N° 28, mars 2008

Les Mille et Une Nuits en Europe, d’après Robert Irwin


Tahmouress Sadjedi


Outre leur dimension littéraire, Les Mille et Une Nuits sont une source nous livrant des renseignements précieux sur l’histoire sociale de l’Asie du Sud Ouest du VIIIe et IXe siècles. Par conséquent, à partir du XVIIe siècle et jusqu’à aujourd’hui, un certain nombre d’orientalistes ou de spécialistes de la littérature européennes ont porté leur attention sur ce livre en essayant d’en trouver des manuscrits complets tout en rédigeant des études critiques estimables sur cet ouvrage à l’auteur inconnu, - comme, d’ailleurs, d’autres livres anonymes tels que l’encyclopédie d’Akhavân-e-Safâ et les Chansons de Nibelungen - ; études qui ont donné naissance à des travaux comparés et ont conduit au développement d’une influence croissante des contes de ce livre sur la littérature mondiale, et notamment européenne.

L’analyse d’Irwin, spécialiste de la littérature moyen-orientale et de l’histoire des sultans Mamelouks en Egypte, porte justement sur la question de cette influence en apportant une réponse appréciable à un certain nombre de questions et de problèmes auxquels les amateurs et les spécialistes de ce livre n’avaient trouvé jusque là que des réponses incomplètes.

Le titre des Mille et Une Nuits évoque d’emblée le nom d’Antoine Galland (1648-1715), qui fut son premier traducteur français et européen. Galland effectua trois voyages à Constantinople, et finalement, au début du XVIIIème siècle, il se procura un manuscrit des Mille et Une Nuits à Paris et entreprit de le traduire, alors même qu’en Orient ce livre n’était que peu apprécié et même parfois considéré comme léger et érotique. Il publia le premier volume de sa traduction en 1704, et vers 1709, il fit la connaissance d’un syrien maronite nommé Hennâ Diab qui lui raconta quatorze contes. Il inséra par la suite sept d’entre eux dans sa traduction.

En parallèle, il traduisit également une bonne partie du récit de voyage en Inde de l’historien iranien du XVème siècle Abdel Razzâgh Samarghandî et l’inséra dans sa traduction. Ce genre d’intervention et de manipulation des Mille et Une Nuits fera alors école dans le monde littéraire mercantile et nombre d’orientalistes, d’écrivains et d’amateurs de la littérature orientale, s’y livreront parfois avec cupidité, discréditant de la sorte sa valeur littéraire.

Les Mille et Une Nuits, le dix-septième soir, Sanî’-ol-Molk, 1849-1856

La mise à profit d’une source historique a amené Irwin à déclarer que Galland a pu également mettre à contribution, dans sa traduction, d’autres sources, telles que Farradje ba’d az sheddat (Le soulagement après la violence), écrit par un certain Tannakhî et traduit et publié par François Petis de Lacroix dans ses Mille et Un Jours. Malgré tout, Galland réussit à donner, en douze volumes, une traduction quelque peu aseptisée et acceptable par la censure royale de l’époque, qui reçut un accueil chaleureux aussi bien en France qu’en Angleterre.

De la traduction de Galland jusqu’au début du XIXème siècle - c’est-à-dire pendant près d’un siècle, un nombre considérable de parodies et de pastiches des Mille et Une Nuits furent publiés en France et en Angleterre, d’autant plus que vers la fin du XVIIIème siècle, ce livre avait déjà été traduit du syriaque en grec moderne. Enfin, si l’on croit E. M. Quatremère qui fut l’élève de Dansse de Villoison, celui-ci, dans son cours de grec moderne à l’Ecole des Langues orientales vivantes de Paris, enseigna également cette version grecque de 1800 à 1805.

L’autrichien Joseph von Hammer remit en 1825 une version française des Mille et Une Nuits qui sera publiée par G. S. Trébution à Paris, en 1828. Mais l’événement le plus important de cette époque est la première édition de ce livre à Calcutta en 1814 (on y publia également une seconde édition en 1839). Celle de M. Habicht, publiée à Breslau en 1824, sera ensuite complétée par H. Fleischer ; celle de Boulaq, près du Caire, sera publiée en 1835, et c’est justement cette même version qui servira de base à de nombreuses autres traductions.

