. "Prohaske und das große Leben" [4] jouit dès sa parution en 1956 d’un succès sans pareil. Dans les années soixante, Malecha compila une anthologie personnelle intitulé "Moderne Lyrik", qui est un incontournable manuel de lycée.

Cet écrivain érudit mène aujourd’hui une vie de solitaire à Schwِbisch Hall, ville située dans le nord-est du Baden-Württemberg.

Le son aigu du klaxon résonnant encore dans ses oreilles, il vit l’automobiliste grimacer. Pris de vertige, il se dirigea vers le trottoir d’un pas incertain.

"Est-ce qu’il vous a blessé ?" s’enquit une voix dans la foule.

On le saisit par les coudes, mais il se dégagea avec brusquerie.

" Non, non, ça va, je vous assure" lança-t-il au vieillard qui le fixait des yeux.

Il avait mal au cœur et sentait la faiblesse de ses genoux flageolants le reprendre. Il l’avait échappé belle ! Un peu plus et il aurait été renversé par la voiture, se serait relevé devant une foule bouche bée et la police serait venue. Ce n’était surtout pas le moment de perdre espoir. S’il réussissait à se frayer un chemin dans ces rues bondées de piétons sans attirer l’attention sur lui, le tour serait joué. Son cœur cessa de battre à cent à l’heure. C’était bien son premier retour en ville depuis trois mois… sa première occasion de recroiser des milliers de gens. Il ne pouvait tout de même pas se cacher pour toujours. Il lui fallait sortir de sa cachette, reprendre désormais contact avec la vie ; commencer une nouvelle existence, quoi ! Il embarquerait à bord d’un navire dès que l’occasion se présenterait, avant l’hiver. Il palpa le faux passeport placé dans la poche intérieure de son veston. Il lui avait coûté les yeux de la tête, mais il était bien fait.

La longue file de voitures roulait au pas. Il évitait de frôler ceux qu’il croisait dans la rue. Ses yeux s’arrêtaient sur les fonds pâles des visages, changeant de couleurs sous les lumières des panneaux publicitaires. Il essayait de prendre le rythme de la foule, de se fondre en elle. Un mélange de voix, de bribes de conversation et de rires lui parvenaient. Son regard se posa un instant sur le visage d’une femme dont la bouche entrouverte était maquillée en noir. Des voitures démarraient ; le ronronnement de leurs moteurs se faisait entendre. Le tram passait régulièrement. Des flots de gens aux regards noyés défilaient devant lui ; leurs pas et paroles bourdonnaient dans sa tête. Redluff porta ses mains suantes à son col, les glissa machinalement sur son cou et s’aperçut alors à quel point elles étaient froides.

"Qu’est-ce qui me fait peur, au juste ?" Il voulait le savoir. "Ces maudites illusions… Sinon, qui pourrait me reconnaître au milieu de tout ce monde ?"

Mais au fond, il savait bien qu’il ne réussirait jamais à s’intégrer à la vie de ces hommes au point de disparaître, la moindre vague l’emporterait avec lui tel un liège flottant sur l’eau. Soudain, il gela jusqu’aux os. Ces maudites illusions ne lui ficheraient jamais la paix ! Trois mois plus tôt son nom, Jens Redluff, avait fleuri sur papier rouge sur tous les murs et il avait fourni les gros titres des journaux. Puis, au bout de quelques temps, son nom et les points d’interrogation qui l’accompagnaient rapetissèrent et finirent par disparaître.

Il prit une rue latérale paisible ; encore quelques virages et ces regroupements de gens donneraient place à quelques individus solitaires. Il faisait plus sombre ici ; une odeur saumâtre provenant du port assaillit son nez .Il desserra son col et retira sa cravate. Il gelait.

