N° 48, novembre 2009

Entretien avec Nadjafqoli Habibi, correcteur des œuvres philosophiques d’Avicenne*


Traduit par

Babak Ershadi


Sharh-e Talwihât (Le commentaire des Allusions) [1] de Ibn Kamouneh, édité et corrigé par M. Nadjafqoli Habibi, vient d’être publié récemment en trois volumes par l’édition Mirâs-e Maktûb. Les trois volumes de cet ouvrage sont consacrés respectivement à la logique, aux sciences naturelles et à la théologie. Talwihât (Les Allusions) [2] est l’un des livres les plus célèbres de Sohrawardi dont le chapitre réservé à la théologie avait été déjà publié dans les Œuvres philosophiques et mystiques de Sohrawardi sous la direction de Henry Corbin. M. Nadjafqoli Habibi vient de terminer la correction du Sharh Hekmat al-Ishrâq (Commentaire de la Théosophie orientale) [3] de Qotbeddin Shirâzi, complété et commenté par Mollâ Sadrâ.

M. Habibi travaille à présent sur la correction des œuvres philosophiques d’Avicenne, dans le cadre d’un projet de l’Institut des Recherches philosophiques, sous la direction de M. A’vâni qui prévoit la publication des œuvres complètes d’Avicenne à l’occasion du millénaire du grand philosophe iranien.

- La correction critique des œuvres d’Avicenne, notamment ses ouvrages philosophiques pourra-t-elle enrichir la pensée philosophique contemporaine ?

Nadjafqoli Habibi : L’Institut Iranien de Philosophie a décidé d’éditer les Œuvres complètes d’Avicenne sous la direction de M. A’vâni. Dans une première étape, ce projet se limitait aux œuvres philosophiques d’Avicenne. Je collabore avec l’équipe de M. A’vâni depuis un certain temps. Plusieurs équipes de chercheurs travaillent sur ce projet, et je me suis chargé de la correction de plusieurs ouvrages d’Avicenne consacrés à la philosophie. Je crois que la publication des œuvres complètes d’Avicenne sera utile à plusieurs égards : en premier lieu, cela nous permettra de revaloriser les ouvrages de l’un des plus grands philosophes de l’histoire de l’islam, de les réactualiser et les présenter sous une nouvelle forme ; en second lieu, la pensée philosophique d’Avicenne n’a rien d’archaïque, elle est parfaitement « utilisable » aujourd’hui dans ses différents aspects culturels, politiques et sociaux. Les Arabes relisent toujours Aristote. Mais nous, en Iran, nous avons eu tendance à négliger notre héritage philosophique pour nous occuper un peu trop de philosophie occidentale. J’espère que le projet des œuvres complètes d’Avicenne sera un premier pas vers une certaine prise de conscience de cela.

- Quels sont les livres d’Avicenne dont vous assurez la correction ?

Je travaille sur plusieurs petits essais d’Avicenne. L’un d’eux est un recueil de réponses d’Avicenne aux critiques que l’on formulait contre lui de son vivant. Ses détracteurs l’accusaient d’hérésie. En effet, Avicenne était accusé de corrompre les dogmes et de contredire les enseignements coraniques. Pour répondre à ces accusations, Avicenne écrivit ce petit essai dont il envoya des exemplaires aux hommes politiques et aux oulémas. Dans ce petit livre, Avicenne rejette ces accusations. Comme vous le voyez, la réédition de cet essai souligne l’actualité d’un problème qui subsiste dans la société iranienne depuis l’époque d’Avicenne.

Ce petit ouvrage est extrêmement riche du point de vue littéraire, linguistique et lexical : les images, les métaphores, les figures de rhétorique témoignent d’une rare érudition de la part du grand maître. Mais l’importance méthodique de cet essai est ailleurs : Avicenne s’attarde sur la méthode que ses détracteurs utilisent pour l’accuser d’hérésie et l’isoler. Il procède à l’explication et à l’analyse de leur méthode d’attaque, pour mieux la discréditer.

Dans un autre essai que je corrige, Avicenne répond aux questions d’un savant qui se plaint de la pauvreté. « Dieu ne pouvait-il pas me donner quelque richesse ? », disait-il à Avicenne. Avicenne lui demande s’il est prêt à obtenir la richesse matérielle en échange de la raison, la conscience, la sagesse et les vertus morales dont Dieu l’a gratifié. Dans cette polémique philosophique, Avicenne va beaucoup plus loin jusqu’à affirmer qu’un tel raisonnement, erroné, aboutira à vider les vérités de leur sens et conduira à accepter par exemple que le feu ne brûle pas. Dans cet essai, Avicenne insiste sur la nécessité et l’utilité des différences et des contradictions parmi les phénomènes.