Ce fut apparemment après cette édition que le prince iranien Bahman Mîrzâ ordonna, en l’an 1255 de l’hégire/1838, au grand traducteur iranien A. Tassoudjî Tabrîzî de la traduire en persan. Il demanda également au grand poète Sorouch-e Esfahânî de remplacer certains vers arabes, souvent légers, par ceux de poètes iraniens voire par ceux de sa propre anthologie. Irwin ne parle pas de cette traduction complète qui mérite pourtant d’être examinée par les critiques modernes. J. T. Zenker la cite bien ; seulement au lieu de dire qu’elle fut publiée à Tabrîz en l’an 1261 de l’hégire/1844, il donne la date erronée de 1264/1848 et rapporte qu’elle fut publiée à Téhéran, alors qu’elle avait d’abord été publiée à Tabriz, puis à Téhéran. C’est cette édition qui depuis lors a été à maintes reprises rééditée en Iran, et la dernière datant de 1384/2005 comporte toujours mille et un jours. Plus tard, le portraitiste iranien Sanî’-ol-Molk orna ces Mille et Une Nuits d’excellents portraits restés mémorables dans les souvenirs de tous ses lecteurs.

L’anglais E. W. Lane, qui avait vécu au Caire avant d’entamer la traduction des Mille et Une Nuits, avait publié un livre retentissant sur les mœurs des Egyptiens, livre qui demeure considéré comme l’une des meilleures études ethnologiques consacrées à l’Egypte de l’époque. De 1838 à 1841, il publia également en trois volumes la traduction des Mille et Une Nuits accompagnée d’un grand nombre de notes et de commentaires.

D’autres traductions apparurent également en Europe vers la fin du XIXème siècle, notamment celle de l’anglais R. F. Burton en six volumes (1886-1888) qui, sur les conseils de H. Zotenberg, admettait les origines indo-persanes des Mille et Une Nuits. C’est cette traduction qui a attiré l’attention de l’écrivain argentin Jorge Borges, l’ayant même amené à dire qu’elle était la meilleure dans son genre, alors même que Burton, par suite d’une tentative crapuleuse, y avait inséré un grand nombre d’histoires pornographiques. Citons encore d’autres traductions, comme celle de G. Weil, demeurée inachevée (1837-1841), celle d’E. Gauttier, presque achevée (1822-1827), et celle de Destains (1823-1825), précédée d’une biographie de Galland par Ch. Nodier.

Au XXème siècle, de nouvelles traductions ont été réalisées, dont celle de Joseph-Charles Mardrus, d’origine mingrelo-cairote. Sa famille était originaire de Mingrélie en Géorgie et elle avait, à une date incertaine, pris le chemin du Caire où, selon Marc Fumaroli, Mardrus nacquit en 1848. Cette date et les données fournies par ce spécialiste du XVIIème siècle remettent d’ailleurs en cause celles d’Irwin. Mardrus suivit sa scolarité chez les Jésuites de Beyrouth pour ensuite poursuivre des études de médecine à Paris. Il y fréquenta notamment le cercle de Stéphane Mallarmé et fit la connaissance d’un certain nombre d’écrivains et de poètes, tels qu’André Gide, Anatole France et Paul Valéry. Parallèlement à ses études de médecine, il avait entamé en 1899 une traduction des Mille et Une Nuits dont il publia le premier volume sous le titre de Mille Nuits et Une Nuit. Finalement, il adopta l’exemple de Galland et publia les volumes suivants qu’il acheva en 1904 sous le titre de Mille et Une Nuits. Les arabisants critiquèrent cependant sa traduction et la déclarèrent tronquée. D’ailleurs, Mardrus, procédant comme Burton, y avait inséré un nombre considérable de récits à tendance fortement érotique. Face à cela, la traduction complète de l’allemand Littmann, publiée entre 1921 et 1928, est bien plus académicienne mais dépourvue de neutralité. En effet, Irwin, qui nous révèle tous ces détails, nous fait aussi connaître son sentiment qui, partagé tant par les spécialistes que par les lecteurs, est formulé en ces termes : "On ne voit, dans sa traduction, que la justice et la vertu allemandes."

