N° 39, février 2009

Réunion culturelle à « Shahr-e Ketâb »

Les trouvailles intellectuelles et philosophiques contemporaines de l’Occident


Reportage réalisé par

Zaynab Sadaghiân


Depuis plusieurs siècles, l’Occident, au travers de recherches, d’ouvrages et de colloques scientifiques et culturels, s’est intéressé à l’Orient et à l’islam. En Iran même, certains orientalistes occidentaux ont réalisé de nombreuses recherches sur l’Iran et l’islam. Face à cette tendance, une question se pose : pourquoi les orientaux eux-mêmes ont-ils prêté attention à l’Occident ? Pourquoi les groupes "occidentalistes" demeurent très rares en Iran ?

Les universités et les centres de recherche scientifiques et culturels connaissent l’occident au travers du regard des occidentaux eux-mêmes, autrement dit par l’intermédiaire des traductions des œuvres de ses propres chercheurs et penseurs ; ce qui constitue bien entendu une étape essentielle dans l’acquisition d’une certaine connaissance de l’Occident. Cependant, le point de vue des orientaux eux-mêmes devrait constituer un autre élément non négligeable de cette connaissance.

Depuis un siècle, la plupart des œuvres occidentales dans les domaines philosophique et littéraire ont été traduites en persan. A l’inverse, il existe un institut de recherche en sciences humaines en Iran qui peut être considéré comme l’un des pôles scientifiques de l’étude de l’occident. Deux des membres de cet institut, les professeurs Hossein Kalbâsi et Karim Mojtahedi, ont participé à une réunion culturelle organisée à « Shahr-e Ketâb » en décembre 2008. Une œuvre majeure intitulée Heuristique de la pensée et de la philosophie contemporaines en Occident a été publiée en 4 volumes sous la direction du professeur Karim Mojtahedi. Il s’agit d’une somme de 18 articles qui nous introduit à la connaissance de l’Occident, mais cette fois-ci du point de vue des orientaux. Après avoir, dans une courte introduction, présenté l’objectif de cette réunion, Monsieur Mohammadkhâni a passé la parole au professeur Kalbâsi en lui posant les deux questions suivantes : Quelles sont les objectifs des groupes occidentalistes ? Quels sont les critères essentiels permettant de connaître l’Occident ?

L’occidentalisme : une notion délicate et complexe

Le professeur Hossein Kalbâsi a débuté la séance en procédant à une précision sur la notion d’ « occidentalisme » qui, d’après lui, ne se situe point à l’opposé de l’orientalisme. En s’appuyant sur les études récentes, on pourrait affirmer que l’étude de l’Orient remonte à XVIème siècle. Depuis ce siècle, le mot « orient » est demeuré une notion académique qui conserve une certaine valeur. L’orientalisme possède un passé riche qui a su peu à peu élargir son domaine de façon méthodique, jusqu’à figurer parmi les disciplines universitaires et techniques. Aujourd’hui, les méthodes classiques ont cédé la place à d’autres approches, au profit du développement de branches plus spécialisées et plus techniques. Ainsi, de nombreux centres de recherche du monde entier ont divisé cette discipline en « iranologie », « indologie », « orientalisme du Proche-Orient", "orientalisme de l’Extrême-Orient", etc., permettant ainsi la réalisation d’études de plus en plus techniques.

La réunion a eu lieu le 2 décembre 2008. De gauche à droite MM. Mohammadkhâni, Modjtahedi, Kalbâsi
Photo : Zaynab Sadaghiyan

En reprenant la notion « orientalisme », le professeur Kalbâsi a mis l’accent sur une question : les recherches des orientalistes ont-elles réellement permis de révéler l’héritage religieux, artistique, historique et littéraire de l’Orient tel qu’il est ? Pour répondre à cette question, on pourrait citer ici le nom du penseur d’origine palestinienne Edward Saïd à qui l’on doit une œuvre importante intitulée L’Orientalisme. L’orient créé par l’Occident. Ce livre, qui a été traduit en persan, entreprend une critique sévère des méthodes et des objectifs des orientalistes. D’après l’auteur, les occidentaux n’ont fait que détourner l’orientalisme pur pour l’utiliser à des fins politiques ; en d’autres termes, l’orientalisme n’aurait été qu’un prétexte pour justifier certaines entreprises telle que la colonisation et l’impérialisme en général. Ce point de vue a provoqué d’importantes réactions des grands orientalistes, mais il ne faut néanmoins pas oublier qu’il sous-entend une vérité essentielle : l’orientalisme des XVIIIe et XXe siècles fut, consciemment ou non, étroitement lié aux intérêts politiques.

