N° 39, février 2009

Frantz Fanon (1925-1961)
Traduction du livre Fifty Major Political Thinkers*


Traduit par

Armand Meimand



Note :

Ayant découvert ce texte exceptionnel sur Frantz Fanon, j’ai trouvé le personnage très proche, au niveau de la profondeur de la sensibilité, pour ne pas dire typique, de nous-mêmes, Iraniens, lorsque nous nous trouvons à l’étranger pendant de longues périodes. Face à ce détachement-déchirement que constitue surtout pour nos jeunes enfants la vie solitaire dans les pays étrangers, qui n’a pas ressenti ce douloureux sentiment de vide, d’insatisfaction qu’est l’acculturation au détriment de notre identité originelle ? Et nous savons fort bien que malgré tous les atouts et bienfaits d’une telle expérience, nous le payons cher. Sans une identité véritable, nous continuons bien sûr à vivre, mais restons toujours des étrangers, y compris parmi nos plus proches. Nous nous sentons seuls bien qu’entourés. C’est un mal-être chronique dont les raisons nous échappent. Elles sont peut-être là, dans ce que dit Fanon, "L’homme noir apprend à mépriser sa propre langue et culture et adopte celles de l’homme blanc… Il survit de la honte et de la culpabilité d’être noir en ressemblant autant que possible à l’homme blanc : il devient un homme noir qui porte un masque blanc... Lorsque, enfin, il découvre son état, il est trop tard. N’appartenant à aucune culture, l’homme noir a désormais perdu son identité, il ne lui reste que l’humiliation et la haine de soi."



Loin de moi l’idée d’une quelconque violence cathartique, telle que préconisée par l’auteur dans certains cas symboliques, mais comment peut-on guérir de ce mal-être ? La solution se trouve à mon sens dans le désapprentissage des mépris adoptés volontairement pour mieux s’intégrer dans les sociétés étrangères, et en assignant au moins autant de valeur à des pratiques et cultures différentes. Et le plus important, c’est d’apprendre à aimer et d’être aimé…l’amour est la potion aux vertus les plus curatives qui existe pour notre mal-être ; et bien sûr, il faut en donner pour en recevoir.



Armand MEIMAND [1]

Frantz Fanon

Frantz Fanon, fils d’un prospère haut fonctionnaire, est né sur l’île française des Caraïbes, la Martinique. Après l’école, il se porta volontaire dans l’armée de la France libre en 1943 et servit en Europe où il fut blessé et décoré. Après la guerre, il étudia la médecine et la psychiatrie à Lyon. Toutefois, en dépit de son intelligence en tant qu’étudiant et sa volonté de se battre pour son pays, il fut continuellement l’objet de discriminations, de mépris et de paternalisme en raison de la couleur de sa peau, et ses expériences le rendirent enragé et amer.

Le racisme, ses effets et comment en venir à bout constituent le thème principal des travaux de Fanon. Il utilisa les ressources intellectuelles de la philosophie occidentale- Hegel, Nietzsche, Sartre et les autres- ainsi que la psychologie et la psychanalyse afin d’analyser et de commenter ce phénomène. Mais sa propre expérience était tout aussi pertinente. Ses parents furent tous les deux le fruit de différents mélanges d’unions raciales ; et de leurs huit enfants, Frantz était apparemment le plus "foncé". Dans une société où une subtile variation de couleur est d’une grande importance sociale, sa couleur revêtit une importance particulière et fit souffrir cet enfant intelligent et sensible. L’anxiété et la conscience de soi concernant son statut et son identité le hantèrent pour toujours. Bien plus tard dans sa vie, dans les situations où on le traita en égal, il était toujours suspicieux de ce que les gens pensaient réellement de sa couleur. Après avoir obtenu son diplôme de psychiatre, il ne retourna pas en Martinique et même dans l’Algérie qu’il avait adoptée, son embarrassante conscience de soi en tant que Noir marié à une Blanche et vivant dans une société arabe, ne le quitta jamais.