Un homme sortit d’un petit café. Une fumée épaisse s’en dégagea aussitôt et une forte odeur de bière et de repas lui parvint aux narines. Le bistro était presque vide ; seuls quelques soldats et des femmes portant des vêtements aux couleurs criardes y traînaient. Redluff entra. Des lampes aux abat-jours rouges étaient disposées ça et là sur des petites tables. Le juke-box situé dans un coin retiré de la pièce se mit à jouer un morceau. Un homme massif aux bras dénudés accoudé au comptoir regardait tout ce qui l’entourait d’un air absent.

"Un double cognac pour moi !" lança Rudluff au serveur. Il s’empressa de poser le chapeau qu’il tenait encore en main sur une chaise. Il alluma une cigarette et en tira quelques bouffées qui ne tardèrent pas à lui couper la respiration. Qu’il fait chaud ici, songea-t-il en allongeant ses jambes pour mieux se détendre. A la musique de la guitare se mêlait celle des conversations et des rires aigus.

Le gros bonhomme derrière le bar tourna la tête vers la porte. Le claquement d’une portière se fit entendre au loin. Peu après, deux hommes entrèrent dans le café-bistrot ; l’un d’eux était petit et grassouillet, l’autre élancé. Le petit resta debout au milieu de la salle, tandis que son copain, revêtu d’un long manteau de cuir, se dirigeait vers la table voisine. Aucun d’eux n’avait ôté son chapeau. Redluff avait beau essayer d’éviter leur regard, pas moyen. Il vit un objet brillant dans la main du gros qui se penchait sur une table. La musique s’était tue. Il entendit le nègre assis à la table voisine demander "What’s he want ?" Il voyait avec précision le mouvement de sa bouche lippue. La jeune femme fouilla dans son sac à main, et en retira une carte multicolore. "What’s he want ?" répétait le Noir obstinément. Le gros s’était approché de la table où Redluff, les mains crispées, voyait ses propres ongles blanchir. C’était à croire que la salle enfumée toute entière vacillait. Il avait la certitude de devoir glisser d’un moment à l’autre, hors de cette pièce avec toutes ces tables et ces chaises. Après avoir fait le tour de la salle, le gros homme s’avança, les mains enfouies dans les poches de son manteau, vers son collègue qui n’avait pas bougé. Ils échangèrent quelques mots incompréhensibles, puis le plus petit s’approcha de lui.

-Votre carte d’identité, s’il vous plaît !

Au départ, Redluff ne s’aperçut pas qu’il tenait des menottes dans les mains. Retrouvant son calme, il éteignit sa cigarette, mais n’arrivait pas à expliquer ce qui le rendait soudain si tranquille. Ses mains ne semblaient plus toucher le tissu de la poche intérieure de son veston, on aurait dit qu’elles touchaient du bois ! L’homme feuilleta doucement son passeport, l’élevant vers la lumière pour mieux le voir. Redluff compta les rides qui se dessinaient sur son front lorsqu’il fronçait des sourcils…une, deux, trois… il y en avait trois ! Il lui remit son laissez-passer en disant : "Je vous remercie, Monsieur Wolters !" Pris d’une sérénité indescriptible, Redluff osa lancer : "Vous contrôlez mes papiers comme si j’étais… un criminel !" Sa voix cassante résonna dans toute la pièce, ce qui produisit une sensation étrange étant donné qu’il ne lui semblait pas avoir parlé si fort. "C’est drôle comme certaines personnes se ressemblent, non ?" fut la réplique de l’officier qui ricana tout bas comme s’il venait de raconter une bonne blague. "Vous avez du feu ?" s’enquit-il en fouillant dans la poche intérieure de son manteau et en y extirpant une demi-cigarette. Notre héros s’empressa aussitôt de frotter une allumette contre la table, la lui tendit et fixa des yeux les deux bonshommes jusqu’à ce qu’ils se soient éloignés.

Redluff se renversa dans sa chaise. Sa quiétude fondait peu à peu, tel un glaçon, tandis qu’il sentait naître en lui un sentiment d’impatience. Il aurait aimé pousser des cris d’allégresse. La voilà, l’épreuve ultime, et il avait su la surmonter sans se donner trop de mal. Savourant sa victoire, il remit le juke-box en marche. "Hé ! Vous oubliez votre chapeau !" s’exclama le gros bonhomme qui se tenait derrière le comptoir. Une fois dehors, il respira des bouffées d’air frais en décrivant de larges demi-cercles de ses pieds. Il était aux anges ; tout ça lui donnait le goût de siffler un air.