J’ai corrigé un autre essai d’Avicenne portant sur la question des universaux (bahth-e kolliyât) dans la philosophie. [4] A son arrivée à Hamadân, Avicenne rencontra un homme qui se prétendait philosophe. Cet essai relate la polémique entre les deux hommes à propos de la notion d’ "universel". « L’universel (kolli) existe-il dans le monde extérieur ? », demandait le philosophe de Hamadân. Il évoqua la multitude des phénomènes, notamment des hommes, pour mettre en doute la notion d’universel. La pluralité étant un fait réel et observable, le concept d’ "universel" ne serait-il pas une notion abstraite et « générale » ? Avicenne lui demanda qui lui avait enseigné ces arguments. L’homme lui répondit qu’il les avait appris des philosophes de Bagdad. Avicenne écrivit des lettres aux grands philosophes de Bagdad pour leur demander leur avis. Cette anecdote permit donc à Avicenne de présenter une étude comparative des opinions des philosophes de l’école de Bagdad.

- Corrigez-vous d’autres textes d’Avicenne ?

Il y a quelques années, j’avais corrigé quelques petits essais d’Avicenne que je vais remettre à l’Institut Iranien de Philosophie. C’est à eux de décider si ces essais pourront être réintégrés dans leurs projets. Il s’agit surtout des exégèses coraniques faites par Avicenne qui a commenté quelques versets ou quelques sourates du Coran. J’ai corrigé un autre texte d’Avicenne qui porte sur l’invocation de Dieu ou un autre consacré à l’écriture et à l’alphabet.

- Quelle est l’œuvre la plus importante d’Avicenne que vous corrigez ?

C’est Kitâb al-Ishârât wa al-Tanbihât (Livre des Directives et des Remarques) [5] que l’on considère souvent comme le dernier ouvrage d’Avicenne. Dans cet ouvrage tardif, Avicenne prend ses distances avec son propre système philosophique tel qu’il l’avait déjà exposé dans Kitâb al-Shifâ’ (Le Livre de la Guérison) [6] et explique les changements de ses points de vue philosophiques depuis la rédaction du Shifâ’. Il s’agit surtout de modification concernant le regard qu’il porte sur la gnose et le mysticisme. Pendant plusieurs siècles, le Livre des Directives et des Remarques fut une référence importante dans les écoles et les centres théologiques du monde musulman. Aujourd’hui, ce livre est toujours cité dans la liste des références des cours de philosophie médiévale du néoplatonisme. Il a été réédité à plusieurs reprises en Iran et en Egypte. Je suis en train de corriger ce livre, en me basant sur plusieurs manuscrits anciens, dans le cadre du projet de l’Institut Iranien de Philosophie.

- Le livre a-t-il été commenté ou analysé par des critiques ?

Pendant des siècles, de nombreux philosophes ont écrit des commentaires sur le Livre des Directives et des Remarques d’Avicenne. Les uns ont rejeté ses avis, les autres ont protesté contre certaines remarques d’Avicenne. Cette longue polémique témoigne de l’importance de cet ouvrage dans la philosophie musulmane.

- Quels sont les meilleures critiques faites de ce livre d’Avicenne ?

Il m’est difficile de vous le dire maintenant, mais je crois que le commentaire fait par l’Imâm Fakhr Râzi est l’une des critiques les plus importantes faites sur le Livre des Directives et des Remarques d’Avicenne. Fakhr Râzi explique les problèmes de ce livre et proteste ensuite contre la plupart des idées philosophiques de l’auteur.

- Fakhr Râzi qui est célèbre, dans le monde musulman, pour son hostilité contre la philosophie…

Tout à fait. Fakhr Râzi était un théologien pur et dur. Mais il faut admettre que le commentaire qu’il a écrit du livre d’Avicenne est la meilleure œuvre critique sur le Livre des Directives et des Remarques, malgré l’hostilité de son auteur envers les opinions d’Avicenne. Il est à noter que Nassireddin Tûsi a écrit, lui aussi, un commentaire sur ce livre d’Avicenne, lequel répond également aux critiques formulées par Fakhr Râzi. Le texte de Fakhr Râzi et celui de Nassireddin Tûsi ont fait l’objet de beaucoup d’études dans le monde musulman, et ont incité les critiques à proposer chacun une troisième voie entre les deux attitudes opposées. La plupart de ces ouvrages datent des VIIe et VIIIe siècles de l’Hégire.

- Le projet de l’Institut Iranien de Philosophie ne porte-t-il pas sur la correction et l’analyse critique des sommes les plus connues d’Avicenne ?

Avicenne nous a laissé de nombreux textes consacrés à la philosophie. Il en a écrit quelques 70-80 essais philosophiques. Mes collègues et moi nous occupons pour l’instant des petits essais d’Avicenne. Par contre, le travail sur les ouvrages monumentaux du grand maître, c’est-à-dire Kânoun (Le Canon) et Kitâb al-Shifâ’ (Le Livre de guérison) n’a pas encore commencé.

