N° 41, avril 2009

L’envol de Pariâ


Soghrâ Agha-Ahmadi
Traduit par

Shahrzâd Mâkoui


Le soleil ne s’était pas encore levé lorsque la fillette vint sur le balcon et s’assit sur un tabouret près du barreau. Elle plia ses doigts. Main entrouverte, nid confortable. Elle mit quelques grains de blé dans la paume de sa main qu’elle fit passer à travers les barreaux du garde-corps qui donnait sur la rue. Comme d’habitude, la femme avait laissé la garde de la fillette à la voisine d’en dessous et elle était partie travailler. Et comme d’habitude, la voisine était sortie avec d’autres voisines. Mais elle n’avait pas dit cela à la femme. Elle avait dit qu’elle allait acheter du pain barbari [1] bien chaud avant que le soleil ne se lève et qu’elle allait retourner à la maison et prendre le petit déjeuner avec la petite fille.

Et le soleil s’était levé. Cela faisait bien une heure que le soleil était là, remplissant le balcon et filtrant à travers les doigts de la fillette qui s’ouvraient de fatigue, s’étiraient, se relâchaient et gigotaient de nouveau. Ils se transformaient en personnages doués de vie : père, mère, sœur et frère, tous collés l’un à l’autre. La mère racontait une histoire pour la sœur et le frère. Elle cuisinait, elle disait des gros mots, grattait la tête de la sœur et lui faisait prendre son bain et le père jouait, plaisantait et ne disait pas de gros mots. Il donnait de l’argent à la sœur et au frère et jetait une poignée de blé sur le sol du balcon. La fillette empoignait la famille des doigts et la cognait contre le barreau avec colère. "Zut, les grains sont encore tombés". Et elle allait encore vers les sacs de blé. Cette fois, elle en prenait plus, et elle attendait. Elle attendit que le soleil se hisse du mur de la voisine en s’agrippant, qu’il arrive au toit et que la voisine revienne enfin avec deux barbaris froids. Elle déplia la nappe sans voir la fillette. Elle s’était cachée.

Derrière le mur. La voisine regarda de ce côté et vit la main de la fillette dépassant des barreaux. Elle l’appela sans bouger : "Pariâ…. Pariâ !"

Le poing de la fillette s’ouvrit un moment. La famille se désagrégea. Le nid fut détruit et les blés tombèrent. La fillette cacha son nid sans blé dans le creux de ses reins et rentra. La voisine versait du thé. Il y avait aussi un bol de confiture de fraises et un morceau de beurre. Elle détacha les croûtes du pain. Elle fit rapidement des petites tartines, elle était pressée. "Je suis en retard, chérie, dépêche-toi. J’ai plein de choses à faire. Je n’ai pas préparé le déjeuner. ". Et elle prépara une dernière tartine. Les tartines se sont alignées sur la table. La fillette n’avait pas encore fini de mâcher la première. La voisine tordit ses mains et les pressa l’une contre l’autre. Elle mit un morceau de pain dans sa bouche et le mâcha. Puis, elle compta les tartines. Il en restait encore cinq. Elle s’énerva. Elle se mit debout et dit à l’oreille de la fillette : "Je descends préparer le déjeuner. Finis ton petit déjeuner et va jouer dans ta chambre."

Elle courut et ferma la porte à clé derrière elle. La fillette sortit son nid du creux de ses reins. Elle colla les membres de la famille et les enfonça dans le bol de confiture. Puis elle les mit dans sa bouche et les suça.

Elle avait encore les doigts dans la bouche lorsqu’un moineau vint se poser sur le garde-corps du balcon. La fillette, les doigts dans la bouche, courut vers le balcon. Le moineau s’envola. La fillette courut alors vers la salle de bains. Elle se lava les mains et retourna au balcon. Elle versa une petite poignée de graines dans sa paume ouverte et plia ses doigts. Poing entrouvert, nid confortable. Elle alla sur le balcon. Dans la rue, la voisine d’en dessous discourait au milieu d’un cercle formé par les autres voisines. La fillette mit le nid sur le barreau et son regard s’envola. Quelques moineaux se balançaient sur les fils. Les voisines se mirent tout à coup à rire. La voisine d’en dessous aussi. Un corbeau vint se percher sur le fil et fit fuir les moineaux dans le ciel. La fillette suivit leur trajet du regard et bâilla. Le soleil rétrécit dans son regard jusqu’à devenir un minuscule point qui disparut : tout devint blanc. Dans cette blancheur, quelques moineaux s’envolèrent et vinrent se poser sur le barreau. Dans leur bec, une brindille. Soudain, un moineau sauta dans le nid de la fillette, dans son poing à demi ouvert et s’y installa tranquillement. Les autres moineaux lui apportèrent leurs brindilles, le moineau dans le nid les arrangea avec soin et le contour d’un nid s’éleva. Le moineau remua dans le nid jusqu’à se qu’il trouve une position confortable. La main de la fillette, immobile, se remplit de fourmis, mais les membres de la famille ne bougèrent pas. Collés les uns aux autres, sans un mouvement, immobiles, ils s’étaient raidis. Le moineau picora la paume de la fillette. Il la chatouillait. Elle eut envie de rire. Il picora plus fort. La fillette rit. Les moineaux s’assirent sur le barreau ensemble. Ils s’envolaient à tour de rôle sur le balcon et picoraient les grains tombés. Le moineau picora encore et la fillette rit de nouveau. Rire. Rire. La fillette rit dans son sommeil.

"Pariâ… Pariâ…"

Pariâ sursauta. Le moineau aussi. La femme se tenait au milieu de la porte du balcon, fatiguée, mince et regardait la fillette. La fillette bâilla et leva la tête de son bras. Elle promena un instant son regard sur le balcon, sur le barreau, mais il n’y avait aucun moineau. Elle voulut ouvrir son poing et son nid, lorsque la femme l’appela de nouveau : "Pariâ… Pariâ…" et elle lui fit signe de regarder sa main.

La fillette regarda son poing. Le moineau avait pondu cinq œufs dans son nid, dans son poing.

Notes

[1Barbari : sorte de pain de forme allongée


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