Il s’orienta vers des rues animées où les spots publicitaires des murs, les lumières et les magasins se faisaient plus nombreux. Et bientôt, il se retrouva au beau milieu d’une foule enthousiaste qui sortait du cinéma en bavardant. Quelle sensation de plaisir de frôler ainsi les passants !

-Hans, c’est bien toi ? entendit-il une voix féminine lancer ; on lui toucha le bras.

- Désolé, répliqua-t-il en souriant à la jeune demoiselle au visage déçu qui le fixait.

-Elle est vachement mignonne celle-là, ne put-il s’empêcher de songer, reprenant son chemin en tripotant sa cravate.

Des voitures brillantes roulaient sur l’asphalte luisante, les façades baignaient les environs de leurs cascades de lumières chatoyantes ; les vendeurs de journaux criaient les grands titres des journaux du soir. Il voyait vaguement des gens danser de par les vitres embuées ; une musique assourdissante se faisait entendre jusque dans la rue. Il lui semblait avoir toute l’éternité pour se promener à son gré, comme il le faisait à présent. Doucement, il avait pris le rythme des autres et ce, sans se donner trop de mal. Il se dirigea vers la grande salle avec ses nombreuses lampes à incandescence et ses énormes banderoles, se faufilant entre les remous de la foule en passant par la place. Au bureau de location, les gens s’affairaient ; se bousculaient alors qu’une musique de fond s’écoulait en flots des haut-parleurs. Ne s’agissait-il pas de la jeune demoiselle de tout à l’heure ? Redluff fit la queue derrière elle et dès qu’elle eût tourné la tête, son doux parfum l’enveloppa. Il se glissa derrière elle dans l’entrée. Une douce mélodie lui parvint aux oreilles, entremêlée d’une confusion de voix. Les policiers tâchaient en vain de calmer la foule, un homme en uniforme de portier lui prit sa carte d’admission.

-C’est lui… c’est lui, s’exclama ce dernier en le désignant d’une main agitée. Tous les regards se fixèrent sur lui ; un étranger en costume noir se dirigea vers lui, un objet brillant à la main. Les lumières aveuglantes des projecteurs illuminaient son visage, lorsqu’on lui glissa un énorme bouquet de fleurs dans la main. Sous le flash incessant des caméras, deux jeunes filles enjouées le prirent par la main, marchaient bras dessus, bras dessous à ses côtés lorsque soudain une voix énergétique s’écria "Je tiens à vous féliciter au nom de la direction, vous êtes bien le cent millième spectateur de cette exposition." Redluff resta figé sur place, comme s’il avait été soudain frappé par le tonnerre. Provenant des haut-parleurs, cette voix au timbre irrésistible reprit : "Et maintenant, dites-nous votre nom !"

-Redluff, Jens Redluff, s’écria-t-il, mais avant de réaliser la gaffe qu’il avait faite, son nom retentissait déjà dans tous les coins et recoins du gigantesque salon. Les policiers relâchèrent aussitôt le cordon qui retenait la foule de spectateurs applaudissant et se dirigèrent instantanément vers lui.

* Le titre allemande est "die Probe’’.

Notes

[1Die (deutsche) Wehrmacht : l’armée allemande.

[2Thüringen : l’un des seize états fédéraux de la République fédérale d’Allemagne.

[3Bernd Heinrich Wilhelm von Kleinst (1777-1811) poète, dramaturge et journaliste allemand.

[4"Prohaske et la grande vie".


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1 Message

  • L’épreuve* 19 janvier 2011 03:31, par courtois simone

    peut étre une cousine de Madame Malecha Marie louise COURTOIS SIMONE FILLE DE LIENNARD MARIE GEORGETTE

    repondre message