D’autre part, selon le professeur Kalbâsi, l’ « occidentalisme » pourrait être considéré comme un pur et simple « effort » académique. Dans les pays arabes, et en particulier ceux qui entretiennent des liens plus ou moins importants avec l’Occident, la notion d’ « occidentalisme » a connu un destin plus ou moins riche : en Egypte, une revue très célèbre publiée depuis près de quarante ans est consacrée à l’étude critique des fondements historiques, culturels, philosophiques et sociaux de l’Occident. Malgré ces quelques efforts, l’occidentalisme en tant que discipline académique a encore un long chemin à parcourir pour s’affirmer de manière réellement indépendante.

Dans l’Heuristique de la pensée et de la philosophie contemporaines en Occident, les études sur la philosophie occidentale réalisées par les Iraniens sont notamment évoquées. Afin que cette nouvelle approche trouve sa place parmi les disciplines universitaires, le professeur Kalbâsi a estimé qu’il fallait augmenter le nombre d’études et de recherches dans ce domaine, tout en en définissant davantage les frontières : cet Occident que l’on étudie n’est ni géographique, ni politique. Ce n’est pas non plus l’hémisphère nord de la sphère terrestre. L’Occident est un phénomène, un corps concentré, un tout que l’on pourrait étudier sous tous ses angles. C’est une expérience historique de l’humanité qui constitue un fait historique. On ne parle pas de l’Occident d’aujourd’hui, mais avant tout de celui qui puise ses racines dans un passé lointain. En considérant tous ces critères, l’occidentalisme est une discipline complexe nécessitant de nombreuses clarifications sur le plan de la méthodologie. Cela constitue d’ailleurs l’une des taches du cercle d’études de l’Occident de Téhéran. Toute approche doit également avoir une dimension philosophique et épistémologique. Cependant, le professeur Kalbâsi a souligné que l’influence même de l’Occident s’exerçait sur la perception et la pensée des Iraniens : la rédaction d’ouvrages originaux sur l’Occident peut également permettre aux Iraniens de prendre davantage conscience de ce phénomène. Monsieur Mohammadkhâni a ajouté qu’en Iran, la connaissance de l’Occident a pris un nouveau tournant académique au travers de la fondation récente de « la faculté des études mondiales » dépendant de l’Université de Téhéran.

Occidentalisme et conscience en soi

Le professeur Mojtahedi a par la suite apporté une autre précision sur l’« orientalisme » : selon lui, il s’agit essentiellement d’un intérêt, d’une simple attirance pour l’Orient qui ne comporte pas nécessairement une connaissance de ce dernier : par exemple, quand un écrivain écrit en imitant un style oriental. Il ne cherche pas réellement à connaitre l’Orient, qui ne sert que de toile de fond à ses récits. Des poètes anglais ont par exemple composé des poèmes dans le style de Khayyâm : c’est une tendance.

Concernant l’occidentalisme, ce serait la même chose : en portant une cravate, en mangeant des repas occidentaux et en utilisant certaines expressions étrangères, on répond à une tendance. C’est un mode de vie, une apparence ; ce n’est point une connaissance. Entreprendre de connaître ne vient pas sans intention : en ce sens, l’orientalisme commença à se manifester au moment où les intérêts commerciaux et économiques liés aux pays orientaux se firent jour. Suivirent par la suite la production de nombreux écrits : Les lettres persanes de Montesquieu – bien que ce soit plus une critique de la société occidentale qu’une connaissance de l’Orient –, Splendeurs et misères des courtisanes de Balzac, inspiré des Mille et une nuits. Ces exemples et bien mille autres révèlent la richesse de notre culture et en même temps la conscience des occidentaux s’éveillant peu à peu à l’Orient, contrairement aux Iraniens qui, à la même époque, n’ont pas connu de mouvement d’intérêt pour l’Occident comparable. Pour le professeur Mojtahedi, l’Occident que les Iraniens ont connu est avant tout celui des chrétiens : l’Occident chrétien, pourrait-on dire. Les Iraniens identifient souvent les occidentaux aux chrétiens, et parallèlement l’islam et le christianisme, dans un face à face, deviennent l’objet de débats souvent trop simplificateurs : les orientaux/les musulmans face aux occidentaux/ chrétiens.

En conclusion, le professeur Mojtahedi a affirmé que rester « iranien » impliquait de connaître son « moi », et le « moi » trouve son identité par le « non-moi ». Ce dernier n’est que l’Occident dont la culture, et non la géographie, prend une valeur considérable. L’occidentalisme pourrait être considéré comme une conscience de soi, permettant notamment de se connaître soi-même en regardant au « miroir de l’Occident ». L’occidentalisme n’est point une occidentalisation. Un iranien n’est pas une personne ayant un acte de naissance iranien, mais celui qui sait connaître et dominer l’Histoire.


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