N° 39, février 2009

Rowzat-ol-Shohadâ de Mollâ Hossein Kâshefi Sabzevâri
retour sur le martyre de l’imâm Hossein à Karbalâ au travers d’un récit traditionnel de la littérature persane


Seyed Djafar Hakim


La vie des Imâms chiites est un élément essentiel de la conscience populaire persane, au sein de laquelle les personnages de l’imâm Ali et de son fils l’imâm Hossein occupent une place centrale. Aujourd’hui encore, le plus célèbre épisode de la martyrologie chiite, la tragédie de Karbalâ, est commémoré au travers de sermons et de représentations théâtrales. En 680 de l’hégire, l’imâm Hossein quitte Médine avec toute sa famille pour rejoindre à Koufa les partisans que son défunt père avait laissés dans cette ville. Il parvint non sans peine à Karbalâ, au cœur de l’Irak, dans une plaine desséchée. Sa caravane cernée par les troupes de Yazid, calife de Damas, et accablée par la soif, succomba en quelques jours, et l’imâm Hossein fut martyrisé le dernier, tel que le prophète Mohammad, son grand-père, l’avait prédit.

La tragédie de Karbalâ a inspiré de nombreux auteurs dont Hossein Kâshefi Sabzevâri qui, dans son ouvrage Rowzat-ol-Shohadâ ("Le jardin des Martyrs"), retrace cet événement central du chiisme. Sa magnifique narration du martyre de l’imâm Hossein redonne toute sa dimension tragique à la bataille de Karbalâ. Nous avons choisi de présenter la traduction de la fin de la bataille de Karbalâ, ponctuée par le martyre de l’imâm : [1]

Mausolée de l’imâm Hossein à Karbalâ

"Lorsque l’imâm Hossein tomba sur la terre de Karbalâ, le sol se mit à tressaillir et le ciel émit un cri. Dix hommes de l’armée ennemie descendirent de cheval, sortirent leur glaive et s’avancèrent vers l’imâm. Chacun voulait devancer l’autre afin de pouvoir décapiter lui-même l’imâm et recevoir en récompense un présent et un habit d’honneur. Cependant, dès que l’un d’eux s’approchait, l’imâm Hossein ouvrait les yeux et le regardait et l’homme, pris de honte, reculait. Enfin deux d’entre eux, Sanân Ibn-e Anas et Shemr Ibn-e Zeldjoshan, s’avancèrent. Celui-ci devança Sinan et s’accroupit sur la poitrine de l’imâm Hossein. L’imâm ouvrit les yeux et lui demanda :

"Qui es-tu ?"

Il se présenta.

L’imâm ordonna qu’il écarte de son visage son voile de mailles. Dès qu’il l’écarta, l’imâm vit que ses dents, semblables à celles d’un porc, débordaient de sa bouche.

"Voilà un signe véritable", dit-il.

Puis il lui ordonna de découvrir sa poitrine. Shemr exécuta son ordre. L’imâm, y distinguant les marques de la lèpre, dit :

"Voici l’autre signe : la nuit dernière j’ai rêvé du prophète de Dieu ; il m’a déclaré que je le rejoindrais le lendemain à l’heure de la prière et que mon meurtrier aurait les signes que je trouve sur ton visage et ta poitrine. Shemr, mets-toi à l’œuvre."

L’imâm lui demanda encore :

"Sais-tu quel jour nous sommes aujourd’hui ?"

- Oui, c’est vendredi, jour de l’Ashourâ.

- Sais-tu quelle heure est-il ?

- Oui, c’est le moment d’appeler les fidèles à la prière et de faire la prière.

- A cette heure, les prédicateurs de la communauté musulmane louent Allah et son auguste envoyé ; et c’est ainsi que tu te comportes envers moi ! Tu es accroupi sur ma poitrine où le prophète a mis sa face ; tu vas couper la gorge qu’il a baisée. Shemr ! Lève-toi de ma poitrine, car voici le temps de faire la prière, pour que je puisse me tourner vers la Mecque et que je prie, sans même avoir pu faire mes ablutions. Ce que j’ai hérité de mon père Ali, c’est de recevoir comme lui le coup mortel au cours de la prière. Lorsque je prierai, alors tu pourras agir à ton gré.

Shemr se leva. L’imâm se tourna vers la Mecque et se mit en prière. Shemr ne voulut même pas attendre que la prière fût terminée et fit boire à l’imâm le breuvage du martyre. A cet instant, un tumulte éclata de tout l’univers invisible : les pauvres pécheurs poussèrent un gémissement vers le monde de la Toute-puissance ; le soleil perdit sa splendeur, la lune tomba dans le puits de l’obscurité totale ; les anges émirent de douloureuses plaintes ; les Djinns éclatèrent en sanglots ; la robe du ciel devint toute ensanglantée ; les mers firent monter leurs vagues de tristesse au zénith ; les monts exprimèrent leur douleur d’un son déchirant."

Notes

[1Cette traduction correspond aux pages 437-438 de Rowzat-ol-Shohadâ, Editions Daftar-e Nashr-e Novid-e Eslâm, Qom, 1379 (2001).


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