Après avoir défendu sa thèse en médecine, Fanon travailla en tant que psychiatre, en France de 1951 à 1953, puis fut nommé directeur de l’hôpital Blida-Joinville, le plus grand hôpital psychiatrique d’Algérie. L’année suivante, la révolution algérienne éclata. Ce fut un conflit particulièrement amer et violent où des atrocités épouvantables furent commises. Cette guerre fit de Fanon un activiste politique et un théoricien de la révolution. Il contribua initialement à la cause algérienne autant qu’il le put tout en exerçant la psychiatrie, mais en 1956, il démissionna de son poste et fut expulsé par les autorités françaises d’Algérie. Il émigra alors en Tunisie, pays voisin, et base de la direction de la révolte. Là encore, il dirigea un hôpital psychiatrique, tout en continuant à se vouer à la révolution. L’importance des travaux de Fanon réside principalement dans ses écrits, où il présente la cause algérienne au monde extérieur et spécialement à la France, pays où il eut des contacts influents tel que Jean-Paul Sartre, lequel admira son œuvre et préfaça plus tard son dernier livre. Il représenta également l’Algérie dans des conférences organisées dans le sud de l’Afrique, avant d’être nommé Ambassadeur au Ghana en 1960 par le gouvernement algérien provisoire. Peu après, il tomba malade et mourut l’année suivante en Amérique, à l’age de trente-six ans, alors qu’il suivait un traitement contre la leucémie. Il ne vécut pas assez pour vivre l’indépendance de l’Algérie, qui advint en 1962.

Tenter de comprendre la psychologie de la relation entre noirs et blancs dans une situation coloniale fut le sujet de son premier livre, Peau noire, masques blancs, publié en 1952. Il tentait également dans ce livre de réfuter les idées du psychanalyste français, O. Mannoni qui, dans son ouvrage Prospero et Caliban, avançait l’idée selon laquelle les Malgaches, et éventuellement tous les peuples "arriérés", possèdent un inhérent complexe de dépendance et cherchent et acceptent inconsciemment d’être dominés, par contraste avec les Européens qui sont auto-dépendants et aptes à diriger les autres. Selon cette théorie, seuls ceux ayant ce complexe de dépendance peuvent être colonisés.

Fanon rejetait avec acharnement toute notion de paternalisme bénin dans une situation coloniale. Les colonies sont créées grâce au pillage, à la tyrannie et à l’émasculation de la population indigène. Cette humiliation est aggravée par la manière dont la situation coloniale est maintenue par la suite. Grâce à son expérience martiniquaise il montre comment le colonisé est éduqué à voir (à travers les livres, les films et surtout grâce au langage) le Blanc comme représentant le bien, la puissance, la richesse et la "civilisation", et le Noir représentant le mal et l’inférieur. Cela génère une société dans laquelle le statut devient dépendant du degré de blancheur, aussi bien physique que culturelle. L’homme noir apprend à mépriser sa propre langue et culture, et adopte celles de l’homme blanc. Il ne peut survivre à sa honte et à sa culpabilité en tant que Noir, qu’en ressemblant autant que possible à l’homme blanc : il devient un homme noir qui porte un masque blanc. Mais ce qu’il gagne est une imposture, car l’homme blanc continue à le mépriser pour la couleur de sa peau et lui est définitivement supérieur. On apprend donc au Noir à s’identifier à une société dont il est exclu. Lorsque, enfin, il découvre son état, il est trop tard. N’appartenant à aucune culture, l’homme noir a perdu son identité, il ne lui reste que l’humiliation et la haine de soi.

Ainsi, les relations coloniales de dominance déforment les relations humaines de tout genre, y compris sexuelles, au détriment de ceux dominés et, ultimement, de ceux qui dominent. Fanon a considéré cela comme inhérent à la situation coloniale. Les deux parties se sont aliénées, puisque le colonisateur est tout aussi perverti et rabaissé par le système.

Nul besoin de préciser que ces problèmes furent une réflexion sur son propre dilemme : celui de quelqu’un qui avait adopté la culture, les valeurs et la langue françaises, dont il fut un bon représentant, alors qu’il se sentait rejeté en tant que Français. Dans les années quarante, alors qu’il était étudiant, Fanon fut influencé par le mouvement de la Négritude de son compatriote martiniquais, Aimé Césaire et le poète sénégalais, Léopold Sédar Senghor, lesquels rejetèrent l’assimilation et entreprirent de retrouver et de célébrer l’histoire africaine, sa culture, ses valeurs et de donner à l’Afrique sa propre place dans le monde moderne. Ce mouvement, permettant à Fanon de développer le sens de sa propre identité, fut très important pour lui et il le soutint en tant que rédacteur en chef du journal étudiant noir. Cependant, dans Peau noire, masques blancs il commença à contrecœur à rejeter ce mouvement car il ne fournissait aucune solution au racisme. Dans son premier livre, il y a une supposition sous-jacente selon laquelle l’analyse scientifique et la raison universelle auront finalement raison du problème. Il cherche la réconciliation plutôt que le conflit.