L’une des conséquences les plus heureuses des éditions des Mille et Une Nuits fut la tendance des orientalistes à entamer d’interminables discussions portant sur l’identité de l’auteur de ce livre. Dans une des premières éditions, l’éditeur avait avancé que l’auteur était un arabe de Syrie. Tout en se fondant sur l’autorité de l’historien arabe Massoudî, auteur des Prairies d’or dont il existe aussi une traduction persane, l’éditeur avait insisté sur ses origines indo persanes, tandis qu’Hammer avait étayé cette assertion par un article. Mais, sans aucune preuve, Sylvestre de Sacy avait dénié ces origines et avait fait de son article un Mémoire qu’il lut à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.

Par ailleurs, Lanaî estimait que l’édition de Boulaq démontrait que ce livre avait un seul auteur, lequel avait vécu au XVIIème siècle. Burton qui, dans ses travaux, fut guidé par Zotenberg, avait déclaré que le noyau principal des récits des Mille et Une Nuits était iranien, et que ces récits avaient, de l’Iran, pénétré dans les contrées arabes. Il avait également affirmé qu’ils n’avaient pas un seul mais plusieurs auteurs qui y rajoutèrent au fil du temps et notamment au XVIème siècle un grand nombre de récits.

Actuellement, les connaissances concernant les origines, la composition et les différents manuscrits provenant d’Egypte, de Syrie et de Bagdad des Mille et Une Nuits sont dus à Zotenberg et à ses disciples. L’un d’eux, Mac Donald, découvrit la supercherie d’Abichât qui prétendait s’être basé, pour son édition, sur un manuscrit provenant de Tunisie, alors même que cette dernière était basée sur les différents manuscrits existant alors en Europe. Mais Mohsen Mahdî qui, selon Irwin, avait publié en 1984 une excellente édition critique basée sur un manuscrit arabe de la Bibliothèque Nationale de Paris, avait aussi prouvé que le seul et unique manuscrit provenant d’une traduction irakienne des Mille et Une Nuits était en fait un faux fabriqué de toutes pièces par Michel Sabbâgh, un réfugié égyptien d’origine syrienne qui travaillait à ladite bibliothèque au début du XIXème siècle. Il avait en outre transcrit un certain nombre de manuscrits pour les grandes figures de l’orientalisme européen.

Les Mille et Une Nuits, le vignt-sixième soir, Sanî’-ol-Molk, 1849-1856

Mahdî découvrit aussi qu’un manuscrit censé être l’ancien exemplaire complémentaire appartenant à Galland avait en fait été fabriqué par un prêtre syrien résidant alors à Paris, Dom Denis Chaxis. Tandis que ce chercheur - qui avait donné un nouveau souffle aux recherches portant sur les Mille et Une Nuits - déclarait que l’exemplaire original de ce livre provenait de Syrie, celui de Galland démontrait bien son origine égyptienne. Aussi la question de la provenance demeure indissoluble et restera un problème épineux pour les spécialistes des Mille et Une Nuits. De surcroît, il existait aussi, dans l’Europe du XVIIème siècle, quelques autres traductions de ce livre, notamment en grec moderne, qui avait été réalisée d’après une traduction syrienne elle-même basée sur la traduction arabe que Moussa ben ’Issâ Kasrawî avait réalisée, au IXème siècle, à partir du perse ancien. La traduction en grec moderne, sur laquelle Irwin fournit quelques détails de première main, existait au XVIIIème siècle, et comme nous l’avons dit, on l’enseignait à l’Ecole des Langues Orientales vivantes.

