N° 41, avril 2009

Albert Camus et la question de Dieu
Un regard sur la crise du sens dans l’œuvre camusienne


Rouhollah Hosseini


"Notre raison a fait le vide. Enfin seuls, nous achevons notre empire sur un désert (…) Nous tournons le dos à la nature, nous avons honte de la beauté. Nos misérables tragédies traînent une odeur de bureau et le sang dont elles ruissellent a couleur d’encre grasse" [1]. Tiré de L’été, cet extrait fait bien part de cette sensibilité précisément moderne, qui se fait remarquer par la description d’un monde frappé de vide, une sensibilité absurde qu’on trouve éparse dans l’époque où vit son auteur. L’œuvre et la pensée d’Albert Camus se définissent essentiellement par leur interrogation douloureuse du sens de la vie, considéré par l’auteur du Mythe de Sisyphe comme "la plus pressante des questions". Ce sens, chez Camus, est explicitement mis en question à la suite de la mort de Dieu, prononcée au siècle précédent, par son maître à penser, Friedrich Nietzsche. Au XIXème siècle, précisons-le, les fondements de la croyance religieuse sont gravement ébranlés. Cette situation se traduit par la crise du sens et des valeurs qui caractérise la fin du XIXème et la première moitié du XXème siècle. En clinicien attentif, Nietzsche décèle dans ces conditions la fin de la métaphysique, et annonce la mort de Dieu :

"Où est passé Dieu ? Je vais vous le dire ! Nous l’avons tué, vous et moi ! Nous sommes tous ses assassins ! Mais comment avons-nous fait cela ? (…) Est-il encore un haut et un bas ? N’errons-nous pas comme à travers un néant infini ? L’espace vide ne répand-il pas son souffle sur nous ? Ne s’est-il pas mis à faire plus froid ? La nuit ne tombe-t-elle pas continuellement (…)" [2].

Cet événement majeur, considéré par le philosophe comme "(…) le plus important des événements récents", constitue le point culminant de la modernité européenne [3]. Sous l’effet d’un puissant courant historique, qui trouve son origine dans le rationalisme cartésien et aboutit à la toute-puissance de la science, en passant par les Lumières, la croyance en Dieu est d’abord remplacée par les valeurs du positivisme, lesquelles sont à leur tour mises en cause. Apparaît alors le règne de l’absurde, comme celui du rien. Voilà l’avènement du nihilisme s’emparant de l’humanité, qui ne trouve devant elle qu’un monde vide et vain.

Il est indéniable qu’Albert Camus est tourmenté par l’idée de Dieu. Il écrit dans L’homme révolté que "(…) rien ne peut décourager l’appétit de la divinité au cœur de l’homme" [4]. La souffrance humaine due à l’absence de Dieu constitue ainsi un leitmotiv dans son œuvre. Cette absence, loin d’apporter le confort intellectuel, suscite beaucoup plus de questions qu’elle n’en résout. Dieu garde le silence, il ne répond pas [5] à l’appel de Maria, qui lance : "Oh ! Mon Dieu ! Je ne puis vivre dans ce désert ! (…) Ayez pitié de moi, tournez-vous vers moi ! Entendez-moi, donnez-moi votre main ! (…)" [6]. Dans l’optique de Camus, cet appel pathétique n’est même pas entendu.

L’œuvre de Camus produit à ce titre des effets de résonnance avec la vision pascalienne du monde. Comme l’auteur des Pensées, il sait lui aussi que, du fait de notre engagement inéluctable- Pascal disait qu’on est embarqué-, l’on ne peut négliger la question de Dieu, ni même rester dans la neutralité : il faut choisir son camp. C’est-à-dire qu’il faut vivre, selon Camus, comme si Dieu existait ou n’existait pas. Bref, la question de Dieu ne laisse pas l’écrivain indifférent ; il se confronte à elle et prend clairement position.

Albert Camus

En tant qu’écrivain moderne, Camus opte pour la non-existence de Dieu. Son incroyance est incontestable, quoique son attitude face à l’idée de Dieu soit empreinte d’inquiétude ou de perplexité [7]. Il rejette dans son principe le pari pascalien, car parier pour Dieu revient, selon lui, à courir le risque d’asseoir le sens de la vie humaine sur un principe non raisonnable. Il déclare ainsi à haute voix qu’il est "(…) de ceux que Pascal gouverne et ne convertit pas" [8]. Se situant explicitement dans le sillage de Nietzsche [9], Camus dénonce avec force le Dieu chrétien. Il a même pour tâche de faire sien le diagnostic nietzschéen : "Dieu mort, écrit-il dans Noces, il ne reste que l’histoire et la puissance" [10]. On pourrait aisément accorder la paternité de cette citation au philosophe allemand.

Camus est un philosophe des Lumières ; il cherche des certitudes raisonnables pour vivre. Il voit dans la foi religieuse le "saut dans l’irrationnel" qui détourne l’esprit de la réalité, et où l’homme nie sa raison, sa "conscience lucide". Mais ce qui rend encore plus ferme la position du penseur dans son athéisme, c’est l’existence du mal qu’il n’arrive pas, toujours en suivant les Lumières, à associer à la toute puissance et à la sagesse divine [11]. Il ne saurait accepter "le paradoxe d’un Dieu tout-puissant et malfaisant, ou bienfaisant et stérile" [12].