Lorsque Fanon fut nommé directeur de l’hôpital Blida-Joinville, il le transforma, malgré le manque de personnel et des ressources limitées, de prison qu’il était, en un lieu d’intérêt général. Néanmoins, il eut peu de succès avec son plus grand groupe de patients, les hommes algériens autochtones. Il en conclut, avant tout, qu’il ne pouvait simplement appliquer les techniques développées dans un environnement européen à un environnement social très différent, et que plus de recherches étaient nécessaires. Pour lui, le fait qu’il ait dû, comme les autres médecins français, établir un contact avec les patients par le biais d’un interprète, renforçait le fossé existant déjà entre le colonisateur et le colonisé et ceci était un autre exemple de la déformation des relations humaines généré par le colonialisme. Quand la guerre d’indépendance éclata en 1954, le fossé entre Fanon et ses patients s’élargit progressivement jusqu’au point où il sentit qu’il ne pouvait plus continuer son travail et démissionna. En Tunisie, il continua son travail en tant que psychiatre et consacra encore plus de temps à la cause algérienne. Il travailla pour le Front de Libération de l’Algérie (FLN), puis pour le gouvernement algérien provisoire. Il écrivit également des articles plaidant la cause algérienne dans les journaux intellectuels français.

Peu après sa nomination en tant qu’ambassadeur, Fanon découvrit qu’il était sérieusement malade et n’avait plus longtemps à vivre. Il entama son dernier livre, Les damnés de la terre qu’il termina juste avant sa mort en 1961. Cet ouvrage regroupe ces idées sur le colonialisme, ses espoirs pour le futur du tiers monde, ses conseils pour la promotion de la révolution, et ses craintes, basées sur ses expériences et observations de la Martinique, concernant le néocolonialisme, et la dépendance.

L’expérience qu’acquit Fanon des Etats africains noirs devenus indépendants fut pour lui très décevante. Il avait initialement espéré une grande vague de soutien matériel et moral de la part du Sud pour la cause algérienne, mais découvrit que ces Etats étaient au mieux tièdement disposés à l’égard du conflit algérien, engagés qu’ils étaient dans des disputes insignifiantes avec leurs voisins, et affichant peu d’enthousiasme pour un quelconque mouvement panafricain destiné à éradiquer le colonialisme du continent. Les Etats ayant acquis l’indépendance par des procédés politiques pacifiques se trouvaient entre les mains d’une bourgeoisie noire aussi égoïste, et déterminée à monopoliser le pouvoir que les colonisateurs qu’elle avait remplacé. Son analyse de la situation constitue la plus belle partie de son livre (il est probablement toujours meilleur lorsqu’il analyse, plutôt qu’en tant que visionnaire ou stratège révolutionnaire). Il a été suggéré que sa désillusion des Etats africains de l’après indépendance le fit se détourner du libéral radicalisme au profit du socialisme. L’indépendance n’était pas assez, il aurait fallu une révolution sociale grâce à laquelle le pouvoir serait arraché des mains de la bourgeoisie noire.

Bien qu’admirateur de Marx, Fanon ne jugeait pas le marxisme approprié pour expliquer la situation coloniale. Cela en raison du fait que le marxisme ignorait le racisme et le sous-catégorisait simplement dans le conflit de classe pris au sens large. Il ne suivit pas non plus les autres marxistes (tels que Chinois et Vietnamiens) dans leurs analyses des dynamiques de classe de la société coloniale, qui, considérant le prolétariat des colonies en tant que principale classe révolutionnaire, montraient d’où la révolution pourrait venir. Bien au contraire, il trouvait la classe prolétaire coloniale (définie de manière plutôt large) trop choyée et guère plus encline à lancer une vraie révolution que la classe bourgeoise noire ou son équivalent occidental. Il voyait la paysannerie (laquelle ne constituait au mieux pour le marxisme qu’une armée auxiliaire de la révolution) et la lumpenprolétariat [2] des villes comme des révolutionnaires remplissant les bonnes conditions.

La bourgeoisie noire, soigneusement entretenue par le régime colonial, était vue égoïste et reproduisant simplement le système colonial, avec elle-même en tant que nouveau maître et contribuant ainsi à assurer la continuation de l’exploitation à travers le néocolonialisme. Elle imitait simplement la bourgeoisie métropolitaine sans pour autant assumer le rôle dynamique que la bourgeoisie occidentale joua au nom de la nation, innovant et créant des affaires et des institutions. La bourgeoisie noire fut urbaine, parasitaire et eut peu de liens avec la masse du peuple.

