N° 36, novembre 2008

Situation de l’édition en Iran


Arefeh Hedjazi


Chaque fin d’année, l’approche annuelle de la Foire internationale du Livre, et la semaine de l’édition, relance les débats sur la question de l’édition en Iran, secteur en plein essor, mais auquel une gestion appropriée fait cruellement défaut. Aujourd’hui, le débat sur les nouvelles technologies en matière de publication, de ventes et de distribution du livre sont d’actualité, mais il demeure difficile d’appliquer ces nouvelles méthodes en raison de l’anarchie ambiante, et qui, selon les éditeurs, est le résultat direct des politiques étatiques inadéquates en la matière.

Pourtant, il serait faux de dire que l’édition iranienne est actuellement dans une impasse, car la multiplication très rapide des titres publiés et des nouvelles maisons d’édition ainsi que l’entrée, timide, il est vrai, des nouvelles méthodes de publication en Iran, permet de croire que l’essor que cette industrie connaît dans le pays est réel et qu’il se poursuivra à grande échelle dans les années à venir.

C’est donc l’occasion pour nous de revenir sur la situation de l’édition en Iran lors de ces dernières décennies.

Avant la Révolution islamique, sept plans de développement économique et social furent mis en œuvre, cependant, la place accordée au développement de la presse et du domaine de l’édition était bien mince. Après la Révolution islamique, les efforts de développement du pays furent poursuivis avec une vigueur renouvelée sous forme de plans quinquennaux, dont le quatrième est actuellement en cours d’exécution. Le premier de ces plans fut appliqué de 1989 à 1994. Il coïncidait avec la fin de la guerre et le besoin immédiat de reconstruction. Ainsi, l’aspect culturel était pâle et il n’y avait pas de plan culturel homogène. Le deuxième plan de développement quinquennal, lancé en 1995 et dont l’exécution s’acheva cinq ans plus tard, s’appliquait dans une société différente, ayant dépassé l’urgence du premier plan d’après-guerre. A cette époque où la vie politique battait son plein et le rôle des jeunes sur la scène se faisait de plus en plus important, la place accordée à la culture avait pris de l’ampleur. Cela dit, ce deuxième plan de développement manquait également de cohérence. Son peu de succès poussa l’Etat a mettre en place des programmes d’études des planifications étatiques, de leurs impacts et de leurs probabilités de succès, pour pouvoir établir avec précision des programmes répondant aux besoins sociaux effectifs. Pour les dirigeants, le développement national était multidimensionnel et nécessitait le développement et l’amélioration de l’ensemble des facteurs existants. C’est ainsi que le troisième plan de développement quinquennal, mis à exécution en l’an 2000, beaucoup plus homogène, prenait également compte des nécessités à long terme.

La librairie Ahmadi à Shirâz a été fondée il y a plus d’un siècle

Le premier plan de développement prévoyait la satisfaction de quinze objectifs quantitatifs par le Ministère de la Guidance islamique, l’organisme étatique chargé du domaine de la presse et de l’édition. Parmi ces quinze objectifs, trois concernaient directement le domaine de l’édition : l’augmentation du nombre de titres publiés, l’augmentation du tirage des livres et le développement de la publication de livres pour enfants et adolescents. Selon les statistiques, aucun de ces trois buts ne furent atteints. Ceci dit, l’atteinte du troisième objectif concernant les publications pour la jeunesse, montre que ce domaine connut d’importantes fluctuations. Ainsi, même si l’ensemble du plan permet de constater l’échec des efforts entrepris, on peut cependant constater que lors des deux premières années de l’application du plan, deux fois plus de livres que prévus furent publiés dans le domaine de la publication de livres de catégorie junior.

Lors du deuxième plan quinquennal, lancé à partir de 1995, seuls deux objectifs quantitatifs étaient assignés au domaine de l’édition. Tous les deux concernaient, en raison de l’explosion démographique du pays, l’augmentation du nombre de titres publiés et du tirage des livres publiés. Ces trois objectifs furent atteints avec un succès inespéré. Les chiffres furent multipliés par seize en matière d’augmentation du nombre de titres et par quatre en matière du tirage des ouvrages publiés. Avec une croissance quatre fois plus élevée que les prévisions, le nombre des livres pour enfant publié avait atteint le chiffre de 13 642 000.

Le troisième plan quinquennal, dont l’application à commencé en l’an 2000, concernaient sept domaines : ceux du nombre des titres publiés par rapport à l’ensemble de la population ; du tirage des livres publiés par rapport à l’ensemble de la population, du nombre d’ouvrages de nouveaux auteurs publiés par rapport à l’ensemble des titres publiés, du nombre d’ouvrages en première édition par rapport à l’ensemble des ouvrages publiés, du nombre des ouvrages de composition par rapport à l’ensemble des ouvrages publiés, du nombre d’auteurs et de traducteurs femmes par rapport à l’ensemble des auteurs et traducteurs et enfin du nombre des éditeurs privés actifs dans ce domaine par rapport à l’ensemble des éditeurs et des personnes. Ceci montre que ce troisième plan quinquennal accordait une place plus importante que les deux précédents au développement du secteur de l’édition. Ainsi, en 2000, 31,3 titres étaient publiés pour chaque cent mille habitants, et les prévisions pour 2004 étaient de 33,7 titres, avec une croissance annuelle de 2,4 %, ceci alors que ce chiffre dépassa pour les deux années citées les prévisions.

