N° 58, septembre 2010

Mirzâ Koutchak Khân et le mouvement jangali


Hoda Sadough


Né en 1880 à Rasht, Mirzâ Koutchak Khân, surnommé sardar-e- jangal (le chef de la forêt), est le fondateur du mouvement jangali, mouvement révolutionnaire du nord de l’Iran ayant été actif de 1914 à 1921. Ce mouvement a eu un rôle important dans l’histoire moderne de l’Iran. Issu d’une famille de classe moyenne, Mirzâ Koutchak Khân suivit durant son enfance une formation théologique à la madrasa de Hâdji Hassan à Rasht. Il était connu pour être quelqu’un de posé et d’observateur. En outre, sa modestie et son respect pour les principes moraux étaient connus de tous.

Alors que l’Iran avait adopté une position neutre pendant la Première Guerre mondiale, il fut occupé par les Turcs, les Russes et les Anglais. Ainsi, la zone littorale du nord de l’Iran était occupée par les Russes tandis que les Britanniques occupaient Boushehr et s’apprêtaient à étendre leur influence jusqu’à Shiraz. Dans un contexte d’affaiblissement du pouvoir central et de corruption généralisée, plusieurs mouvements de contestation émergèrent dans différentes régions du pays. Le plus important de ces mouvements fut sans doute le mouvement jangali, nom venant du persan jangal signifiant "forêt".

Mirzâ Koutchak Khân

A la veille de la Révolution constitutionnelle de 1906, dans un contexte où les couches intellectuelles devenaient de plus en plus sensibles aux affaires politiques du pays, Mirzâ Koutchak Khân abandonna ses études à Rasht pour rejoindre le clan des dissidents à Téhéran. Alors que les voix des opposants s’étaient élevées à Téhéran, ceux de Rasht se rassemblèrent et créèrent une association appelée Majles d’Union, et qui fut renommée plus tard Comité d’Union Islamique. Mirzâ Koutchak Khân était le membre le plus influent de ce comité et devint son président. Pendant l’occupation des zones septentrionales de l’Iran par la Russie tsariste, ce comité s’engagea à lutter contre l’armée russe. Le siège administratif et militaire du mouvement de Mirzâ Koutchak Khân fut établi à partir de 1915 à Kassmâ (localité du Guilân). Pour diffuser les valeurs de son mouvement, Mirzâ et ses partisans commencèrent à partir de 1917 la publication du journal Jangal. Au fil des numéros, les idées et les revendications de l’Union furent exposées de façon plus ou moins claires. Les "hommes de la forêt" (jangalis) avaient pour but de lutter contre les forces tsaristes, ainsi que contre les brigades cosaques persanes formées par les officiers russes. Sa création exprimait en réalité le mécontentement général vis-à-vis des troubles et désordres qui avaient inondé le pays.

Le but principal de ce mouvement restait cependant de chasser les forces étrangères du pays, mais il visait également à instaurer un Etat démocratique, rétablir la sécurité, et lutter contre l’injustice et l’asservissement du peuple. Le numéro 28 de Jangal exprime ainsi ses objectifs :

"Nous sommes avant tout partisans de l’indépendance de l’Iran. L’indépendance au sens vrai du mot, c’est-à-dire sans la moindre intervention des Etats étrangers (…) et de ce point de vue, tous les Etats étrangers, voisins ou éloignés, sont mis sur le même pied d’égalité.

Nous ne sommes ni les amis et ni les ennemis de personne. Nous sommes les amis des amis de l’Iran et les ennemis des ennemis de cette contrée.

L’acquisition de l’indépendance, la mise en place de réformes fondamentales dans le pays et l’élimination de la corruption des organisations étatiques sont également notre but (…). Nous respectons avant tout le centralisme de l’Etat (…)" [1]

La devise de ce journal témoigne de l’esprit irano-islamique du mouvement, bien qu’il défendait également des idéaux communistes : "Ce journal est uniquement le gardien des droits des Iraniens et le reflet de la pensée islamique."

Peu à peu les forces du mouvement jangali s’accrurent et le comité compta rapidement plus de mille membres prêts à se battre. Ainsi, durant plusieurs années, les combattants du mouvement jangali vont lutter contre les forces d’occupation dans les épaisses forêts du Guilân : d’abord contre les tsaristes puis, après la Révolution d’Octobre en Russie en 1917, contre les Britanniques. Pour accélérer l’exécution des opérations et faciliter le passage des guerriers, ils créèrent de nouvelles voies de communication et remirent en état de nombreux chemins abandonnés. Certains des membres étaient aussi envoyés dans les villes et régions plus éloignées pour récolter de l’aide et éveiller les pensées.

Le 4 juin 1920, les partisans du mouvement jangali publièrent un manifeste dans lequel ils révoquèrent les principes de la monarchie et réclamèrent la création d’un Comité de la révolution rouge en Iran ainsi que la création d’une République Socialiste Soviétique dans le Guilân, qui fut proclamée peu après en juin 1920. Le gouvernement et le conseil militaire révolutionnaire sont alors placés sous l’autorité de Mirzâ Kouchek Khân. Cependant, des désaccords apparurent rapidement entre Mirzâ Koutchak Khân et ses conseillers d’une part, et la Russie et le parti communiste iranien d’autre part. A la suite de cela, Mirzâ Koutchak Khân décida de quitter en signe de protestation et pour éviter la confrontation militaire, ce qui ouvrit la voie à un coup d’ةtat organisé par le parti communiste Edâlat au cours duquel la majorité des jangalis fut arrêtée ou tuée. Après la chute de l’éphémère République socialiste, des éléments extrémistes laïques s’emparèrent du contrôle du gouvernement et mirent en place une politique d’expropriation des terres et de réquisition des denrées alimentaires, des moyens de transports et des outils de travail. Ces démarches radicales divisèrent les partisans de la république et suscitèrent l’insatisfaction des commerçants et propriétaires.

En novembre 1921, Rezâ Khân décida de lancer une vaste offensive contre les révolutionnaires et parvint à reconquérir la ville de Rasht. La révolution de Guilân fut alors liquidée. Mirzâ Koutchak Khân se réfugia dans les montagnes du nord où il mourut de faim et de froid. Son cadavre fut décapité et sa tête envoyée par le gouvernement de la région en cadeau à Rezâ Khân.

Le mausolée de Mirzâ Koutchak Khân se trouve actuellement à Soleyman Darab, ville située à cinq kilomètres de Rasht. Il est devenu un lieu de pèlerinage qui attire chaque année des centaines de visiteurs qui viennent rendre hommage à celui qui pour beaucoup est devenu un héro national.

Bibliographie :
- Zirinsky, Michael P. “Imperial Power and Dictatorship : Britain and the Rise of Rezâ Shah, 1921-1926”. International Journal of Middle East Studies, Vol. 24, No. 4 (Nov., 1992) Cambridge University Press, pp. 639-663. http://www.jstor.org/stable/164440
- Genis L. Vladimir. Les bolcheviks au Guilan Cahiers du monde russe : Russie, Empire russe, Union soviétique, ةtats indépendants. Vol. 40, 1999. pp. 459-495
- Vaziri, Chahrokh. "Le Mouvement Djangal et l’Ingérence Anglo-Soviétique dans les Affaires Iraniennes (1915-1921)", Cahiers d’Etudes sur la Méditerranée Orientale et le Monde Turco-iranien. No. 7 Janvier-Juin 1989.

Notes

[1Selseleh Rouznameh-hâye Jangal. (Série de journaux de jangal, Téhéran, Ed. Mowlawi, 1979.


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