Dès le début de sa carrière d’écrivain, au moment où il n’a encore que 20 ans, Camus nous apprend, non sans regret, la perte de sa foi : "Tout à l’heure n’étais-je pas riche et de quelle richesse puisque je pouvais croire encore à un autre monde et combien meilleur. Mais voici que j’ai compris et que plus rien ne me reste que le présent (…) Hélas, hélas, mon royaume est de ce monde " [13]. Cette nostalgie pour la foi est caractéristique de l’esprit qui a subi les affres de la modernité ; c’est la nostalgie d’une divinité transcendantale inaccessible, avec laquelle aucune relation n’est plus possible.

Camus est conduit ensuite à vivre et à se conduire comme si Dieu n’existait pas vraiment. Cette attitude est manifeste dans le cri désespéré de Caligula à l’adresse de Cوsonia : "Il n’y a pas de ciel, pauvre femme." [14] ; elle résonne aussi dans l’indifférence et dans le " non" de Meursault face au juge d’instruction, qui lui demande s’il croit en Dieu. A plusieurs endroits dans L’étranger, l’on entend cette réponse négative de la part du personnage, qui de cette manière se décale de Dieu. Vers la fin du roman, cette attitude athéiste se transforme en révolte ; Meursault insulte l’Aumônier et rejette avec violence les consolations de la religion : "Il y a quelque chose qui a crevé en moi. Je me suis mis à crier à plein gosier et je l’ai insulté et je lui ai dit de ne pas prier." [15]. Dans La chute, la position du juge-pénitent envers la religion fait bien part de la position de son auteur : "(…) je verrais plutôt la religion comme grande entreprise de blanchissage (…)" [16] L’idée de Dieu constitue également un des axes centraux de la réflexion de Camus dans La peste. Dans ce dernier, Tarrou veut savoir comment on devient "un saint sans Dieu". Le docteur Rieux, principal protagoniste du roman, ne peut accepter la conduite du chrétien, qui, de l’aveu du père Paneloux, "(…) saurait s’abandonner à la volonté divine, même incompréhensible" [17]. À l’instar de Meursault, il répond négativement à la question posée par Tarrou : " - Croyez-vous en Dieu, docteur ? (…) - Non, mais qu’est-ce que cela veut dire ? (…)". Pour lui, l’amour de Dieu est en effet "un amour difficile", il exige "l’abandon total de soi-même et le dédain de sa personne (…)" [18].

Ajoutons pour clore ce passage que ce qui fortifie l’incroyance de l’auteur, c’est l’observation de la souffrance des enfants. Il lui est en effet impossible de comprendre et d’expliquer la souffrance et la mort des enfants, et que "Lui seul", c’est-à-dire Dieu, au cas où il existerait, "peut la rendre nécessaire". L’absurdité du mal, inhérent à l’existence, constitue l’un des principaux thèmes de La Peste. C’est notamment cette forme d’absurdité qui mène Bernard à nier l’existence de Dieu. Il affirme vers la fin du roman que pour être médecin, il ne faut pas croire en Dieu. Pour ce qui est de Nada, le personnage le plus touchant de l’Etat de Siège, elle nie explicitement Dieu, car ce dernier a de son côté nié le monde : "Dieu nie le monde, moi je nie Dieu" [19].

Avec Camus, nous assistons pour ainsi dire à la mise en question radicale de tout fondement transcendantal à l’homme.

Notes

[1Albert Camus, Noces suivi de L’été, Paris, Ed. Gallimard, 1959, pp. 135-136.

[2Friedrich Nietzsche, Le gai savoir, trad. de H. Albert, Paris, Ed. Flammarion, 1977, p. 177.

[3réellement la pensée moderne" (Jacqueline Russ, La marche des idées contemporaines, un panorama de la modernité, Paris, Ed. Armand Colin, 1994, p. 11).

[4Albert Camus, L’homme révolté, Paris, Ed. Gallimard, 195, p. 190.

[5Le malentendu avait originellement pour titre : Le malentendu ou Dieu ne répond pas.

[6Albert Camus, Le Malentendu in Théâtre, récits, nouvelles, Paris, Ed., Gallimard, 1962, p. 179.

[7Olivier Todd, dans Albert Camus, Une vie, affirme l’athéisme de Camus, mais il le sait athée "dans l’inquiétude ou la perplexité", au contraire des sartriens qui adoptent cette posture avec satisfaction.

[8Albert Camus, Carnets, cité par Bernard Fauconnier, "Pascal au XXème siècle, Un Témoin de la condition humaine" in Le magazine littéraire, n°469, novembre 2007, p. 39.

[9On retrouva Le gai savoir de Nietzsche dans la serviette en cuir qu’il portait avec lui au moment de sa mort dans un accident de voiture en 1960.

[10Noces suivi de l’été, op.cit., p. 137.

[11Il nous semble ici convenable d’évoquer les récits de Voltaire tel que Candide, où ce problème est posé à travers les aventures imaginaires d’un personnage du même nom. Dans ce conte, Dieu se trouve convoqué devant le Tribunal de la raison humaine pour se justifier de l’existence du mal. Même s’il n’est pas désigné comme l’auteur du mal, il est du moins considéré comme son complice.

[12L’homme révolté, op.cit., p. 358.

[13Cité par Jacqueline-Lévi Valenci dans une conférence donnée en Janvier 1985, intitulée "Camus et le sacré", au Centre internationale de la Francophonie.

[14Caligula in Théâtre, récits, nouvelles, op.cit. p.104.

[15L’étranger in Théâtre, récits, nouvelles, op.cit., p. 1120.

[16Ibid.

[17La Peste in Théâtre, récits, nouvelles, op.cit., p. 1403.

[18Ibid. p. 1405.

[19L’Etat de Siège in Théâtre, récits, nouvelles, op.cit., p. 237.


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