La 21ème Foire internationale du Livre, Téhéran, 2008

Ce même scénario se répéta pour le tirage des livres publiés. Parmi les domaines dont on attendait un chiffre de croissance annuelle de près de 11%, il y avait celui du nombre de titres publiés par de nouveaux écrivains, ce qui prouve l’effectivité des mesures d’encouragement étatiques ou privés de la part du ministère de la Guidance et des associations d’écrivains lors de l’exécution de ce troisième plan de développement quinquennal. Le chiffre de prévisions de 12% fut ainsi largement dépassé avec un développement de 255% de croissance sur les chiffres prévus, et on a été d’un croissance de 42,6% en 2003. Cela dit, le nombre de titres publiés pour la première fois devait connaître une croissance de 2%, qui ne fut pas atteint. Quant au taux de croissance de la participation féminine dans le domaine de l’édition, il n’atteignit pas les chiffres espérés, révélant ainsi certaines carences sociales, politiques et culturelles en matière de soutien aux femmes actives dans ce domaine. A long terme, le développement de la participation du secteur privé et des éditeurs privés au travail de l’édition fut pris en compte, car le développement du rôle du secteur privé en la matière aurait pour conséquence et pour raison une diminution de la place des pouvoirs publics et la croissance de ce domaine, devenu désormais compétitif en raison de la privatisation. Les statistiques obtenues à partir de l’application des programmes du troisième plan montrent qu’ici également les chiffres dépassent les prévisions, ce qui témoigne de la bonne volonté du gouvernement à privatiser ce secteur. Pourtant, la diminution de la part du secteur privé dans ce domaine lors des années de l’exécution du plan demeure problématique - même si les applications pratiques de la privatisation prévue par l’article 144 de la Constitution, et le sérieux avec lequel cette privatisation est prise en compte dans le quatrième plan de développement ont d’ores et déjà provoqué une récente privatisation d’une partie du service public.

De façon générale, l’ensemble des chiffres de ces dix dernières années montrent une très nette croissance du secteur de l’édition en Iran. Le nombre de livres publiés durant cette dernière décennie montre que cette croissance a été stable et suivie et les 11 991 titres publiés en 1995 ont été multipliés par trois pour atteindre en 2004 le chiffre de 41 799. La plus nette augmentation a été celle de l’année 2002 où 7567 titres de plus que l’année précédente ont été publiés. Le nombre d’ouvrages rédigés a été pendant cette décennie plus élevé que celui des traductions ; le nombre des livres traduits ayant subi des variations parfois importantes. Si l’on exclu les années 1995 et 1996, le nombre de livres en première édition a connu une nette augmentation. Le nombre total des livres publiés en Iran a également connu une multiplication par trois lors de cette dernière décennie et a dépassé pour la première fois la barre des cent millions de livres par an.

Au vu de ces chiffres, on peut conclure au succès presque total des objectifs prévus par les deux derniers programmes de développement, et à l’insuccès relativement important du premier plan quinquennal. Cela dit, les variations sérieuses des chiffres, y compris ceux qui dépassent les prévisions, montrent un déséquilibre certain des politiques exécutées par rapport à la situation réelle de l’industrie de l’édition en Iran. Même si l’essor de l’édition en Iran ne fait que commencer, il est impératif d’homogénéiser les politiques culturelles afin d’éviter de brusques variations qui décourageraient l’ensemble des membres de la chaîne de production livresque. Le nombre important de titres produits par les jeunes écrivains montrent également l’importance de l’essor de l’écriture en Iran, essor qui devra être encouragé par l’Etat mais aussi par les associations d’écrivains et d’auteurs, que ce soit dans les milieux littéraires académiques ou indépendants, ou encore dans les milieux de recherche scientifique. De plus, l’importance également grandissante du rôle du secteur privé et la privatisation promise à grande échelle qui a commencé à transformer le visage de l’industrie de la presse iranienne est également à prendre en compte. Ceci dit, la diminution de leur part dans la production culturelle lors de l’application du troisième plan quinquennal de développement implique néanmoins la mise en place de mesures incitatives par l’Etat.

Quoiqu’il en soit, le domaine de l’édition connaît aujourd’hui un essor considérable en Iran, essor motivé également par l’augmentation du nombre de "lettrés" et d’étudiants qui consacrent une partie de leur temps à la lecture. Avec la modification des mœurs et l’alphabétisation de la majorité de la population, la lecture, comme condition préalable à toute production de livre, prend peu à peu la place qui lui est dû au sein de la société iranienne. Ainsi, la levée de l’obstacle le plus important au développement du secteur de l’édition, c’est-à-dire le manque de lecteurs, permet d’espérer que cette industrie connaîtra des jours meilleurs en Iran.

Sources :
- FATHI Behrouz, "Les programmes à long terme de l’Association des éditeurs et des libraires de Téhéran", Kollyât Ketâb-e Mâh, numéros 106, 107, 108, septembre, octobre, novembre 2006, pp 8-15.
- NAZARBOLAND Azadeh, "La situation de l’édition lors des trois premiers plans de développement économique, social et politique", Kollyât Ketâb-e Mâh, numéros 106, 107, 108, septembre, octobre, novembre 2006, pp. 22-26.


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