La discussion portant sur les sources des Mille et Une Nuits constitue un chapitre intéressant du travail d’Irwin qui affirme d’emblée que les Arabes sont les héritiers de l’art du récit des Iraniens. D’ailleurs, à part les origines indo persanes, sur lesquelles les grands indianistes comme Muller et Benfey ont pris une position favorable, de temps en temps on y trouve aussi des récits dont les origines gréco-romaines ne laissent aucun doute. Galland fut le premier qui ait eu l’idée de comparer l’histoire de Sindbad le Marin avec l’Iliade. Selon Ibn Nadîm, l’auteur d’Al-Fihrist (980), un écrivain du Xème siècle, nommé Djâhéshîrî, avait compilé un livre qui comportait mille récits arabes, persans et roumis. Une autre source attestée est le Bakhtiâr Nâmeh, une imitation de Sindbad le Marin, à propos duquel Modjtabâ Minouî nous a fourni des détails très curieux. Mais la source la plus intéressante est, avons-nous rappelé, un livre qui s’intitule Farradje ba’d az sheddat, et qui est écrit par un auteur du IVème siècle de l’hégire, nommé Tannukhî, qui fut élève d’Abul-Faradj Esfahânî.

Ce livre est, sous divers rapports, très curieux, parce que l’orientaliste français F. Petis de Lacroix, qui avait vécu à Esfahan de 1674 à 1676, de retour à Paris publia les Mille et Un Jours (1710-1711) tout en prétendant qu’il les traduisit en français d’après la version turque du livre de Tannukhî. Mais, comme, jusqu’à présent, on n’en a pas encore trouvé les versions arabe et persane, le sentiment général des spécialistes est enclin à dire qu’il les avait compilées lui-même, et qu’il avait ensuite demandé à A. R. Lesage, romancier et auteur du célèbre livre, Histoire de Gil Blas de Santillante, de les rédiger en bon français, publiant chronologiquement le premier pastiche des Mille et Une Nuits. Javâd Hadîdî, spécialiste du XVIIIème siècle, tranchant carrément, déclare que Petis de Lacroix a compilé son livre et que ledit manuscrit n’a rien à voir dans cette compilation ingénieuse. Enfin, il faut encore rappeler qu’au dire d’Irwin, la plupart des contes des Mille et Une Nuits sont basés sur le livre de Tannukhî et que les thèmes orientaux sont attestés dans les chansons de Nibelungen et que même les frères Grimm ont constaté, dans leurs recherches sur les contes allemands, l’influence des Mille et Une Nuits, sur ces contes.

La plupart des histoires des Mille et Une Nuits se passent en ville et elles roulent toujours sur les rois et sur les fils de riches marchands. D’ailleurs, les noms des Sassanides, des Sarmates et des Barmakides sont évoqués et appliqués à différentes catégories de la société, surtout aux misérables des bas-fonds. Ces bas-fonds, qui constituent un chapitre très détaillé, renferment des notions qui rappellent les romans d’Eugène Sue (Les Mystères de Paris), de Charles Dickens (Oliver Twist) et de Maxime Gorki (Les Bas-fonds).

Ce qui est intéressant pour l’Egypte sous les Mamelouks, c’est qu’on n’y voit pas de syndicat, mais sous les Ottomans, du XVIème au XVIIIème siècle, on y voit l’apparition de nombreux syndicats, et le contrôle du gouvernement sur les délinquances.

C’est dans ce contexte qu’on rapporte que le vin était alors le pseudonyme de haschich, car celui-ci était à bon marché par rapport à celui-là. Irwin n’hésite pas à déclarer que la plupart des contes ne sont pas d’origines orientales, qu’on a utilisé des noms arabes, qu’on a transposé les événement des histoires à Bagdad et au Caire, et que, chose curieuse, les quartiers mal famés d’Alexandrie, en Egypte, étaient peuplés de prostituées européennes.

