N° 33, août 2008

Un grand italien ami de l’Iran


Nayereh Samsâmi




Journal de Téhéran
1 Mordâd 1316
23 Juillet 1937

Les échanges dans le domaine de l’art entre l’Iran et l’Italie furent particulièrement féconds au XVIIe Siècle.

L’œuvre de Pietro della Valle, grand ami de Chah Abbâs, contient une des plus belles évocations du règne glorieux de ce monarque et constitue un témoignage précieux de compréhension et de sympathie d’un auteur italien envers notre pays.

***

Pietro della Valle, gentilhomme romain, fut l’un des premiers à poser la pierre de la grande communauté intellectuelle qui relia pendant tout le XVIIème siècle les écrivains et les artistes européens à la Littérature, à l’Art et à la Philosophie de l’Asie.

Ses relations de voyage connurent, parmi ses contemporains, une vogue inusitée et répandirent abondamment des trésors de connaissance sur les mœurs et la culture des peuples qui jusque là avaient été séparés de 1’Europe par un abîme d’ignorance et de malentendus.

D’innombrables voyageurs tels que Chardin, Tavernier, Thévenot et d’autres, ayant suivi son exemple et s’étant rendus sur les lieux qu’il avait visités, furent les continuateurs de son œuvre.

La plus grande partie de ses ouvrages est consacrée à l’Iran.

L’Iran de la glorieuse époque de Chah Abbâs avait attiré déjà beaucoup d’artistes et de commerçants portugais, hollandais, anglais et autres qui, à leur retour dans la patrie, avaient conté maintes merveilles sur le royaume du Grand Monarque ; son hospitalité envers les étrangers, sa tolérance pour les diverses religions, le faste de sa cour, ses vertus de diplomate et de "condottiere" étaient devenues proverbiales dans toutes les cours d’Europe.

Il n’est donc pas étonnant qu’après avoir parcouru la Turquie et la Mésopotamie, Pietro della Valle se décida à venir en Iran pour se rendre compte personnellement des merveilles contées pas ses compatriotes.

Le départ d’une caravane se rendant de Bagdad à Esfahan en 1617 l’a décidé à partir. Pietro della Valle donne ainsi les raisons de son voyage : "Pour moi qui avait la passion de faire ce voyage, qui ne craignait rien de la part des Persans comme amis de ma Nation, je me servis de l’occasion".

Persuadé que pour bien connaître les mœurs et l’esprit d’un peuple étranger, il faut connaître sa langue, il se dédie dès son arrivée à Esfahan à l’étude du persan.

Pour se sentir mieux imprégné de l’atmosphère locale, dès son entrée dans le Kurdistan, il se fait accoutrer à la mode du pays.

Dès le début de son voyage, l’auteur est ravi par les paysages et l’architecture iraniens ; n’affirme-t-il pas que cette contrée "n’est pas inférieure à la Chrétienté quand ne serait ce que dans ses édifices, dans une certaine excellence des choses qui contribuent aux délices de la vie".

Dès lors son admiration ne fait que croître. Il ne tarit pas d’éloges sur l’hospitalité touchante des paysans, sur le confort des caravansérails, merveilleusement aménagés pour les étrangers, sur la sureté des routes, l’esprit vif des habitants ; la musique iranienne qu’il entend pour la première fois à une réception chez le gouverneur de Hamadan, l’enchante ; il se propose d’emporter avec lui "ces luths et ces guitares infiniment meilleurs que ceux d’Italie".

Pietro della Valle est l’un des premiers à nous donner une description détaillée de la ville d’Esfahan qui suscitera plus tard tant d’évocations artistiques chez les voyageurs littéraires français.

II décrit la spaciosité des places et des rues, la magnificence des constructions, admire l’avenue de Tchâhâr-Bâgh en disant que "nous n’avons pas de si belles rues en Italie".

Le Meydân lui semble, aussi, bien plus beau que la place Navone de sa ville natale.

Plus loin, Pietro della Valle ne manquera pas de nous décrire, en détail, les autres villes traversées : Saru1, entourée de splendides cultures, Farhabad dont le climat ressemble tellement à celui de Rome, Kâchan avec ses innombrables ateliers où se fabriquent les toiles de coton d’une si précieuse finesse, d’une si grande magnificence de coloris et Téhéran, enfin, "une grosse ville" plus spacieuse que celle de Kâchan, mais qui n’est ni peuplée, ni habitée. L’image de sa patrie ne quitte jamais son esprit : les colonnes aux escaliers intérieurs de la Mosquée de Soltânieh lui rappellent la colonne de Traian à Rome, les innombrables ruisseaux qui serpentent dans les rues d’Ardabil, évoquent à sa mémoire la fraîche et lumineuse vision de Venise.