La bourgeoisie des Etats africains était la colonne vertébrale des partis politiques d’après-guerre (et il importa peu que ces Etats aient été à parti unique ou multipartite, car le résultat fut tout à fait identique). Le dirigeant était habituellement une figure charismatique des jours de la lutte pour l’indépendance qui paraissait s’exprimer au nom du peuple, mais qui, en réalité, avait peu de contacts et d’intérêts pour lui. Pour Fanon, l’espoir résidait dans les éléments mécontents du parti bourgeois, avant ou après l’indépendance, qui étaient prêts à agir illégalement et à se retirer dans la campagne pour y découvrir la colère et la désillusion du peuple ordinaire. Selon Fanon, ces mécontents étaient seuls en mesure de les diriger et de les éduquer. Il insista sur le potentiel révolutionnaire des paysans appauvris qui avaient su préserver leur sens de l’intérêt général, ainsi que leurs valeurs et leur sens de la justice. Selon lui, ces derniers pouvaient un jour menacer les villes et entraîner le pauvre et le marginal. Et c’était cette combinaison qui aurait provoqué la vraie révolution, accompagnée d’une transformation sociale véritable, basée sur l’égalité et la justice, avec, pour résultat, une société nouvelle et un homme nouveau. Pour lui, une société juste était une sorte de société socialiste, radicalement décentralisée afin que le peuple ordinaire puisse y pleinement participer. Il n’était pas communiste et mit en garde les nouvelles nations contre toute implication dans la guerre froide. Pour lui, l’indépendance sans transformation sociale profonde était illusoire.

Un thème, déjà présent dans les écrits initiaux de Fanon, et particulièrement frappant dans Les damnés de la terre est sa conviction selon laquelle la liberté accordée par le pouvoir colonial aux colonisés n’a que peu de valeur. Pour être authentique, elle doit être saisie. Cela implique la violence et, en effet, dans son dernier livre, Fanon s’est préparé à poursuivre cette ligne de pensée jusqu’à sa conclusion logique.

Son plaidoyer pour la violence est l’aspect le plus célèbre et le plus controversé de son ouvrage. Sa justification résidait dans le fait que le colonialisme était un système lui-même basé sur la violence. Ce fut une conquête suivie d’occupation, et aussi bénigne que parut être l’administration coloniale, la violence et l’exploitation en constituaient la base ultime. (Pour Fanon, la richesse outrageuse du monde occidental était fondée sur l’esclavage et le vol des ressources du tiers monde, et il devait le dédommager en intégralité). Le colonialisme crée des relations humaines déformées, ainsi que l’oppression et l’exploitation. Fanon écrit : "Au niveau des individus, la violence est une force purificatrice. Cela libère l’indigène de son complexe d’infériorité, de son désespoir et inaction, cela le rend intrépide et restaure son amour de soi." (pp.73-4).

C’était aussi un moyen de régénération, et donc le préliminaire nécessaire pour la création d’une société nouvelle et d’un homme nouveau. A travers la violence envers le colonisateur, l’indigène parvient à mieux se connaître et à se créer. Dans un sens, il détruit l’oppresseur et l’oppressé en un seul coup. C’est un procédé de libération de soi et de renaissance, une régénération des hommes et de la société. C’est cette création d’un homme nouveau et d’une nouvelle et meilleure société, aussi bien que la punition de l’injustice passée, qui constituent la justification morale de la violence. Fanon croyait que la violence rendait l’homme apte à créer la société nouvelle.

Après sa mort, Fanon eut moins d’influence dans le tiers monde qu’il ne l’avait souhaité, mais il en eut davantage, en Amérique et en Occident, parmi les chefs noirs et les radicaux pendant les années 1960 à 1970. Son plaidoyer pour la violence a été très critiqué. Il a souvent été souligné que la violence dans la pratique, qu’il s’agisse des groupes ou des individus, avait très peu conduit à l’effet cathartique qu’il revendiquait.


* Ian Adams and R.W. Dyson, "Fifty Major Political Thinkers", Routledge Key Guides, 2008.

Notes

[1Armand Meimand est docteur en droit, président de l’Union des Français de l’étranger Iran.

[2Terme marxiste désignant la partie du prolétariat constituée par ceux qui ne disposent d’aucune ressource et caractérisée par l’absence de conscience de classe.


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