N° 41, avril 2009

La tour Milâd cache… un secret


Esfandiar Esfandi


Aujourd’hui, dans le nord-ouest de Téhéran, on voit une grande, grise, mais majestueuse tour qui pointe le bout de son antenne de télécommunication vers le ciel, vers l’au-delà du smog, à la recherche de quelques atomes blancs d’oxygène. La tour Milâd est depuis peu opérationnelle. On peut s’y rendre, se promener dans ses alentours (l’Hôpital Milâd et l’Université de médecine d’Iran), et les chanceux qui auront pris soin de s’inscrire sur la longue liste d’attente peuvent même espérer visiter la partie supérieure de ce monumental symbole de notre gloire métropolitaine. La chose est (c’est peu dire) énorme. Massive et robuste. C’est la première du genre en Iran, et peut-être la dernière. Certains soirs, elle irradie à pleine couleur, à plein feu. La vision mérite le coup d’œil. Dorénavant, ceux qui auront vu ou verront sur son monticule, notre gigantesque tiare nationale pourront se tourner avec fierté vers leurs progénitures en les regardant droit dans les yeux, et dire : "Qu’est-ce qu’il y a ? Vous n’avez jamais vu de tour ?!". Car enfin, c’est vrai qu’une tour, cela peut laisser perplexe. Surtout quand cela coûte cher et que cela n’atteint pas même le ciel. Il serait de plus injuste de reprocher à nos incultes petits gnards, d’ignorer la symbolique de la tour de Babel, quand de notre côté, elle ne vient pas même chatouiller, aujourd’hui, notre conscience d’adulte. De fait, nous l’aimons pour la plupart, comme objet. N’est-elle pas proportionnée à la mesure de notre appétit de grandeur, de hauteur ? Peut-être (sûrement) marquera-t-elle en un point l’esprit de nos enfants ; deviendra-t-elle cette fameuse image originelle dont le souvenir ne vient jamais à manquer ; ni la mère, ni le père, mais ce lieu hors de nous qui évoque le monde, qui promet l’événement, la chose fabuleuse, comme de monter au ciel avec un ascenseur, de jaillir en plein ciel dans un grand corridor, circulaire, immensément vitré… quel émerveillement. C’est un bouquet de plus sur la tombe d’Eiffel.

La tour Milâd, Téhéran

Pour ce qui me concerne, c’est quotidiennement que je "visite" la tour Milâd. Quotidiennement, mais à distance. Je la "regarde" intensément quand je passe à côté, tous les matins de ma vie d’adulte, et de la fenêtre de mon bureau, encore je la "regarde". Plus qu’une présence verticale, c’est un événement qui depuis peu, domine par son intransigeante rectitude, le ciel pollué de ma capitale. Je la perçois comme un espoir, un correctif urbain très haut placé dont la vue me tire inexorablement vers le haut. J’imagine sans peine un géant plus colossal encore que celui de Rhodes, qui brandirait ma tour en l’enserrant dans son titanesque poing. L’image vaut ce qu’elle vaut (de quoi faire pâlir la minuscule Statue de la Liberté) la tour, par ce qu’elle promet : un monde vertical à la mesure de notre temps ; une gestion souveraine de l’espace, non plus tournée vers la perpétuelle occupation des sols, mais occupée à gravir l’échelle atmosphérique, à structurer l’air au-dessus de nos têtes. Les temps sont durs sur la planète, et l’espace va bientôt venir à manquer (c’est court quelques centaines d’années). Et si certains fustigent sans vergogne l’atmosphère confinée de nos villes, nos (presque) corps à corps qui durent la journée (pour cause de promiscuité), la forme des machines et le bruit des machines et l’odeur des machines, et les murs qui n’arrêtent pas de venir s’ajouter aux murailles citadines... ils ont raison. Il faut donc embellir le tout, et s’en aller chercher l’air d’en haut. Il faut grimper comme seule la technique autorise de grimper. Il ne faut plus ramper, ne plus bâtir au ras du sol. Il faut prendre Milâd à témoin, tenir la dragée haute aux couches supérieures de la précieuse stratosphère, redessiner Babel à l’échelle de l’homme. Il faut remettre en forme notre territoire collectif, poser un nouveau diagnostic, redessiner notre double mégapole (bientôt 2 fois 10 millions d’habitants). Nous qui choyons l’espace dans ce qu’il a de plus vert, de plus frais, et de plus naturel... rendons à l’espace sa verdure originelle et même son désert, et gardons-nous en ville de percevoir l’espace et de l’interpréter comme un bout de nature dégénérée. La ville est autre chose. La Grande Ville est aujourd’hui une ville monde. Elle ne cesse de grignoter ses frontières, de s’étendre à la vitesse des clairières au cœur de l’Amazonie. Jamais elle ne cessera de déborder de son lit, de s’étirer à l’horizontal, de forcer à l’arbitraire les interminables et irrationnels découpages fonciers si peu urbanistiques, au profit d’un déploiement anarchique de la cité vers sa périphérie.

A regarder Milâd et derrière elle les montagnes, je conçois deux limites à l’exubérante et inconséquente avancée de notre Grand Téhéran : l’Alborz et sa longue chaîne montagneuse au nord, et non loin d’elle, la tour de fer et de béton. Tellurique, la première des limites est indifférente à notre sort. Son intransigeance fait sa force. L’autre limite, la ville suspendue, n’existe pas. Pourtant, des kilomètres cubes d’espace presque vierge nous surplombent, s’entassent autour de Milâd, et attendent le regard de l’architecte, d’un fier Eupalinos qui fera monter comme un lierre, le gratte-ciel, et beaucoup d’autres skyscraper (le mot est laid). Ailleurs, ils chatouillent déjà le ventre des nuages, ces immenses "m’as-tu vu" ; le Burj de Dubaï, la Sears Tower de Chicago, la Taipei 101 à Taïwan, les Petronas Twin Towers de Kuala Lumpur, etc. La liste est longue qui sans cesse nous rappelle que si la terre est plate ou presque, elle ne le restera pas éternellement. La ville de demain est déjà à nos portes.

Pour ce qui est du "secret"… je plaisantais.


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1 Message

  • La tour Milâd cache… un secret 20 janvier 2016 10:26, par Claude RICARD

    Bonjour Mesdames, Messieurs, je languis de visiter votre extraordinaire et beau pays, je suis Français et j’habite la France ; depuis toujours votre pays m’attire, je regarde souvent vos monuments et mosquées et je lis et relis votre histoire qui me fait rêver. Cette année en Mars ou Avril j’ai l’intention d’effectuer ce voyage pour enfin un peu mieux vous connaître, le revues les journaux et Internet ne cessent de parler de votre solide et sincère accueil, je veux bien y croire. Si un Iranien de Téhéran veut bien me répondre en Français cela me ferait grand plaisir ? A bientôt. Claude.

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