On n’a pas encore trouvé un manuscrit complet des Mille et Une Nuits, et par conséquent, on n’a pas encore sa traduction complète, mais force est de constater que l’Occident a assouvi, à travers ce livre, ses désirs fantastiques sur l’Orient, et y a créé l’Orient vu par l’Occident, et c’est le débat qu’Edward Saïd a victorieusement entamé il y déjà quelques décennies. On peut aussi faire quelques réflexions sur le rôle des prêtres et des copistes chrétiens orientaux qui ont ajouté, à ce livre, leurs propres contes, ce dont l’origine étrangère est suffisamment établie. C’est en traitant ce sujet qu’on arriverait probablement à une idée relativement précise sur la part des étrangers sur sa composition actuelle.

La discussion portant sur les merveilles de l’Egypte et de l’Inde, démontrait que les points de vue sur les choses extraordinaires n’étaient pas, en Orient et en Occident, identiques, parce que la peur envers le sorcier, au Moyen Age, était la préoccupation principale du monde chrétien qui avait inventé l’Inquisition pour chasser les esprits ensorcelés, tandis qu’en Orient, le sorcier ne faisait pas peur ; mais, malgré cela la présence de deux sortes de sorciers a été relevée par Irwin.

Mais, par contre, la recherche des trésors cachés était plus importante en Orient qu’en Europe, et il y a bien un certain nombre de contes qui sont basés sur cette notion, par exemple Aladin ou la Lampe merveilleuse. A part cela, la science de physionomie et les gens qui s’en occupaient ainsi que la fatalité avaient entraîné nombre de contes. Selon Irwin, Tannukhî avait écrit son livre pour montrer la volonté divine et pour dire aussi que les gens devaient se résigner à la Providence. Selon une idée reçue, le juif est d’habitude un sorcier et un magicien, mais dans les Mille et Une Nuits, les Maghrébins, c’est-à-dire les Arabes de l’Afrique du Nord et les Andalous et les Persans (Madjous et Adjams) étaient souvent considérés comme des sorciers ou des magiciens. En outre, le phénomène étrange et légendaire de la lycanthropie, qui est l’équivalent du persan Gorgâneguî, existe bien dans les Mille et Une Nuits sous le nom de Ghotrab.

L’étude des folklores peut apporter une contribution à la connaissance des Mille et Une Nuits, à ses contes d’origine étrangère. Les premières tentatives avaient été effectuées par Muller et Benfey, et les frères Grimm y avaient aussi apporté leurs contributions. Mais en Angleterre, l’étude des folklores, qui était plutôt d’ordre amateur, n’avait rien apporté car aux yeux des Anglais, le folklore était le descendant décadent du mythe. La Scandinavie qui, d’habitude, subit l’influence allemande, apporte à son tour nombre de notions utiles, et ce qu’A. Christensen fait pour le folklore iranien, avec un livre de base, devient plus tard un modèle de travail pour N. Elsseeff.

Le dixième chapitre, les enfants des Mille et Une Nuits, est un chapitre qui fait nettement partie de la littérature comparée, et on voit l’influence de ce livre anonyme, sur un nombre d’écrivains et d’amateurs européens qui, en en prenant des modèles, ont publié des pastiches et des parodies, à commencer par Petis de Lacroix, dont nous avons déjà parlé.

Un écrivain français, qui fut aussi un magistrat, Th. S. Gueullette, a écrit, en 1715, les Mille et Un Quart d’Heures, contes tartares, ainsi que quelques autres pastiches intéressants. Mais, vers cette même époque, un chevalier irlandais d’expression française, Anthony Hamilton, qui finit ses jours en 1720, prés de Paris, publie, en forgeant des modèles, ses contes des Mille et Une Nuits. Son travail, qui a favorablement été appréciée par Irwin, était plutôt léger, mais malgré cela, il a eu un bon écho en France, où il a influencé Claude Crébillon qui a écrit Le Sopha, conte oriental (1745), un sofa qui est témoin des histoires d’amour et qui les raconte sans pudeur. Cette même tentative a influencé Diderot qui a anonymement écrit Les Bijoux indiscrets (1748), une affabulation licencieuse, pour prouver seulement qu’il n’est pas difficile d’écrire en quinze jours une histoire dans le genre de celui de Crébillon. Voltaire, qui avait avoué à un ami qu’il avait été influencé, dans plusieurs de ses écrits, par Hamilton, fut fasciné par les Mille et Une Nuits, et il écrivit notamment Zadig (1747), dont l’histoire se passe avant l’islamisme sur les bords de l’Euphrate.

