N° 48, novembre 2009

Avicenne fut le premier…
(Exercice d’admiration)


Esfandiar Esfandi


Il est un principe qui a la dent dure, désespérément dure. J’ai nommé : la sempiternelle « sagesse des anciens ». Certains s’y accrochent ; des nostalgiques de l’ « âge d’or », des chercheurs de certitudes à la petite semaine, des artistes aussi, amoureux de l’inflexion mythique d’un grand nom. Pourtant, un autre principe, vérifié et encore vérifiable à l’intérieur et en dehors des cercles avertis du savoir est heureusement venu arrondir les angles du stéréotype : ce qui nous vient d’avant, non, n’a plus « force de loi », et si oui, c’est que quelque chose, quelque part, continue à nous manquer. Rien n’interdit cependant de ressentir de l’admiration ou de manifester du respect à l’égard des illustres prédécesseurs de nos contemporains « perceurs de mystères » qui aujourd’hui sont légions. Aux anciens, nous resterons redevables des balbutiements magiques de l’instinct de connaissance, et nous rendons grâce aux modernes d’avoir permis et de permettre encore au savoir « effectif » d’étendre tous les jours un peu plus sa salutaire influence.

Présentement, c’est vers Abou Ali al-Husayn Ibn Abd Allah Ibn Sinâ (comme son nom l’indique) que nous tournerons notre regard (l’exercice à de quoi ravir les adeptes de patronymes à rallonge). Originaire d’Afshéna, « pays du soleil », enraciné par son nom, par son histoire familiale, dans le sol ouzbek (la regrettée transoxiane dont le nom sonnait si bien) Abou Ali marqua son temps en sa qualité d’émissaire universel du savoir. Et quoi de plus normal pour un prématuré cérébral qui, nous dit-on, avait déjà acquis à l’âge de 18 ans, l’ensemble des connaissances existantes dans les domaines du savoir les plus variés. Belle affaire, me direz-vous, s’agissant d’une époque où l’encyclopédisme constituait la règle et non l’exception. Seulement voilà. Avicenne manifesta son talent protéiforme (après Fârâbi, et avant Averroès) en véritable « premier de la classe », en pure collectionneur de « bons points », en inclassable recordman d’un improbable livre « Guinness » des « records de découverte » du moyen-âge latin. A cheval sur les Xe et XIe siècles, avant même la renaissance, bien avant Pic de la Mirandole, avant l’utopie rabelaisienne du savant de Thélème, Avicenne et quelques autres (grands par leurs actions mais petits par leur nom) donnèrent corps à l’homme « opératoire », pluriel, multitask, à l’homme simultané, co-occurrent, de la fabrique, de l’atelier, du laboratoire, et de la bibliothèque. Qu’il se manifesta, ce phénomène, entre le XVIe et le XVIIe siècle, rien n’est plus sûr. C’est aujourd’hui, au-delà des siècles, en cette aire de suspens et d’interrogations autour des modalités du savoir, de la nature et du devenir de la science, au cœur de la pensée complexe si chère à Edgar Morin, que la figure mythique du savant total, du savant transversal, acquiert un nouveau lustre. Stimulant, il le fut à bien des égards. Suivez le guide…

Représentation imaginaire d’Avicenne, Behzâd, XIVe siècle

Il est acquis qu’Ibn-e Sinâ fut l’un des premiers à serrer de très près la fresque aristotélicienne. Ibn-e Roshd commenta mieux que lui l’œuvre du premier maître, Fârâbi le précéda, et d’autres encore, venus d’Orient et d’Occident excellèrent dans cette tâche. Retenons cependant son nom d’initiateur et ce, jusqu’à la renaissance de l’Occident. Au vrai, il fut prolifique en matière de philosophie : le premier, il affirma l’existence d’une Essence nécessaire sans laquelle l’existence serait impossible. A Dieu, il identifia cet Etre nécessaire et la divine pensée qui elle-même se pense ; de Fârâbi, maître premier, il hérita la pensée métaphysique et certainement l’amour du chiffre dix (les Dix sphères englobantes, les Dix intelligences) ; de Fârâbi encore lui vint peut-être l’idée que l’intellect humain n’aime pas l’abstraction des idées et des formes ; que s’il fait preuve d’intelligence l’homme en est redevable à l’Ange, cet Intellect agent (que notre Saint Coran nomme Gabriel). Il fut celui, aux dires d’un savant d’Occident, qui inspira le monument Sohrawardien de philosophie orientale ; le premier qui opposa, dans ses récits mystiques, l’Orient nimbée de lumière, à l’Occident, siège de la pure Matière, précédant en cela et de quelques siècles seulement, l’analyste des « profondeurs » Géza Rَheim, qui chargea, sous d’autres latitudes, l’Occident des maux de la Matière. Quant à ses talents d’alchimiste, sa passion de la pierre aurait même fait pâlir monsieur Roger Caillois auteur d’un Fleuve Alphée où transpire l’amour des gemmes et du granite, et qui aurait pu assumer la charge d’écrire, en lieu et place d’Avicenne le « De la congélation et de la conglutination de la pierre ». Ici aussi, dans le domaine hermétique de l’Al-Kimia, il fut premier à soutenir contre les alchimistes que les métaux ne peuvent en aucun cas se transmuter en d’autres métaux. Le premier, (toujours en matière de pierre) il disserta sur l’origine des montagnes et peut-être fut-il l’un des initiateurs de la réflexion sur l’origine des métaux. Le cosmos aussi mérita son attention, et la légende veut qu’il fût le premier à débusquer Vénus dans l’éther sans le recours à la plus rudimentaire des lunettes astronomiques. Le philosophe métaphysicien, alchimiste et astronome avait aussi une âme de musicien et de musicologue. N’est-il pas l’un des premiers en pays d’Islam, à composer d’affilé plusieurs recueils théoriques autour du rythme et de l’harmonie sonore ? Et s’il fut musicien pourquoi a-t-il fallu qu’il excelle dans le domaine médical, dans l’ophtalmologie, dans la psychologie, dans la gynéco-obstétrique ; Pourquoi a-t-il fallu, qu’il fut premier encore à décrire certaines formes de paralysie, à diagnostiquer la pleurésie, dont le seul nom a le don de tirer des larmes aux pires des sans-cœurs ; et le diabète, et la sténose du pylore, l’ulcère de l’estomac, des maladies qui sonnent si savamment à l’oreille des profanes. Si Pasteur tutoya le premier les germes infectieuses, Avicenne avant lui les devina sévir ; en compagnie des rats pour propager la peste, dans le ventre des mères pour atteindre l’enfant, dans l’air et dans les eaux et toujours invisibles. Avant les grands anatomistes de la Renaissance, il se plut à suivre la destinée du sang qui du cœur aux poumons ne cesse de tourner…. Assurément, il fut mystique et guérisseur, savant et créateur. Et la liste est non close… Quelle imagination !

Sources :
- Henry Corbin, Histoire de la philosophie islamique, Paris, Gallimard, 1986.
- Paul Mazliak, Avicenne et Averroès. Médecine et biologie dans la civilisation de l’Islam, Paris, Vuibert, 2004.


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