- A l’époque contemporaine dominée par la philosophie moderne et postmoderne, croyez-vous que le système philosophique d’Avicenne pourrait intéresser la jeune génération de philosophes musulmans ?

Si les œuvres d’Avicenne avaient été publiées et critiquées il y a au moins des dizaines d’années, nous aurions eu une bonne avance aujourd’hui. Nous avons d’abord besoin de connaître les écrits d’Avicenne. Nous sommes en retard. C’est seulement aujourd’hui que nous pensons à la nécessité de revoir et de corriger les manuscrits et les exemplaires anciens de l’œuvre avicennienne. Une connaissance assez complète du système philosophique d’Avicenne serait nécessaire pour que nos jeunes générations puissent l’utiliser dans une étude comparative avec la philosophie occidentale. Il faudra donc établir l’histoire de la philosophie islamique avant Avicenne pour que nos élites scientifiques et universitaires découvrent que la philosophie islamique médiévale a exercé une grande influence sur la philosophie occidentale de la même époque. La philosophie islamique a été une source d’inspiration de la philosophie scolastique, et elle a influencé plus tard la philosophie moderne. Comme toutes les sciences humaines, la philosophie a connu une évolution très profonde au cours des siècles, mais cela ne veut pas dire que les idées des grands maîtres d’antan soient complètement dépassées.

Il est évident que les connaissances d’Avicenne et de ses contemporains dans le domaine de l’astronomie ne suffisent plus du tout à satisfaire les besoins de l’astronomie moderne. Vers la fin du XIXe siècle, les partisans de la médecine et de la biologie modernes ont vivement attaqué les enseignements de la médecine avicennienne. Mais un siècle de domination du modernisme nous a appris tous les acquis du modernisme ne sont pas bénéfiques, que ce soit dans le domaine des sciences empiriques et des techniques, ou celui des sciences humaines. Aujourd’hui, nous vivons une époque de réflexion plus profonde concernant les acquis du modernisme, ce qui conduit les penseurs de notre temps à revaloriser l’héritage du passé. Dans ce sens, la relecture de la philosophie classique est devenue aujourd’hui une nécessité. En Occident, on relit les œuvres d’Aristote et de Platon. De même, la relecture et redécouverte de la philosophie avicennienne est pour nous une nécessité incontournable. Pendant plusieurs décennies, le recours à la philosophie occidentale nous a amené malheureusement à nier arbitrairement la valeur de la philosophie islamique. Mais le temps est venu aujourd’hui d’être plus juste et équitable envers le passé.

- Croyez-vous que nous pourrons avoir la même approche à l’égard, par exemple, des mathématiques d’Avicenne ou d’autres savants de la période islamique ?

Je ne suis pas en mesure de parler des mathématiques d’Avicenne. Mais une chose est certaine, les progrès incroyables des mathématiques et des sciences modernes sont dus indubitablement aux efforts des Anciens. Malgré tous ces progrès, il y a dans les Eléments d’Euclide certaines vérités scientifiques qui restent toujours valables aux yeux des savants modernes. A mon avis, le grand obstacle qui nous semble difficile à surmonter est de trouver les spécialistes capables de comprendre aujourd’hui le discours mathématique d’Avicenne. Le défunt Dânesh-Pajouh qui avait réédité, il y a quelques années, Kitâb an-Najâh (Le livre de la Délivrance) [7] d’Avicenne a eu beaucoup de mal à trouver un mathématicien capable de rééditer et de corriger le chapitre consacré aux mathématiques. C’est pourquoi, il n’y a d’autre choix que d’éditer telle quelle cette partie des manuscrits anciens dans son livre.


* Cet entretien a été réalisé par Sâyer Mohammadi et publié en persan dans l’hebdomadaire Ketâb-e Hafteh, No. 195, 31 Mordâd 1388 (22 août 2009).

Notes

[1شرح تلویحات

[2تلویحات

[3شرح حکمة الاشراق

[4Ce problème est davantage connu sous le nom de la "querelle des universaux" et a constitué l’un des sujets philosophiques importants du Moyen Age.

[5کتاب الاشارات و التنبیهات

[6کتاب الشفاء

[7کتاب النجاة


Visites: 1020

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.



1 Message

  • je suis chercheur marocain en doctorat ; je suis inscrit à la faculté de lettres de saiss à fés , au départemenet de langue arabe , je prépare une thése sur avicenne intitulé : la lecture arabe de la rhétorique d’aristote - Avicenne comme exemple- jai besoin des conseils et de l’aide scientifique de l’institut iranien de philosophie (études élaborées sur le scifa d’Avicenne notamment la rhétorique)

    repondre message