Irwin estime, d’après les sources assez récentes, qu’en France du XVIIIème siècle, environ 700 romans furent écrits à l’orientale, et que même la plupart d’entre eux furent traduits en anglais, d’autant plus que les travaux des Anglais n’avaient pas la même valeur que ceux des Français. Mais, malgré cela, on peut citer les noms de Joseph Addison, Samuel Johnson, John Hawkesworth, Walter Savage Landor et plusieurs autres auteurs qui avaient publié dans le genre qui nous occupe. Mais la première histoire orientale, ayant effectivement une valeur littéraire, est due à William Beckford qui a écrit Vathek (1786), tout en prétendant qu’il l’a écrit en trois jours. Comme on pouvait l’imaginer, sa source était la Bibliothèque orientale de Barthelemy d’Herbelot, mais son collaborateur, un certain S. Henley, a eu un rôle important dans l’élaboration et la publication de son histoire.

En outre, Beckford, avec l’aide d’un collaborateur turc nommé Zamir, aborde une traduction libre de certains contes des Mille et Une Nuits ; mais c’est encore son Vathek qui devient un modèle de travail pour certains écrivains, notamment pour Robert Southey, auteur de Thalaba le Destructeur (1801) et Thomas Moore, qui a écrit Lallah Rokh (1817). Le ton, le thème et les images, qui se trouvent exposes dans le Vathek, sont plus proches des premiers modèles des nouvelles gothiques, comme par exemple Le Château d’Otrante d’Horace Walpole, et Le Moine de M. G. Lewis.

Dans ce contexte, on peut démontrer l’influence des Mille et Une Nuits, et d’autres histoires originales orientales chez tous les auteurs du style gothique. Walpole, admirateur des histoires aventureuses de Sindbad le Marin, écrit, à l’imitation d’Hamilton, quelques livres, et Lewis, admirateur de Vathek, transpose son histoire, Le Moine, dans l’Espagne du XVIIIème siècle. La technique dite " mise en abyme ", si souvent mise à profit par les romanciers du XXème siècle, notamment par André Gide, grand lecteur des histoires de Sindbad le Marin, a été souvent employée dans les Mille et Une Nuits, et même Montesquieu, dans sa "Lettre LXXVIII", l’a bien utilisée ; Lewis l’a employée dans Le Moine, alors que Charles Robert Maturin l’a utilisée avec une maîtrise absolue dans son Melmoth ou l’Homme errant.

Ce même Maturin a subi l’influence de l’écrivain polonais d’expression française, Jan Potocki, auteur du Manuscrit trouvé à Saragosse (1804). Cette histoire, qui est inspirée de contes orientaux, est mêlée de fantastique, d’érotisme et de peur et elle a d’ailleurs quelques ressemblances avec le Melmoth de Maturin. En effet, les deux histoires commencent par la lecture d’un manuscrit retrouvé, et elle comporte aussi une histoire commune à propos d’un homme qui a de manière tyrannique subi l’Inquisition espagnole. Le récit de Potocki est présenté sur le modèle des Mille et Une Nuits et les jours y sont chronologiquement divisés, et justement il commence d’emblée par la lecture de ce même livre. Irwin fournit, dans ce contexte, tous les renseignements possibles, mais ceux-ci sont carrément confus, notamment lorsqu’il parle des mœurs et des coutumes iraniennes ; il n’arrive pas, cependant, à établir que le sarmatisme, dans la Pologne du XVIème siècle, était une idée de l’aristocratie polonaise qui se croyait être descendante du peuple historique Sarmate, lequel est d’origine iranienne.