La vue de Persépolis lui rappelle les descriptions de Xenophon. Le temple, les bas-reliefs représentant la figure de Sémiramis et les gestes de Rostam sont des vieilles connaissances qu’il retrouve et qu’il compare aux images qu’il s’en était faites d’après ses auteurs classiques.

Pietro della Valle nous donne aussi des détails abondants sur les commerçants et sur la culture des rizières dans le Mâzandaran, sur l’entretien des routes, de même que sur les cérémonies religieuses et l’état des sciences.

Son attention se porte surtout sur l’état de l’armée. Il nous parle longuement du courage et de l’ingéniosité du guerrier iranien, décrit en détail les costumes et l’habillement des soldats, leurs conditions de vie et leur façon de combattre. Il constate qu’en Iran, contrairement à ce qui arrive dans plusieurs autres pays, le guerrier n’est pas un épouvantail pour le paysan et qu’au contraire ce dernier est fort bien payé pour tous les produits qu’il a l’occasion de fournir aux soldats pendant le passage de l’armée. Pietro della Valle est à même de donner des notions exactes sur l’armée car il a guerroyé lui-même avec les Iraniens dans la bataille d’Ardébil où il risqua plusieurs fois sa vie même que celle de sa vaillante épouse Maani. De même, il fut très intimement mêlé aux pourparlers qui précédèrent la bataille victorieuse d’Ornuzd contre les Portugais et il ne manque pas de donner à Chah Abbâs des conseils sur la manière de traiter l’ambassadeur d’Espagne et les religieux portugais.

Il nous parle aussi de la grande tolérance qui régnait en Iran où les Mahométans, les Zoroastriens, les Chrétiens (protestants, catholiques ou nestoriens) jouissaient d’une liberté complète dans la pratique de leur religion.

L’auteur nous fait des narrations intéressantes sur ses entretiens avec Chah Abbâs, dont il fut le conseiller précieux pendant quelques années. II trace, d’ailleurs l’une des images les plus colorées et les plus vives du grand monarque iranien.

Ainsi ce portrait esquissé après l’audience de Farhabad où l’admiration se mêle à un sentiment d’affection très tendre : "Le roi est de taille médiocre, comme moi, peut être plus petit, il ne paraît pas maigre, mais délicat, il a le corps délié, mais nerveux, robuste ; c’est pourquoi je lui ai donné le nom de Grand Piccinino. Je l’appelle grand, parce qu’en effet il est grand roi, qu’il a infiniment d’esprit, qu’il est extrêmement vaillant et généreux".

En 1628, Pietro della Valle fera publier à Venise un ouvrage entièrement voué à la description de la vie et du caractère de Chah Abbâs "Delle conditioni di Abbas ré di Persia" qu’il dédiera au Cardinal Barberine. Chah Abbâs est représenté dans ce livre comme l’un des plus grands monarques de cette époque ; Pietro della Valle ne tarit pas d’éloges sur ses innombrables qualités. Il nous en trace une image exquise et spirituelle en nous relatant plusieurs anecdotes de son règne.

Ainsi la réponse de Chah Abbâs au religieux portugais qui lui demandait comment il se portait : "Je me porte royalement".

Il nous parle aussi de ses vertus de capitaine qui lui facilitèrent la prise de différentes villes et centres fortifiés et nous décrit ses divertissements et ses caprices, sa passion de se mêler incognito au peuple du bazar.

Chah Abbâs était aussi, à son avis, un diplomate adroit et avisé. Pietro della Valle nous relate les fastueuses réceptions des ambassadeurs d’Espagne, de Turquie et de Moscovie, les entretiens diplomatiques auxquels il avait souvent assisté. Chah Abbâs était au courant non seulement de ce qui se passait dans Son royaume, mais il était informé aussi des événements des cours les plus reculées de l’Europe.

D’innombrables artistes visitaient la cour du Grand Monarque.

"II envoie chercher en Italie, à Milan, à Venise, les maîtres des arts différents ; il connaît les travaux des plus fameuses villes d’Europe. II fait venir des peintres de la France et de Flandre".

Mais, en vrai patriote, Chah Abbâs "ne se soucie pas tellement d’obtenir des travaux de tous ces gens qui viennent à sa Cour comme de leur faire enseigner leurs arts aux gens de son pays".


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