"Selon Blanchot, dès qu’une œuvre s’achève, nous sommes témoin de la mort de son écrivain et c’est à chaque lecteur de donner vie à cette œuvre. Mais selon moi, chaque œuvre donne naissance à son auteur et par une relecture, rappelle une période d’efforts intellectuels, une partie de sa vie. Pour apprendre à sentir la générosité de ces peintres qui offrent leurs tableaux aux autres, je dédie en signe de reconnaissance ce modeste texte à mon ancien professeur de mathématiques (M. Mohsen Châteriân)".

Sur un pont de New York, un aveugle, assis devant une pancarte ou était écrit “aveugle de naissance”, ne récoltait que deux dollars par jour. Un inconnu retourna la pancarte et écrivit “Le printemps va venir, je ne le verrai pas.” Les gains de cet aveugle se multiplièrent alors.

L’acte d’écrire est un moyen d’agir sur le public. Chaque texte littéraire constitue une ouverture vers un monde mystérieux dont il fait entrevoir les murailles ébranlées de l’ignorance et de la tyrannie. Ainsi, il éclaire les consciences et suscite des réformes. Le bonheur d’écrire, c’est aussi celui d’inventer et de se laisser aller à l’imagination. Ce monde merveilleux des fées et des démons où tous les impossibles peuvent devenir possibles, donne libre cours à la promenade imaginaire au-dessus des maisons dont les toits sont enlevés et fait montrer ainsi aux lecteurs des scènes d’intérieur et le contenu des rêves des habitants. [1] Mais pourquoi se donner tant de peine afin de vendre cette illusion. N’est-il pas vrai que celui qui regarde du dehors à travers une fenêtre ouverte, ne voit jamais autant de choses que celui qui regarde une fenêtre fermée. [2] L’acte d’écrire est la volonté de se rendre éternel par un texte, une phrase, du moins un mot qui puisse rester dans la mémoire collective.

Les textes littéraires nous donnent le plaisir de retrouver nos amis absents, d’aller à nos rendez-vous manqués, d’émanciper nos rires enfantins oubliés, d’exprimer nos paroles non exprimées et de peupler nos solitudes saintes, nobles, sublimes et nos cœurs dépeuplés. Notre âme errante jouit de cet incomparable privilège d’entrer dans la peau des personnages dont elle adopte comme siennes toutes les joies et toutes les misères. Autrement dit, le "je" se dépouille de sa personnalité pour pénétrer imaginairement dans celle d’autrui. Le fait de vivre, rire, pleurer, souffrir dans d’autres est un jeu édifiant pour les émotions et donne naissance aux sentiments endormis, aux intérêts tombés dans l’oubli. La seconde nature des mille visages masqués se révèle dans ce miroir de la société grâce aux clins d’œil des ironies.

Parfois, il nous manque des mots pour décrire nos états d’âme. Incapables, nous concluons : ce sont les traits insolites et originels de notre caractère. Mais quel soulagement nous éprouvons lorsque nous exploitons leurs expressions exactes et justes, grâce au regard perspicace d’un écrivain sur le monde. Comme les maisons isolées annoncent déjà l’approche d’un village, les morceaux épars de cet inégalable tissu de sensations et d’images, donnant au lecteur l’espoir du déchiffrement du soi et le désir de sortir, mettent à nu une autre conscience, élargie, de l’univers et l’essence de tout ce qu’il contient. Le progrès spirituel permet au lecteur de briser les cadres rigides dans lesquels il tente de s’enfermer. L’élargissement de son petit monde intérieur, familier, reconnu et nommé au prix de tant d’efforts, donne alors lieu à la découverte de son rapport avec le monde extérieur étranger, inconnu jusqu’alors.

Je m’interroge sur les changements que j’ai subis pendant le temps qui s’est écoulé depuis le jour ou j’ai commencé à m’initier à la littérature française. Passionnée de mathématiques, quelle fut ma joie quand j’en découvris les traces dans la courte pièce d’Eugène Ionesco La Leçon, dans les innombrables équations des relations humaines. L’essentiel est le même, seule l’expression a changé, me disais-je. Le retentissement de la voix toute-puissante du professeur : "ةcrivons sur le tableau un 1 devant lequel mettons le zéro jusqu’au matin de la résurrection. Voilà l’infini !" [3], se croise a jamais dans ma mémoire avec : L’infini est le désir de Baudelaire… Mon Dieu ! Combien le pouvoir des mots est immense et combien ils sont chargés de sens !...

Notes

[1Voir Le diable Boiteux de Lesage.

[2Poème en prose de Baudelaire.

[3Mohsen Châteriân, professeur de mathématiques.


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