Si l’on en croit Irwin, l’anglais Beckford, et le polonais Potocki, sont les deux pères fondateurs de la nouvelle littérature fantastique, mais le troisième est effectivement le français Jacques Cazotte dont le disciple allemand, Ernst Hoffmann, se plaisait à rappeler ses dettes envers lui. Irwin croit que c’est son goût pour les choses extraordinaires ainsi que pour les désirs sexuels qui l’avaient amené à étudier les Mille et Une Nuits, mais Gérard de Nerval, qui avait fait une étude sur lui, avait rapporté que ce fut lors de ses promenades et de ses rêves aux Antilles (Martinique), là où il occupait alors un poste administratif, que l’idée de faire, en 1742, une imitation des Mille et Une Nuits lui revint à l’esprit et qu’il rédigea ses Mille et une Fadaises. De retour au pays, il s’intéresse à l’ésotérisme et à la Rose-Croix, et avec l’aide du prêtre Chavis, il publie La suite des Mille et Une Nuits en quatre volumes dans les années allant de 1788 à 1790. Ce sont, en effet, ces contes qui ont été traduits en allemand, d’où l’influence évoquée sur Hoffmann, et en anglais, d’où l’appréciation de Southey sur son style sans apparat et sans pompe.

Au début du XIXème siècle, les Mille et Une Nuits cèdent un peu de terrain aux traductions des ouvrages orientaux, notamment à la littérature classique de l’Iran, d’autant plus que les voyageurs européens présentaient dans leurs récits de voyages, des images presque concrètes de l’Orient. C’est aussi, dans ce contexte, que George Meredith, Robert Louis Stevenson, Edgar Alan Poe, Washington Irving et surtout Herman Melville qui, en s’inspirant des voyages de Sindbad le Marin, et en effectuant même un voyage en Orient, a écrit son chef d’œuvre, Moby Dick ou la Baleine Blanche (1851). Mais au XXème siècle, l’approche ou la manière d’aborder les Mille et Une Nuits subit une modification notoire et les auteurs étudient ce livre pour ses aspects méditatifs et pensifs, d’où les excellents travaux de James Joyce, avec La Veillée de Finnegan (1922) et Ulysse (1922), et Marcel Proust, avec A la Recherche du temps perdu (1913-1922), sans parler de Jorge Luis Borges et même de Paul Morand.

Traiter vraiment les écrivains qui ont subi l’influence des Mille et Une Nuits est, comme Irwin l’a dit, le sujet d’un autre travail, un travail indépendant, et la liste qu’il a fournie à cette fin, est une liste qui peut facilement donner une idée de la grandeur et de la richesse de ce livre important qui n’a pas encore été complètement traduit. Mais, quand même, nous citons avec plaisir le nom de Joseph Arthur de Gobineau, auteur d’un chef-d’œuvre exotique, Les Nouvelles Asiatiques (1876), qui justifie à merveille, dans son introduction, la raison pour laquelle il a pris la plume pour écrire ces nouvelles mémorables : réponse à J. Morier et à ses Aventures de Hâdjî Bâbâ d’Ispahan.

M. Fereydoun Badreï, le traducteur de ce livre d’Irwin, a déjà un bilan brillant pour l’ensemble de ses traductions. Ici, il a réussi à donner une traduction intelligente et agréable à lire, traduction qui est aussi accompagnée de quelques néologismes persans et surtout l’équivalent de Rochanchodegân pour Les Illuminés de Nerval. Nous avons déjà présenté, dans un article rédigé en persan, quelques observations sur la translittération persane de certains mots étrangers, notamment les mots français. On peut faire d’autres observations, mais elles ne méritent pas d’être notées ici, surtout les coquilles. Aussi rappelons-nous seulement qu’Irwin, en parlant de bricolage d’après Claude Lévi-Strauss, auteur de La Pensée sauvage (1962), a textuellement tiré ses arguments de la préface que Max Milner avait donnée à son édition du livre de Gérard de Nerval, Les Illuminés, sans pour autant citer son nom.


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